PREMIERS OPERAS FRANÇAIS
musique représentée en français : toutes ces choses attirèrent à sa représentation une telle foule de personnes de la première qualité, princes, ducs et pairs, maréchaux de France, officiers de cours souveraines, que tout le chemin d'Issy à Paris était couvert de leurs carrosses.
« Vous jugez, Monseigneur, que tout ce monde n'entrait pas dans la salle : mais nous recevions les pins diligents sur des billets donnés libéralement a nos amis, aux personnes de condition. Le reste prenait patience, et, se promenant à pied dans le jardin, ou faisant de la plaine une espèce de cours, se donnait au moins le passe-temps du promenoir et des beaux jours.
« Il me sied mal, Monseigneur, de vous dire à la louange de la pièce, mais il faut pourtant vous le dire, puisque je me suis engagé de vous en apprendre le succès, que tout le monde en sortait surpris et ravi de merveille et de plaisir, et que de tant de tètes différentes de capacité, d'humeur et d'intérêts, pas un seul n'eut la force de l'improuver et de s'empêcher de la louer en toutes ses parties : l'invention, les vers, la représentation, la musique vocale et les symphonies. Cette réputation donna la curiosité de l'entendre à Leurs Majestés. En effet, sur leur demande, elle fut représentée pour la dernière fois à Vincennes, où elles étaient alors, en leur présence, en celle de Son Erninence et de toute la Cour, où elle eut une approbation pareille et inespérée, particulièrement de Son Eminence, qui se confessa surprise de son succès, et témoigna à M. Cambert être dans le dessein d'entreprendre avec lui de semblables pièces. Etc., etc.
c< Peruin. »
Personnages de la Pastorale en musique.
Alcidor, berger, basse.
Thyrsis, berger, taille.
Un Satyre, taille-basse. Philanpre, berger, bas-dessus.
Sylvie, berbère, dessus.
Diane, bergère, dessus.
Philis, bergère, dessus.
Acteurs.
Mlle de Sereamanan cadette.
Mlle de Sereamanan aînée.
« Chaque acte s'ouvre et se ferme par une grande symphonie, et les entre-scènes sont distinguées dans les rencontres, ou de petites reprises de symphonies.
« La décoration est un paysage, avec un cabinet de verdure de chaque côté du théâtre. »
Malgré ce succès, ce ne fut que dix ans après, le 28 juin 1669, que
Perrin obtint les lettres patentes qui lui permirent d'établir des académies de musique où l'on jouât et l'on chantât des pièces de théâtre. Ses coopéra- Leurs furent Cambert pour la musique, le marquis de Sourdéac pour les machines et Champeron pour les finances. Cambert avait été organiste de l'église collégiale de Saint-Honoré et surintendant de la musique de la reine mère Anne d'Autriche. La troupe d'opéra commença à s'exercer à l'hôtel de Nevers, situé sur l'emplacement actuel de la Bibliothèque nationale, et s'installa en 1671 dans la nouvelle salle construite au bout de la rue Guénégaud, à la place occupée par le jeu de paume de la Bouteille, où se trouve actuellement le passage du Pont-Neuf; Guichard construisit cette salle. La représentation publique de Pomone eut lieu le 19 mars 1671. Cette pièce réussit auprès du public, puisqu'elle produisit à chacun des quatre associés un bénéfice de trente mille livres; mais elle déplut à la société plus relevée, à cause des plaisanteries grossières mises dans le dialogue des personnages.
Le dieu Faune et Priape, Yertumne et Pomone parlaient un langage si peu attique, que l'abbé Perrin fut mis de côté et remplacé par Gilbert, qui écrivit les Peines et les plaisirs de V amour d'un style plus poli et plus décent. On goûta fort la scène dans laquelle Apollon et le chœur se lamentent près du tombeau de la nymphe Climène. Ce fut le dernier ouvrage composé en France par Cambert.
On était loin d'avoir recours aux masses chorales et instrumentales. Neuf ou dix acteurs, tant hommes que femmes, une quinzaine de choristes et autant de symphonistes, voilà tout le personnel d'exécution d'un opéra avant Lulli.
Ici se place un événement qui n'aurait pas dû être envenimé par la passion des écrivains : je veux parler du privilège passant des mains de l'abbé Perrin à celles de. Lulli. Cambert n'était pas sans mérite assurément. Il venait de composer le nouvel opéra à' Ariane, que Perrin se disposait à faire représenter. Le directeur dépossédé de son privilège était remplacé par un musicien de grand talent, actif, capable de suffire à tous les services d'une entreprise théâtrale, dont la grande intelligence avait groupé autour de lui déjà des protecteurs puissants, au nombre desquels il faut compter Benserade, Molière, Quinault, le président de Périgny, et tous ceux qui l'avaient vu à l'œuvre dirigeant la musique de la chapelle et de la chambre du roi. D'un autre côté, Cambert n'était que l'associé de Perrin pour la musique. Peut-être avait-il été blâmé d'avoir collaboré à l'opéra de Pomone, dont la grossièreté, voisine de l'obscénité, avait attiré la foule, et qui ne méritait pas même le nom trop sévère de morale lubrique que Boileau a appliqué
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aux pièces de Quinault. D'ailleurs, le pauvre Cambert, affligé à juste titre de ne pouvoir faire entendre son Ariane en France, fut traité en Angleterre par le roi Charles II beaucoup mieux qu'il ne pouvait espérer l'être par Louis XIV, puisqu'il fut nommé immédiatement surintendant de sa musique, comblé de bienfaits par lui et par les plus grands seigneurs de sa cour (voir le Mercure galant, avril 1677). Les ennemis de Lulli, auxquels se sont joints les détracteurs systématiques de tout ce qui a pu émaner de la volonté royale, ont attribué au chagrin de l'exil la mort prématurée de Cambert. La plupart des musiciens ont recherché, envié et sollicité ces exils dorés. Il leur semble même que les succès à l'étranger ne peuvent qu'agrandir leur renommée en étendant au loin l'essor de leur génie. Cambert est mort à quarante-neuf ans. On a eu raison de regretter qu'il n'ait pas pu produire les ouvrages qu'on attendait après les gages qu'il avait donnés de son talent; mais nous avons d'autres musiciens plus illustres dont la fin anticipée doit exciter plus de regrets. Pergolèse est mort à vingt-six ans, Mozart à trente-cinq, Bellini à trente-trois.
Des littérateurs se sont copiés les uns les autres au sujet de l'affaire Cambert et Lulli. Il y a dans leurs phrases déclamatoires en premier lieu une ignorance des faits et ensuite un parti pris de dénigrement bien peu patriotique, car il est incontestable que l'avènement de Lulli a préparé celui des compositeurs de génie qui ont illustré la scène lyrique française.
On aurait le droit de s'étonner du peu d'influence exercée sur le style des compositeurs de nos premiers opéras par les maîtres italiens qui les avaient devancés et dont les ouvrages leur étaient connus, si l'on ne tenait compte de la divergence des goûts des deux nations. Cavalli et Rossi avaient écrit Serse et Orfeo pour des artistes possédant la connaissance du chant et pour des auditeurs dont la sensibilité musicale était très exercée; Cambert et Lulli composèrent des tragédies lyriques où le sujet, la poésie, la déclamation et la mise en scène l'emportaient en intérêt sur la musique.
En possession du privilège, Lulli fit construire une nouvelle salle par Guichard au Jeu de paume de Bel-Air, rue de Vaugirard, en 1672, et il y donna d'abord les Fêtes de l'Amour et de Bacchus, pastorale en trois actes. Dire que Benserade, Molière et Quinault avaient collaboré à cette scène mythologique, c'est indiquer assez quelle variété de ton l'a rendue intéressante, puisqu'elle a été reprise six fois, de 1672 à 1758. Les personnages n'y chaussaient pas le cothurne tragique, car c'était un Gascon, un Suisse, de vieux bourgeois, leur fille, un donneur de livres, des importuns, qui en étaient les acteurs.
L'opéra de Cadmus et Hermione était d'un style élevé, quoique çà et là
il y ait encore des scènes un peu comiques, lesquelles disparurent peu à peu et furent remplacées par des intermèdes. Il eut un succès mérité, qui dura plus de soixante ans. La scène des adieux de Cadmus et d'Hermione est très belle.
C'est sans doute à cette scène que Mme de Sévigné faisait allusion lorsqu'elle écrivait à sa fille, le 8 janvier 1674 : « On joue jeudi l'opéra de Cadmus qui est un prodige de beauté ; il y a des endroits de la musique qui m'ont déjà fait pleurer; je ne suis pas seule à ne pouvoir les soutenir; l'âme de Mme de La Fayette en est tout alarmée. »
C'est dans cet ouvrage que débuta la célèbre Mlle Maupin dans le rôle de Pallas; douée d'un contralto magnifique, ayant les qualités d'une tragédienne et étant fort jolie, elle remplit les premiers rôles pendant une quinzaine d'années. L'excentricité de ses habitudes et de ses goûts, son humeur batailleuse et quelques aventures réellement singulières fournirent à des romanciers un canevas dont leur imagination a couvert abondamment la trame.
La mort de Molière, survenue en 1673, jeta le plus grand désarroi dans la troupe de comédiens dont il était l'âme. L'opéra de Cadmus excitait l'admiration générale, et la salle du Bel-Air menaçait ruine au point que Lulli avait été obligé de revenir rue Guénégaud. Ce fut alors que le roi accorda à son musicien la salle du Palais-Royal, ce qui irrita au plus haut degré contre Lulli les comédiens, et même les auteurs, qui ne voyaient en lui qu'un intrus leur faisant une concurrence triomphante. A partir de ce moment, ce fut une guerre sourde, qui se révéla quelquefois par des pamphlets odieux; Boileau, La Fontaine se rangèrent parmi ses ennemis, et Sénecé le poursuivit de sa haine, même après sa mort.
Lulli a été le vrai créateur de notre opéra. Tout était à faire, et il suffît à tout. Il n'y avait pas de violons en France qui usassent du démanchement sur leur instrument comme le faisaient depuis cinquante ans les violonistes italiens! Lulli pouvait-il écrire pour eux des traits d'agilité audessus des lignes? Non certes; cependant il rendit les accompagnements de plus en plus intéressants à mesure que son orchestre se formait. Il n'avait jamais appris la danse, et néanmoins il indiquait lui-même à ses danseurs le genre de pas et de mouvements dont ils devaient figurer sa musique. J'ai raconté ailleurs comment il brisa un clavecin en dansant le rôle du Muphti dans le Bourgeois gentilhomme. Les choristes, choisis dans les chœurs des églises, eurent besoin d'être dressés à un genre d'exécution bien différent de leurs habitudes. Je ne sais si je parviendrai à rétablir la véritable physionomie de Lulli, défigurée, travestie par plusieurs hommes de lettres envieux et grincheux du dix-septième siècle. Je crois avoir donné
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des éclaircissements satisfaisants dans mon livre des Musiciens célèbres; voici encore un témoignage qui a son importance, puisqu'il émane d'un contemporain, amateur fort au courant des coulisses du théâtre et musicien intelligent. Freneuse de la Viéville, garde des sceaux du parlement de Normandie, s'exprime ainsi : « Lulli commandait en dictateur à sa république chantante et dansante. Ses charges, ses richesses, sa faveur, son crédit, son talent lui donnèrent cette première autorité. Il avait deux maximes qui lui attiraient une extrême soumission de la part du peuple musicien, qui d'ordinaire est pour ses conducteurs ce que les Anglais et les Polonais sont pour leurs princes (ceci fut publié en 1702) : Lulli payait a merveille et ne permettait aucune familiarité. Il était pourtant bon et libéral. Il se faisait aimer de ses acteurs; ils soupaient ensemble de bonne amitié. Cependant, il n'aurait pas entendu raillerie avec les hommes qui auraient abusé de ses manières sans façon, et il n'avait jamais de maîtresse parmi les femmes1. Non seulement il ne demandait rien à chanteuse ni à danseuse, mais il tenait la main à ce qu'elles n'accordassent rien à autrui, ou du moins qu'elles ne fussent pas aussi libérales de leurs faveurs qu'on en a vu depuis quelques-unes l'être. Je n'aime point à mentir, et, pour ne pas mentir à force de vouloir élever Lulli, je ne dirai point que de son règne ce fût à l'Opéra une aventure inouïe qu'une petite fredaine. L'Opéra n'était pas cruel, mais il était politique et réservé. Sauver les apparences et n'être pitoyable que rarement et à la dérobée est quelque chose pour une Angélique ou une Armide hors de la scène ; c'était une marque édifiante de la considération qu'elles avaient pour le patron. Un autre effet du respect que lui portaient ses gens était l'attention qu'ils avaient de se tenir chacun en état de remplir son poste. Je vous réponds que sous l'empire de Lulli les chanteuses n'auraient pas été enrhumées six mois de l'année et les chanteurs ivres quatre jours par semaine. Ils étaient accoutumés à marcher d'un autre train ; il ne serait pas alors arrivé que la querelle de deux actrices se disputant un premier rôle ou deux danseurs se disputant une entrée brillante eût retardé d'un mois la représentation d'un opéra. Il les avait mis sur le pied de recevoir sans contestation le personnage qu'il leur distribuait. Un maître d'opéra obligé de rendre compte à ses acteurs des rôles qu'il leur présente serait à son aise et devrait s'en promettre une belle exécution ! »
En quinze ans, Lulli fit représenter quinze grands opéras de sa composition : Alceste, Thésée, qui fut joué pendant un siècle, Atys, Isis, Psyché
1. Lulli avait épousé .Madeleine Lambert, fille du musicien dont parle Boileau. Il eut de son mariage six enfants, trois filles el trois fils, dont deux suivirent la carrière de leur père.
avec Molière, Pierre Corneille et Quinaull, Bellérophon avec Th. Corneille, Fontenelle et Boileau, Proserpine, le Triomphe de l'Amour, Versée, Phaéton, Amadis, Roland, ÏÉglogue de Versailles, le Temple de la Paix, Armide, Acis et Galatée, Achille et Polyxène, son dernier ouvrage, qui fut représenté après sa mort. Il écrivit en outre un grand nombre de ballets, d'entrées, de danses et de fragments pour des comédies.
Les principaux interprètes des opéras de Lulli ont été, parmi les chanteurs :
Ouinault.
Boutelou, haute-contre, qui chanta quelquefois même des rôles de femme; Duménil, Clidière, Langeais;
Dun, Hardouin, Beaupuis, Laforêt, Rossignol, Beaumavielle, basses;
Thévenard, basse-taille, le Lablache du dix-septième siècle, dont on a admiré pendant quarante ans la voix sonore, moelleuse, étendue, l'air noble, le style souple et les qualités scéniques.
Parmi les femmes : Mlle Brigogne, que Cambertayait fait connaître dans le