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LE COSTUME A L'OPERA

théâtre, de la flûte, de la musette ou du violon, afin de contribuer à la vérité de l'action scénique ; mais quelle singulière façon de la comprendre!

Legros représentait Achille en portant deux queues fixées avec des rubans blancs, et chaussé d'escarpins rouges !

Un portrait de Larrivée, reproduit en tapisserie aux Gobelins, le fait voir dans le rôle d'Hercule, la massue en main et la peau du lion de Némée sur les épaules; mais à ces attributs s'ajoutent un casque orné de plumes de diverses couleurs, une culotte de salin, des bas de soie, une vaste perruque et des souliers rouges.

Les princesses portaient des robes à longue queue et étaient suivies de petits pages ou négrillons qui soutenaient ces appendices et les rajustaient derrière elles. Elles tenaient à la main un mouchoir ou un éventail. On peut se moquer agréablement de ces anachronismes, il faut cependant convenir que si ces costumes de convention et sans aucune réalité étaient admis et ne nuisaient pas aux impressions des spectateurs, c'est que l'imagination était alors de force à y suppléer, et qu'à la fois la pensée des auteurs, l'art du musicien, la diction et le jeu des interprètes s'emparaient plus exclusivement de l'attention.

Bien avant Talma, la simplicité du costume eut des partisans au théâtre, entre autres la célèbre danseuse Mlle Salle, une des muses favorites de Voltaire. Elle composa elle-même deux ballets, Pygmalion et Ariane et Bacchus, qu'elle alla danser à Londres en 1 754 au théâtre de Co vent-Gard en. Cette artiste avait inutilement tenté de persuader aux personnages qui avaient la haute main dans la direction de l'Opéra français, qu'il n'était pas nécessaire de s'affubler de costumes extravagants pour interpréter des situations dramatiques ; on ne l'écoutait pas. Ce fut Khendel qui comprit qu'elle avait raison, pendant un voyage qu'il fit à Paris. 11 engagea pour la saison du carnaval à Londres cette charmante femme, douée d'une intelligence rare, surtout dans sa profession ; elle était musicienne, actrice et lettrée. Je laisse la parole au Mercure de France, où se trouve une lettre datée de Londres, le 15 mars 1 754, dans laquelle on raconte cet événement :

« Mlle Salle, sans trop considérer l'embarras où elle m'expose, me charge, monsieur, de vous rendre compte de ses succès.

« Il s'agit de vous dire de quelle manière elle a rendu la fable de Pygmalion, celle d' Ariane et Bacchus, et les applaudissements que ces deux ballets, de son invention, ont excités à la cour d'Angleterre. Il y a près de deux mois que l'on voit représenter Pygmalion, et le public ne s'en lasse pas. Voici comment se développe le sujet.

« Pygmalion entre dans son atelier avec ses sculpteurs, qui forment une

danse caractérisée, le ciseau, le maillet à la main. Pygmalion leur ordonne d'ouvrir le fond de l'atelier, orné de statues aussi bien que le devant. Celle du milieu, par-dessus les autres, attire les regards et l'admiration de tous. Jl la considère, l'examine et soupire ; il porte ses mains sur les pieds, sur la taille de cette statue, il en observe les contours, et les bras, qu'il pare de bracelets précieux, il orne son cou d'un riche collier; baisant les mains de sa chère statue, il en devient enfin passionné. Le sculpteur amoureux exprime ses inquiétudes, tombe dans la rêverie, et se jette aux pieds d'une image de Vénus, qu'il supplie d'animer ce marbre.

« La déesse répond à sa prière. Trois rayons d'une vive lumière brillent, et, sur une symphonie convenable, la statue commence à sortir par degrés de son état d'insensibilité. A la surprise de Pygmalion et de ses suivants, elle témoigne son étonnement de sa nouvelle existence et de tous les objets dont elle est entourée. Pygmalion ravi lui tend la main ; elle tâte, pour ainsi dire, la terre, et fait quelques timides pas dans les plus élégantes attitudes que la sculpture puisse désirer. Pygmalion danse devant elle comme pour lui donner une leçon ; elle répète les pas de son maître, depuis les plus simples jusqu'aux plus difficiles. Il tâche d'inspirer la tendresse dont il est pénétré, sentiment qu'il parvient à faire partager.

« Yous concevez, monsieur, ce que peuvent devenir tous les passages de cette action exécutée et mise en danse avec les grâces fines et délicates de Mlle Salle. Elle a osé paraître dans cette entrée sans panier, sans jupe, sans corps, échevelée, et sans aucun ornement sur la tête. Elle n'était vêtue, avec son corset et un jupon, que d'une simple robe de mousseline tournée en draperie, ajustée sur le modèle d'une statue grecque.

« Yous ne devez pas douter, monsieur, du prodigieux succès de ce ballet ingénieux, si bien exécuté. Le roi, la reine, la famille royale et toute la cour ont demandé cette danse pour le jour du benefît, pour lequel toutes les loges et les places du théâtre et de l'amphithéâtre sont retenues depuis un mois. Ce sera le premier jour d'avril.

« N'attendez pas que je vous décrive Ariane comme Pygmalion : ce sont des beautés plus nobles et plus difficiles à rapporter ; ce sont les expressions et les sentiments de la douleur la plus profonde, du désespoir, de la fureur et de l'abattement, en un mot, tous les grands mouvements et la déclamation la plus parfaite par le moyen des pas, des attitudes et des gestes, pour représenter une femme abandonnée par celui qu'elle aime. Yous pouvez avancer, monsieur, que Mlle Salle devient ici la rivale des Journet, des Duclos et des Lecouvreur. Les Anglais, qui conservent un tendre souvenir de la fameuse Oldfîelds, qu'ils viennent de placer dans

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