PREMIERS OPERAS FRANÇAIS
sentation de la Festa delta fmta pazza, mélodrame en cinq actes, de Jules Strozzi, mêlé d'intermèdes comiques, tels qu'un ballet de singes et d'ours, d'entrées d'autruches et de perroquets chantant et dansant.
En 1646, l'abbé Mailly, maître de chapelle du cardinal-évêquc Alessandro Bichi, fit représenter, dans une des salles du palais épiscopal de Carpentras, une tragédie lyrique intitulée Akebar, roi du Mogol.
L'impulsion était donnée. Le succès obtenu par l'opéra italien Orfeo ed Euridice pendant les années 1647 et 1648 détermina des auteurs et des musiciens français à composer des opéras. En 1651, Benserade fit représenter un ballet intitulé Cassandre.
Le marquis de Sourdéac possédait en 1660 l'hôtel de Crillon, rue Garancière, où se trouve actuellement l'imprimerie Pion. Il était de la maison de Rieux, alliée aux anciens ducs de Bretagne. Esprit original et ingénieux, mécanicien habile, passionné pour les fictions du théâtre, il donnait des représentations dans son hôtel, pour avoir le plaisir d'imaginer des trucs, des surprises, des décorations à l'instar des machines italiennes, dont tout le monde alors parlait avec admiration, depuis les fêtes du Louvre. L'abbé Perrin faisait les pièces, Cambert la musique, et le marquis dépensait des sommes folles à divertir ses invités. Le château de Neubourg, situé entre Bernay et Evreux, lui appartenait ; ce fut là que fut représentée pour la première fois la Toison d'or, de Pierre Corneille, à l'occasion du mariage de Louis XIV et de la paix faite ainsi avec l'Espagne. La construction de la salle coûta trente mille livres. Elle contenait six cents spectateurs. La poésie, la danse, les décors et les machines, tout fut très admiré; mais nous ne savons quelle était la musique que la troupe royale du Marais y fit entendre. Cette fête mémorable eut des anniversaires, et le château de Neubourg vit souvent réunie dans son enceinte toute la noblesse de Normandie. Une partie des appartements de cette résidence seigneuriale existait encore il y a une trentaine d'années, et l'on voyait les traces des travaux de décoration exécutés par le marquis de Sourdéac. La Toison d'or fut aussi représentée à Paris, par la troupe du Marais, rue Yieille-du- Temple.
Le cardinal de La Rovère, archevêque de Turin, avait entendu à Paris, chez un certain abbé Charles, la musique de Cambert ; il trouvait aussi quelque talent à l'abbé Perrin, alors introducteur des ambassadeurs auprès du duc d'Orléans, frère de Louis XIII. Il les encourageait tous deux dans l'entreprise qu'ils avaient conçue d'acclimater en France les pièces en musique si en faveur en Italie. Une occasion se présenta. En 1659, M. de La Haye prêta aux deux auteurs sa maison de campagne à Issy, près de
Paris, pour y faire représenter Pomone, pastorale en musique. La fête eut lieu en plein jour, et je ne saurais mieux donner une idée de l'accueil fait à cet ouvrage, qui est à proprement parler le premier opéra français, qu'en reproduisant ici la lettre écrite par l'abbé Perrin au cardinal de La Rovère le lendemain de la représentation.
« A MONSEIGNEUR l'aRCHEVÊQUE DE TURIN.
« Paris, le 50 avril 1659.
« Vous saurez donc, Monseigneur, que la Pastorale a été représentée huit ou dix fois à la campagne, au village d'Issy, dans là belle maison de M. de La Haye : ce que nous avons fait pour éviter la foule du peuple qui nous eût accablés infailliblement, si nous eussions donné ce divertissement au milieu de Paris. Tout nous favorisait, la saison du printemps et de la naissante verdure, et les beaux jours qu'il fit pendant tout ce temps-là, qui invitaient les personnes de qualité au promenoir de la plaine. La belle maison et le beau jardin, la salle tout à fait commode et d'une juste grandeur; la décoration rustique du théâtre, orné de deux cabinets de verdure et fort éclairé; la parure, la bonne mine et la jeunesse de nos acteurs et de nos actrices, dont celles-ci étaient de l'âge depuis quinze jusqu'à vingt-deux ans, et les acteurs depuis vingt jusqu'à trente, tous bien instruits et déterminés comme des comédiens de profession. Vous en connaissez les principaux, les deux illustres sœurs1 et les deux illustres frères2, que l'on peut compter entre les plus belles voix et les plus savantes de l'Europe ; le reste ne les démentait point.
« Pour la musique, vous en connaissez aussi l'auteur, et les concerts qu'il vous a fait entendre chez M. l'abbé Charles ne vous permettent pas de douter de sa capacité. Tout cela joint aux charmes de la nouveauté, à la curiosité d'apprendre la réussi le d'une entreprise jugée impossible, et trouvée ridicule aux pièces italiennes de cette nature, représentées sur nos théâtres ; en d'aucuns la passion de voir triompher notre langue, notre poésie et notre musique, d'une langue, d'une poésie et d'une musique étrangères ; en d'autres l'esprit de critique, de censure, et dans la meilleure partie le plaisir singulier et nouveau de voir que quelques particuliers, par un pur esprit de divertissement et de galanterie, donnaient au public, à leurs dépens, en exécutant eux-mêmes la première comédie française en