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RAMEAU

il lui fit souscrire un billet de cinq cents livres dans le cas où l'opéra ne réussirait pas. Rameau en passa par là, écrivit l'opéra d'Hippolyte et Aride, dont le premier acte fut exécuté chez La Popelinière. Frappé des beautés de cet ouvrage, accueillies avec transport par l'auditoire, l'abbé se précipite vers le compositeur, le félicite, l'embrasse et déchire le billet, lui disant qu'il n'avait pas besoin de caution. Telle est la légende reproduite par tous les auteurs. Je doute que l'abbé Pellegrin ait rendu témoins de cet acte de générosité tardive et aussi peu méritoire les invités de La Popelinière. Le billet a pu être déchiré ou rendu à Rameau, mais en particulier et avec moins d'éclat.

Cependant, malgré d'aussi rassurants présages, l'opéra d'Hippolyte et Aricie, représenté à l'Opéra le 1er octobre 1753, ne réussit pas. De violents murmures faillirent empêcher d'entendre la fin. Qu'on ne se hâte pas de voir dans ce fait un exemple de plus à citer en faveur des compositeurs incompris ou plutôt incompréhensibles. Un ouvrage peut ne pas plaire par des motifs étrangers à l'œuvre personnelle du musicien ; mais, s'il a un mérite réel, il n'y a pas de cabale qui puisse s'opposer à ce qu'on le reconnaisse. Le public n'était pas habitué à une harmonie aussi forte et à une orchestration bien plus variée que celle de Lulli et de Campra. Ce dernier ne s'y trompa pas. « Il y a là, dit-il, de quoi faire dix opéras; cet homme nous éclipsera tous. »

Il faut reconnaître que le récitatif n'avait pas cette noblesse de déclamation qui rend encore si estimables ceux des opéras de Phaéton, é'Âtys et d'Armide. Et puis les souvenirs de la Phèdre de Racine ont dû nuire beaucoup à la pièce de Pellegrin.

Rameau ne pouvait trouver qu'une musique agréable sur des vers tels que ceux-ci :

A l'amour rendez les armes, Donnez-lui tous vos moments; Chérissez jusqu'à ses larmes.

Les alarmes

Ont des charmes, Tout est doux pour les amants.

Et en effet cet air est charmant. Mais il a su trouver d'autres accents lorsque le texte lui en offrait l'occasion, comme par exemple, dans Castor et Pollux, l'air de Télaïre : « Tristes apprêts, pâles flambeaux! » Je ne répéterai pas les ridicules critiques de l'abbé des Fontaines, qui reprochait au compositeur justement ce qui faisait sa gloire, et ne voyait dans sa mu-

sique que des spéculations harmoniques et des difficultés vaincues. 11 suffit de citer cette inepte épigramme :

Si le difficile est le beau, C'est un grand homme que Rameau :

Mais si le beau, par aventure, N'était que la simple nature, Quel petit homme que Rameau !

Les attaques des partisans de Lulli faillirent ébranler le courage du maître. « J'ai cru que mon goût réussirait, dit-il, et je vois qu'il n'en est rien; mais je n'en ai point d'autre. Je ne ferai plus d'opéra. » Je crois avoir réfuté, dans la biographie que j'ai donnée dans mes Musiciens célèbres, les calomnies de Grimm et de Diderot à l'égard de son caractère. Je n'ai à m'occuper que de l'influence de son génie sur les progrès de l'art musical. Parmi les vingt-deux opéras ou opéras-ballets que Hameau lit représenter à l'Opéra, depuis l'âge de cinquante ans jusqu'àsa soixante-dix-septièmeannée, on a surtout admiré les Indes galantes (17 '55), Castor et Pollux(\lol), les Fêtes d'Hébé, ou les Talents lyriques, et Darda nus (1759), Zoroastre (1749), Acanthe et Céphise (1751), les Paladins (1760). Les pièces de clavecin de Rameau brillent par le tour original de la mélodie et parla variété des combinaisons de l'accompagnement.

Combien il est regrettable que l'art de la musique ne soit pas considéré comme les autres arts dont on conserve les chefs-d'œuvre dans les musées et les palais avec tant de soin, de dépense, de prévoyance! Les moindres fragments des statues antiques, les sculptures de Michel-Ange, les tableaux de Uaphaël et du Titien, jusqu'eà ceux de Teniers et de Van Ostade, sont offerts à l'élude, à l'admiration, au jugement du public, des amateurs et des artistes. les ouvrages de musique qui ont été l'objet de l'enthousiasme de deux ou trois générations, dans lesquels des compositeurs aussi grands que les plus grands peintres, que les plus parfaits statuaires, ont fait preuve de génie, sont laissés dans l'oubli le plus profond, et disparaissent sous la poudre des bibliothèques ou moisissent sur les quais, sans qu'on se soucie d'en signaler les beautés. On tire des objections de la mobilité du goût du public qui ne supporterait plus un opéra démodé et des formes surannées. Qu'en sait-on? Et d'ailleurs ce n'est pas pour égayer ou distraire la foule qu'un gouvernement maintient les grands établissements consacrés aux beaux-arts, les musées du Louvre, de Cluny, les manufactures de Sèvres et des Gobelins. La foule mobile et étrangère aux délica-

tesses des arts préférera un sujet moderne traité sur papier peint à un tableau du Ghirlandajo ou du Pérugin, et un pompeux surtout de table en ruolz à une coupe de Benvenuto Cellini. Aussi ce n'est pas en vue de la convier à des agapes pour lesquelles elle montrerait peu d'empressement, parce qu'elles sont peu appétissantes, que je demande depuis tant d'années une sorte de théâtre rétrospectif qui soit pour les grands génies de l'art musical ce qu'est le Louvre pour les artistes anciens. 11 se formerait un auditoire beaucoup plus nombreux qu'on ne le pense, composé d'une élite d'amateurs, de gens au goût délicat et exercé. Qu'on ne dise pas qu'on a une idée de la musique des maîtres anciens par les fragments chantés dans quelques concerts ou gravés dans quelques recueils. L'exécution en est généralement pitoyable, parce qu'elle n'a pas été préparée avec la science et l'attention qu'elle exige. 11 ne faut pas espérer qu'on entende jamais à l'Opéra Castor et Pollux, Dardanus ou Zoroastre. Comment s'y prendrait-on? Sous l'Empire, l'Etat est intervenu directement dans l'administration de l'Opéra ; M. Troplong, qui joignait à ses talents de jurisconsulte un goût prononcé pour la musique, a vanté les bienfaits de cette combinaison, parce qu'il serait alors possible, disait-il, de remonter d'anciens chefs-d'œuvre, comme YArmide et les Iphigénies de Gluck. Cet amateur distingué a publié dans le Moniteur officiel une fort bonne étude sur ces ouvrages. 11 n'en a pas plus été sérieusement question alors que depuis.

L'opéra des Indes galantes de Rameau fut parodié sur le théâtre de l'Opéra- Comique, dirigé par Monnet, qui payait à l'Académie royale 15 000 livres par an pour pouvoir mêler à ses comédies le chant et la danse. On faisait dans ce théâtre une grande dépense d'esprit et de talents divers : Rameau y a conduit un orchestre; Boucher a dessiné les costumes et les maquettes des décors. Noverre, Mlles Puvigné et Lamy y ont dansé leurs premiers pas. Puisque tous les artistes un peu saillants étaient accaparés aussitôt par la direction de l'Opéra, n'était-il pas injuste d'exiger encore une redevance? C'est le contraire qui aurait pu avoir lieu. Mais à cette époque tout tournait au monopole et au privilège.

Pendant que les chanteurs, chanteuses, danseurs, danseuses, gagnaient des sommes relativement considérables, veut-on connaître ce qu'ont rapporté à cet homme de génie ses vingt-deux opéras représentés à l'Académie royale? Nous le savons par un état dressé jour par jour par Rameau et présenté par l'abbé de Bernisau prévôt des marchands dans la circonstance suivante : M. d'Argenson s'opposait à ce qu'on donnât à l'Académie plus de deux ouvrages nouveaux de Rameau par an. Celui-ci offrit alors au prévôt des marchands de lui remettre six partitions nouvelles pour être représentées

soit avant, soit après sa mort, moyennant une pension de 1000 écus. Or la demande était d'autant plus modeste que Campra et Destouches avaient touché une pension de 6000 livres pour des services bien inférieurs aux siens. U'Argenson refusa de souscrire à cette proposition. Rameau produisit alors l'état dont j'ai parlé, d'où il résulte que ses opéras ont fait entrer dans la caisse de la direction 978 000 livres, sur lesquelles il n'a reçu en dixneuf années que 22 000 livres, de telle sorte que ce grand homme gagnait à écrire ses ouvrages 1157 francs par an. S'il n'avait pas donné des leçons de clavecin et d'harmonie, aurait-il pu vivre?

On voit ce qu'il faut penser de la réputation de parcimonie et d'avarice qu'ont faite à Rameau Grimm, Diderot et son imbécile de neveu. 11 était d'une grande sobriété et simple dans ses habitudes, je le crois bien. Avec des revenus si modiques et si aléatoires, il ne pouvait donner des soupers fins aux critiques et aux beaux esprits. 11 faisait mieux : il servait une pension à sa sœur infirme, et aidait de sa bourse deux artistes de ses amis, le compositeur Dauvergne et l'organiste Balbâtre. Il s'était mis à dos les encyclopédistes, avec lesquels il se trouvait en désaccord sur quelques points de théorie musicale algébrique. Sur ce terrain il a pu avoir tort; mais il n'y a pas que les poètes qui forment la gent irritable, genus irritabile vatum : les encyclopédistes l'ont bien prouvé.

Grimm, qui a eu le mérite de protéger Mozart pendant son séjour à Paris, mais pas autant qu'il l'aurait pu, était un esprit trop superficiel pour comprendre le mérite de Rameau. « La Gazette de France, écrit-il, annonçant la mort de Rameau, dit que son nom et ses ouvrages feront époque dans la musique ; il fallait dire dans la musique française, car je veux mourir si Rameau et toutes ses notes sont jamais comptés pour quelque chose dans le reste de l'Europe. »

La Gazette de France avait raison et Grimm avait tort. Les compositeurs et les chanteurs italiens étaient maîtres du terrain musical dans toute l'Europe. Les opéras français, conçus dans la forme qui convenait à la nation, ne pouvaient être compris ni goûtés ailleurs. Ce n'est pas une raison pour qu'il n'y en ait pas eu d'excellents dans leur genre. Gluck ne s'y est pas trompé en admirant hautement le génie de Rameau, parce que lui-même s'était identifié à l'esthétique française. Si l'harmonie de Rameau est parfois gauche et tourmentée, c'est parce qu'il a cherché à lui donner un accent dramatique, et il l'a trouvé souvent. Quel admirable chœur que celui d'Hippolyte et Aricie : « Dieux vengeurs, lancez le tonnerre! » Le trio des Parques est aussi beau que tout ce que Gluck a écrit de plus beau. 11 a été et restera un créateur merveilleux aux yeux des musiciens instruits, des vrais compositeurs.

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