CARACTÈRE IDÉAL DE LA MUSIQUE
A la suite de Rousseau et des adorateurs de la nature du dix-huitième siècle, des esthéticiens s'égarèrent dans les questions d'art, et finirent tristement qui par le sensualisme, qui par le réalisme, ceux-ci par l'impressionnisme (sit venia verbis), ceux-là par ce qu'ils appellent la sincérité, d'autres par l'art du plein-air, d'autres par Yarl humain. J'en passe, et de pires encore.
Quant à la beauté idéale, l'objet de l'aspiration de Dante, de Raphaël, de Le Sueur, de Corneille, de Racine, de Métastase, de Lamartine, de Palestrina, d'Haydn, de Mozart, de Beethoven, elle est descendue dans un puits avec la Vérité.
Nous n'avons plus que Y illusion, qu'on prend pour le but de l'art et qui n'en est que le miroir terni, qu'une photographie sans éclat, une image passive.
Imiter la nature, c'est beaucoup déjà; mais faire transpirer son âme latente, faire palpiter au dehors son cœur caché, ce cœur aux battements innombrables, faire aimer et admirer ce qu'elle contient de bonté, de charme et de force, faire haïr ses prévarications et ses crimes, appeler la pitié et la commisération sur ses défaillances et ses malheurs, voilà votre tâche, ô poètes, ô artistes ! Et n'allez pas croire que nous nous contenterons de vos descriptions froides, de vos observations physiologiques, en prose ou en vers, ni de ces effets polyphoniques auxquels un musicien a recours pour monter à l'assaut de nos oreilles, les frapper d'étonnement et de stupeur, les endolorir ou les endormir ! Il nous faut autre chose que des commotions nerveuses. Vous nous devez de l'intelligence, beaucoup de travail et une exquise sensibilité.
Si la musique se trouve associée à des sentiments définis, à des passions caractérisées, à des peintures descriptives, à une œuvre de poète, historique, mythologique, tragique ou comique, elle doit toujours rester un art, c'est-à-dire qu'elle doit conserver le genre de beauté qui lui est propre, sous peine de déchoir, de perdre ses prérogatives et de n'être plus qu'une parodie d'elle-même. Méconnaître ces conditions, faire de la musique la complice des plaisirs bas, des instincts grossiers, des jouissances viles et méprisables, c'est suivre une voie qui peut mener à la richesse, procurer des satisfactions d'un ordre inférieur, mais non la vraie gloire, le mérite salué par la postérité, la sérénité de la conscience, l'estime, l'honneur.
Que l'artiste prenne en pitié le succès de curiosité et de mode, qu'il s'élève dans des sphères plus hautes, où l'air est plus pur, moins chargé de miasmes, et peut-être contribuera-t-il à exercer sur la société contemporaine une influence salutaire. L'état social actuel ne peut que favoriser la vulgari-
sation de la laideur et de la trivialité, parce que l'atmosphère qui règne audessus d'un marais est moins pure que celle qui descend des hauts sommets. C'est l'esprit qui doit animer la matière, mens agitai molem ; et cel esprit doit provenir d'un rayonnement supérieur, mens divimor.
Quelle magnifique succession de chefs-d'œuvre en trois siècles, depuis Lulli jusqu'à Rossini et Meyerheer! L'imagination en est confondue. Peu importe qu'un public frivole et ignorant en ait oublié les noms. Tout ce qui possède une âme sensible à la beauté des œuvres d'art admirera éternellement les ouvrages de Rameau, de Gluck, de Cimarosa, d'Haydn, de Mozart, de Beethoven, de Paisiello, de Grétry, de Méhul, de Spontini, de Weber, de Rossini, d'Hérold, d'Aubor, de Meyerheer, de Félicien David, d'IIalévy.
Les discussions soulevées à propos des théories de la nouvelle école allemande prendraient fin bientôt si un musicien doué de génie venait par ses œuvres en prouver l'inanité. Rossini disait qu'il ne connaissail que deux musiques : « la bonne et la mauvaise ». En supposant qu'il faille réduire la question à l'affirmation d'un sentiment particulier favorable ou défavorable aux tendances wagnériennes, il y a une preuve absolument convaincante de l'erreur de cette doctrine, c'est qu'elle n'a enfanté que des gnomes, des fantômes trop opaques ou trop transparents, tandis que les exemples du bon Haydn, toujours noble et digne en sa simplicité, ont produit des géants, les Reethoven et les Weber, les Mozart et les Rossini. Ceux-ci n'ont-ils pas à leur tour ouvert la carrière à toute une phalange de compositeurs, Meyerheer, Spontini, Mendelssohn, Schubert, Hérold, Auber, Halévy? Le temps fera justice des prétentions de ces musiciens qui ont fait de si bruyants appels à l'opinion.
S'il était nécessaire de prouver que l'opinion du grand nombre se forme sur des impressions étrangères à l'objet lui-même, et par conséquent qu'elle est souvent dénuée de valeur, les deux exemples suivants suffiraient a le démontrer.
Le premier fait s'est passé à Urbin et est rapporté par Castiglione dans son beau livre 77 Cortigiano. On chantait un motet devant la duchesse d'Urbin en présence d'un nombreux auditoire qui l'écoutait avec la plus complète indifférence. Mais, dès qu'on sut que ce morceau était de Josquin Desprès, du maître qui jouissait alors d'une réputation éclatante, on donna des marques d'une admiration bruyante et même excessive. Tant que le nom de l'auteur était resté inconnu, on n'avait pas remarqué les beautés de son œuvre.