LE DEVIN DU VILLAGE
J.-J. Rousseau avait la manie de se faire passer pour musicien. L'examen attentif des productions qu'il a données sous son nom prouve qu'il ne faut lui en attribuer que la partie la plus faible. En entendant chez La Popelinière les Muses galantes, opéra-ballet dont Jean-Jacques prétendait avoir composé les paroles et la musique, Rameau a déclaré qu'une partie de cet ouvrage était l'œuvre d'un compositeur habile, que l'autre était d'un ignorant qui ne savait pas les premiers principes de la composition. C'est aussi ce qu'on remarque dans ses mélodies intitulées les Consolations et dans le Devin du village, pauvreté musicale qui n'a dû son succès qu'au nom
du philosophe de Genève, commensal des financiers, ami protégé et ingrat de Mme d'Épinay. Les lectrices affolées de VEmile et de Julie formaient un auditoire bien facile h séduire par les apparences de la sensibilité. On peut lire dans l'ouvrage de Castil-Blaze intitulé Molière musicien l'histoire des plagiats peu scrupuleux et toujours triomphants néanmoins de J.-J. Rousseau. Son ignorance de la musique fut démontrée à tous les symphonistes de l'Opéra, contraints déjouer, par ordre, une partition assez misérable en elle-même, signée par un amateur incapable de l'avoir écrite. Ils se vengèrent de la violence qui leur était faite en pendant Jean-Jacques et en le brûlant en effigie dans la cour de l'Opéra. L'auteur du Contrat social, en l'apprenant, dit : « Je ne suis pas surpris qu'on me pende après m'avoir mis si longtemps à la question. » Ce mot n'est pas une justification suffisante.
Ce fut en 175*2 qu'on représenta à Fontainebleau, sur le théâtre de la cour, le Devin du village. Les rôles du Devin, de Colin et de Colette furent joués par Cuvillier, Jéliotte et Mlle de Fel. Mme de Pompadour chanta sur son théâtre le rôle de Colin. L'Académie dut faire représenter cet ouvrage en 1753 et les années suivantes. Toutes les jolies femmes chantaient avec componction :
J'ai perdu mon serviteur, J'ai perdu tout mon bonheur.
Partout ailleurs qu'en France cette partitionnette, sans aucune valeur, aurait été sifflée une seule et bonne fois; enfin, en 1828, sans égard pour Adolphe Nourrit et Mme Damoreau qui la chantaient, on jeta sur la scène une perruque ornée d'une rose.
Il fallut se décider à retirer la pièce du répertoire. On en donna cependant de loin en loin une exécution, mais dans un intérêt purement historique
Il y a eu de tout temps plusieurs catégories de spectateurs. L'une, la plus bruyante et la plus en vue, se compose des suivants de la mode, qui sans aucune conviction, s'abstenant de tout jugement personnel, sont prêts à immoler leur opinion, s'ils en ont une, au caprice régnant du jour; une autre comprend ceux qui se livrent à l'impression produite sur leur esprit et leur cœur par l'œuvre représentée et la jugent avec plus ou moins de compétence, mais avec sincérité ; une troisième enfin est formée du petit nombre de personnes intelligentes et éclairées, capables de discerner le mérite de la médiocrité, de découvrir le génie ou les prétentions creuses, de saisir les beautés et de constater les défaillances, de distinguer l'or du