SUCCESSEURS DE LULLI
d'effacer cette impression ; c'était la Bergerie, la Sérénade vénitienne, les Bohémiens, etc. Le public de l'Opéra s'est accoutumé de plus en plus aux couleurs sombres du drame. 11 y a même eu gradation dans cet ordre d'impressions ; j'en cite au hasard quelques exemples : la cérémonie funèbre dans Castor cl Polhix, de Rameau; le tombeau d'Eurydice dans Orphée; le tombeau de Ninus dans Sémiramis; le supplice de la Juive; une scène de la Saint-Barthélémy, dans les Huguenots; des condottieri chantant « Vive la peste! » dans Guido et Ginevra ; des moines « creusant leur tombe » dans la Favorite; un cortège funèbre dans Dom Sébastien; la scène des tombeaux dans Lucie; une scène de fossoyeurs dans Hamlet, etc. Les drames italiens ont suivi une marche parallèle, et l'on ne peut pas dire que les libretti de Gammarano, de Piave, de Maffei, de Solera, de Romani, offrent des situations moins lugubres que les livrets français. En tout cas, ce ne serait pas celui de la Forza del destino, puisque au dénouement il ne reste plus personne : les quatre personnages ont péri d'une mort tragique.
Les autres opéras de Campra sont : Idoménée (1712), Télèphe (1713), Camille, reine des Volsques (1717), Achille et Déidamie (1735), dernier ouvrage du compositeur, parvenu à un âge avancé, ainsi que Danchet, son collaborateur : ce qui fit dire à Roy, le poète : « Achille et Déidamie ! Peste ! ce ne sont pas là des jeux d'enfants! »
Destouches a été trop dédaigné par les biographes. Après avoir été mousquetaire et avoir beaucoup voyagé, il se livra à l'étude de la musique avec passion, et, comme il avait de l'imagination et du goût, plusieurs de ses ouvrages eurent du succès, notamment Issé, opéra représenté en 1697. Louis XIV disait que c'était le seul qui ne lui eût point fait regretter ceux de Lulli. On trouve quelques airs gracieux dans Amadis de Grèce (1699), dans Omphale (1701), dans Callirhoé (1712), dans Sémiramis (1718), surtout dans l'opéra-ballet le Carnaval et la Folie, qu'on joua pendant un demi-siècle. Destouches remplit les fonctions d'inspecteur général de l'Opéra et de surintendant de la musique du roi.
Je ne citerai que pour mémoire YAlcyone de Marais (1706), Hypermnestre de Philippe, duc d'Orléans, avec la collaboration de Gervais (1716), Endymion de Colin de Rlamont (1751), paroles de Fontenelle, Jephté de Montéclair, et Biblis de Lacoste (1732).
Desmarels et Mouret méritent de nous arrêter un instant, le premier en raison de sa grande facilité dans l'art d'écrire, le second à cause de son rôle de musicien de la duchesse du Maine et de sa collaboration aux fêtes appelées les Nuits de Sceaux. Desmarets était élève de Lulli ; avant de se
faire connaître, il a composé un grand nombre de morceaux, que l'abbé Goupillier, l'un des quatre sous-maîtres de la chapelle du roi, lui payait chichement et faisait exécuter sous son propre nom. Cette ruse indigne de l'abbé fut découverte, mais seulement au bout de plusieurs années ; le roi lui retira son emploi et lui défendit de paraître devant lui. En 1695, Desmarets parvint à faire représenter à l'Opéra Didon, avec Mlles Le Rochois, Moreau, Maupin, et les chanteurs Duménil, Dun et Moreau pour interprètes. L'ouvrage eut un grand succès, malgré les vers de Mme Gillot de Saintonge. Voici les dernières paroles que prononce la reine de Carthage avant de se donner la mort :
L'ingrat qui trahit mon ardeur Vient d'échapper à ma rage.
Perçons au moins son image, Puisqu'elle est encor dans mon cœur.
Circé (1694), Théo gène et Choriclée, les Amours de Momus (1695), Vénus et Adonis, dont les paroles sont de J.-B. Rousseau, augmentèrent la réputation de Desmarets, et il paraissait destiné à prendre a la cour la situation qu'avait eue son maître. Mais, dans un voyage qu'il fit à Senlis, il s'éprit passionnément de Mlle de Saint-Gobert, tille du président de l'élection. Ses sentiments furent partagés par la jeune fille et encouragés par la mère. M. de Saint-Gobert ne voulant pas entendre parler de ce mariage, qu'il regardait comme une mésalliance, les deux jeunes gens crurent l'obligera donner son consentement en se faisant marier secrètement. Ils s'étaient trompés. Le magistrat inflexible accusa Desmarets de séduction et de rapt et employa son crédit pour faire condamner à mort son gendre par le Châtelet.
Desmarets s'enfuit avec sa femme à Bruxelles. Il avait un ami dévoué dans le maître de musique du duc de Bourgogne, qui s'appelait Matho. Celui-ci obtint des lettres de recommandation auprès du duc d'Anjou, qui venait d'être proclamé roi d'Espagne. Philippe V nomma Desmarets surintendant de sa musique. Ses ouvrages continuaient à être représentés à Paris et il collabora même avec Campra pour l'opéra tYIphigénie en Tauride (1704). Le compositeur passa ensuite au service de Léopold, duc de Lorraine, et écrivit beaucoup de morceaux pour les fêtes données par la duchesse et pour les mariages princiers. Il écrivit aussi de la musique d'église et un Te Deum à l'occasion de la prise de possession du duché par les successeurs de Léopold. L'entrée à Lunéville de Stanislas Leczinski, roi de Pologne, en 1757, augmenta le désir que nourrissait secrètement Desmarets de rentrer en France. Matho, son fidèle ami, s'employait depuis plu-