CHAPITRE XVI
DES MACHINES A L'OPÉRA. - DÉCORS. -COSTUMES. — LEUR RÉFORME PAR M"0 SALLE. — ACCESSOIRES. - SALLES DE L'OPÉRA. - ACOUS- TIQUE. - THEATRES ANTIQUES. - SALLE DES FÊTES DU TROCA- DÉRO. - SONORITÉ CROISSANTE DES ORCHESTRES.
Au quatorzième siècle, la mise eu scène des Mystères cl Moralités, la plantation des décors et les machines produisaient des effets plus hardis et plus compliqués que ceux de nos théâtres de féerie modernes. Des échafauds dressés en plein air comptaient jusqu'à neuf étages; l'enfer était au has, le paradis dominait l'édifice, et c'est là l'origine de ce nom donné à l'étage le plus élevé dans les salles de spectacles; les étages intermédiaires figuraient Jérusalem ou Bethléem, le Calvaire, des jardins, des intérieurs, des palais ou d'autres lieux. Il fallait que ces échafauds fussent construits solidement, car les représentations duraient plusieurs jours, quelquefois plusieurs semaines et occupaient un très grand nombre de personnages.
La Fontaine a critiqué agréablement le machinisme au théâtre ; mais il se faisait de grandes illusions sur les goûts littéraires des bourgeois de son temps :
Des machines d'abord le surprenant speclaelc Eblouit le bourgeois et fit crier miracle ; Mais la seconde fois il ne s'y pressa plus ; Il aima mieux le Cid, Horace, Héraclius. Aussi de ces objets l'âme n'est point émue, Et même rarement ils contentent la vue.
Quand j'entends le sifflet, je ne trouve jamais Le changement si prompt que je me le promets; Souvent au plus beau char le contrepoids résiste; Un Dieu pend à la corde et crie au machiniste : Un reste de forêt demeure dans la mer, Ou la moitié du ciel au milieu de l'enfer.
Pour être assez rares, ces accidents n'en sont pas moins plaisants et joliment dépeints par le fabuliste, qui, d'ailleurs, n'aimait guère l'opéra ni les musiciens. Tallemant des Réaux était aussi rebelle que lui aux beautés du chant, et en général les hommes de lettres au dix-septième siècle aimaient peu la musique, à l'exception de Racine et de Molière.
L'art du machiniste était plus avancé en Italie qu'en France. Pour en donner une idée je citerai un éléphant qu'on vit un jour sur le théâtre. Il était formé par le seul arrangement des boucliers des soldats. En un clin d'œil cette machine se dépeça, et une armée se trouva rangée sur la scène. On vit en 1698 sur le théâtre Capranica, à Rome, un fantôme entouré de gardes qui, en ouvrant les bras et en développant ses habits, se changea en un palais flanqué de ses ailes et de bâtiments en avantcorps. Les gardes piquèrent leurs hallebardes, qui furent sur-le-champ changées en jets d'eau et en arbres transformant la scène en un jardin enchanté.
Le marquis de Sourdéac était le machiniste à la mode avant que Lulli prît la succession de l'abbé Perrin. Nous avons parlé des fêtes qu'il donna à son château du Ncubourg. Lulli attacha à son théâtre Yigarani, gentilhomme de Modène, et lui donna droit au tiers des bénéfices de l'Opéra.
L'architecte Servandoni mit, au dix-huitième siècle, le génie théâtral de la race italienne au service de l'Opéra, que le public commençait à délaisser. Des ouvrages de peu de valeur, mais agrémentés de divertissements variés, tels que les Fêtes grecques et romaines de Colin de Blamont, Télégone de Lacoste, d'autres intermèdes de Rebel et Francoeur, avaient détourné les esprits des opéras de Lulli et de Campra, sans obtenir de succès durables. On eut recours aux machines et aux décorations pour ramener la fortune au théâtre. Servandoni imagina une chute du Nil avec des cascades très réussies, une mer agitée, des naufrages, des perspectives architectoniques remarquables, un palais du soleil clans le Phaéton de Lulli, qui éblouit les yeux des spectateurs par les milliers de pierreries incrustées dans les colonnes qui le soutenaient.
Les machines et les fictions du théâtre de l'Opéra furent chansonnées