RAMEAU
li A M E A U
À la date du 1er octobre 1735 commence pour l'histoire de la musique en France une période d'immenses progrès, remplie tout entière par les œuvres d'un seul compositeur, de Hameau, le plus grand des musiciens français au dix-huitième siècle. On peut dire qu'il occupa notre scène lyrique sans rencontrer un rival pendant quarante ans, même après qu'il eut cessé de vivre. Ses ouvrages ne disparurent peu à peu du répertoire qu'à l'avènement de Gliick en 1774. Je n'ai pas plus à retracer ici la biographie de ce grand artiste que celle des autres musiciens. On peut la lire dans l'ouvrage de Fétis ou dans mon livre des Musiciens célèbres. C'est dans les études les plus arides et les plus persévérantes, en même temps que dans l'exercice des fonctions d'organiste et de professeur de clavecin et d'harmonie, que ce robuste génie acquit la possession des secrets de l'art des sons, la science des effets d'une harmonie sobre et puissante, les procédés ingénieux au moyen desquels on amuse l'esprit en même temps qu'on charme l'oreille. Son séjour en Italie, quoique de courte durée, lui avait montré la supériorité des études musicales dans ce pays, à cause de la méthode d'enseignement par le contrepoint, qui était la seule adoptée. Son tempérament, tout différent de celui des musiciens d'outremonts, l'empêchait de sentir tous les charmes et toute la grâce de leurs ouvrages. 11 put même attribuer, à tort selon moi, à la scolastique romaine et napolitaine le défaut de caractère et d'expression qu'il leur reprochait. Il crut qu'une plus grande mobilité dans la succession des accords serait plus conforme aux divers mouvements de l'âme dans une action dramatique, et c'est dans cette direction que son esprit donna au son fondamental et à ses dérivés une importance prépondérante dans la composition.
Au point de vue pédagogique, le Traité d'harmonie de Rameau, publié en 1722, son Nouveau système de musique théorique (1726) et sa Dissertation sur les différentes méthodes d'accompagnement pour le clavecin et pour l'orgue (1732) furent appréciés par le petit nombre d'esprits sérieux, capables, sinon de les comprendre, du moins de reconnaître la portée d'un système qui donnait pour la première fois une base à la pratique de la composition musicale. Si l'on considère quel a été l'emploi de la vie de Hameau jusqu'à l'âge de cinquante ans, époque de son début dans la carrière de compositeur dramatique, on voit combien il était fortement préparé à l'aborder. À son retour d'Italie, il fut engagé comme premier violon dans une troupe qui donnait des concerts et des représentations à Marseille,
Lyon, Nîmes, Àlbi, Montpellier. Arrivé à Paris en 1717, il suppléa l'organiste Marchand dans les églises des Jésuites et des Pères de la Merci. 11 se rendit ensuite à Lille, où il toucha l'orgue de Saint-Etienne, et enfin fut appelé à Clermont et remplit pendant quatre ans les fonctions d'organiste de la cathédrale, avec un tel succès, que l'évèque et le chapitre, au service desquels il était lié par un traité à long terme, ne voulaient pas le laisser partir lorsqu'il demanda sa liberté pour se rendre à Paris. Il avait employé ces quatre années à mûrir dans la retraite et à composer ses ouvrages théoriques. 11 employa pour se faire remercier un stratagème original et décisif. Sous ses doigts, l'orgue de la cathédrale ne rendit plus que les sons les plus discordants. Le chapitre, scandalisé, comprit qu'il ne triompherait pas de l'entêtement du musicien bourguignon et résilia le traité.
Mais, de retour a Paris, il eut à lutter pour gagner sa vie, et le grand Rameau écrivit des petits airs et des danses pour les pièces de Piron jouées à l'Opéra-Comique, telles que la Rose, l'Enrôlement d'Arlequin, le Faux Prodige, et autres facéties. D'ailleurs il a excellé dans la comédie musicale. Ses pièces de clavecin fourmillent de détails ingénieux et presque drolatiques, et son opéra de Platée montra plus tard comment, tout en restant musicien, il savait interpréter les situations comiques; son chœur de grenouilles « Coua, coua, coua » est un badinage charmant.
Les leçons qu'il donnait l'avaient placé très haut dans l'estime de ses élèves. Un fermier général à la femme duquel il enseignait le clavecin et l'accompagnement, M. de La Popelinière, était un dilettante passionné. Il entretenait dans son hôtel à Paris et dans sa maison de Passy des musiciens français et italiens qui organisaient des concerts. Il avait une chapelle, un théâtre, écrivait des comédies que les meilleurs acteurs venaient jouer. De grands seigneurs et de jolies femmes assistaient à ses soupers, qui étaient magnifiques. Ce Mécène opulent faisait beaucoup de cas du talent de Rameau et décida Voltaire à lui confier la musique d'un livret de sa façon intitulé Samson. Malheureusement, Thuret, alors directeur de l'Opéra, ne voulut pas donner cet ouvrage, parce que le sujet était biblique. Il renfermait cependant de belles parties, que Rameau a fait passer plus tard dans son opéra de Zoroastre. La Popelinière ne se découragea pas; il mit son protégé en rapport avec l'abbé Pellegrin,
Qui dévot le matin et le soir idolâtre, Déjeunait de l'autel et soupait du théâtre.
Mais le famélique auteur prit des précautions vis-à-vis du musicien;