GRÉTRY. CM
moment il n'y eut plus à la Comédie Italienne, qui avait fusionné avec l'Opéra-Comique en 1762, que des acteurs chantants. Félix, ou l'Enfant trouvé fut le dernier ouvrage écrit par Monsigny (1777). Le Huron et Lucile de Grétry, représentés dans le même temps, contribuèrent aussi à amener ce résultat.
Le moment est venu de donner à Grétry la place d'honneur qui lui appartient dans l'histoire de l'opéra-comique, où ses ouvrages apparaissent successivement de 1768 à 1799.
Il y a peu d'exemples dans l'histoire de l'art d'un compositeur qui soil resté aussi constamment fidèle à sa théorie que Grétry et qui l'ait pratiquée avec une confiance plus inébranlable. -
Il l'a exposée avec la complaisance la plus naïve dans le volumineux ouvrage qu'il a intitulé Essais sur la musique, et dont le vrai titre serait plutôt « Eloge de ma musique ». Ce qui doit lui faire pardonner sa complaisance envers lui-même, c'est sa sincérité et un grand fonds de bonté et de sensibilité, Sa théorie se rapproche beaucoup de celle de Gluck, mais elle se meut dans une sphère moins élevée. Je la résumerai en deux mots dont il est l'auteur; en composant de la musique dramatique il s'efforce d'oublier qu'il est musicien. C'est ce qui faisait dire à Méhul : « Grétry fait de l'esprit et non de la musique ». Je crois qu'il est plus juste de constater que la musique du maître liégeois, toujours agréable, souvent charmante, est surtout spirituelle. Les plus saillants de ses nombreux ouvrages sont, à mon avis, le Tableau parlant (1769), Zémire et Azov (1771), la Fausse Magie (1775), r Amant jaloux (1778), l'Épreuve villageoise (1784) et enfin Richard Cœur de Lion, représenté dans la même année. La recherche de la vérité dans la déclamation a été poussée si loin par Grétry qu'en entendant les meilleurs morceaux de son fécond répertoire, on ne conçoit pas une autre manière d'exprimer les situations et les sentiments.
Il est à la fois musicien, poète et peintre. Ses accompagnements peu chargés de notes sont toujours à effet. Ils parlent aussi et corroborent l'expression du chant. Ils en sont l'inséparable complément, tandis que d'autres compositeurs, tout en cherchant à atteindre le même but, se sont complus dans des combinaisons harmonieuses et sym phoniques qui peuvent en être détachées et qu'on peut écouter en oubliant et la situation et les paroles elles-mêmes. Cette préoccupation constante de Grétry l'a entraîné trop loin. A quoi bon dissimuler ici la faiblesse de son instrumentation? Elle est intéressante sans doute, mais grêle et trop peu nourrie ; son harmonie ne remplit pas suffisamment l'oreille. Pour bien comprendre la vérité de cette observation, il suffit de comparer l'air de « Richard, o mon
roi 1 » avec l'air « Divinités du Styx » de YAlceste de Gluck et avec celui de José pli de Méhul : « Vainement Pharaon dans sa reconnaissance ». Malgré ces défauts provenant à la fois d'une instruction musicale incomplète et d'une recherche exclusive de l'expression dramatique, Grétry s'empara du premier coup de la scène de l'Opéra-Comique et y régna en maître, (irimm s'exprimait ainsi au sujet du Tableau parlant : « C'est un chefd'œuvre d'un bout à l'autre, c'est une musique absolument neuve et dont il n'y avait pas de modèle en France ; cela est à tourner la tète. » Il est de fait que les acteurs de la Commedia delV arte n'avaient pas encore chanté avec autant d'esprit et de finesse, Pierrot en narrant son fameux naufrage, Isabelle en imitant le ton de déclamation du bonhomme Cassandre, ni Léandre, ni la malicieuse Colombine.
A Sylvain, aux Deux Avares (1770) succéda Zémire et Azor (1771). En versifiant le joli conte de la Belle et la Bête, Marmontel a voulu faire oublier cette épigramme de l'abbé Arnauld :
Ce Marmontel, si long, si lent, si lourd,
Qui ne parle pas, mais qui beugle,
Juge la peinture en aveugle,
Et la musique comme un sourd.
Ce pédant à si triste mine,
Et de ridicule bardé, Dit qu'il a le secret des beaux vers de Racine : Jamais secret ne fut si bien gardé.
Sans avoir le naturel de Sedaine, l'esprit de Favart et d'Anseaume, Marmontel a bien servi la muse de Grétry dans les livrets de Lucile, de Sylvain, de Zémire et Azor, de la Fausse Magie, par l'harmonie des vers et un heureux choix d'expressions. La partition de Zémire et Azor abonde en mélodies touchantes : il suffit de rappeler l'air :
Du moment qu'on aime On devient si doux, Et je suis moi-même Plus tremblant que vous;
le trio des jeunes filles, « Veillons, mes sœurs », la scène de la glace magique et cet autre trio « Ah! laissez-moi la pleurer », et l'air dans lequel Ali baille en musique d'une façon si comique. Le duo syllabique des deux vieillards dans la Fausse Magie : « Quoi! c'est vous qu'elle préfère? » est un chef-d'œuvre de déclamation lyrique. On connaît la jolie sérénade