DALAYRAC
de l'Amant jaloux : « Tandis que tout sommeille», accompagnée clans la coulisse en pizzicati par deux violons, une mandoline et un violoncelle.
Dans l'Epreuve villageoise tout serait à citer ; c'est un petit ouvrage parfait dans le genre rustique. Nous quitterons Grétry avec Richard Cœur de Lion, parce que les ouvrages qui lui succédèrent n'offrent plus un intérêt suffisant.
La pièce de Sedaine est un petit opéra romantique dont le caractère tout de convention a été rendu par Grétry si naturellement que, malgré ses invraisemblances, il a été toujours pris au sérieux. Richard captif est un héros intéressant ; le faux aveugle Blondel est un ménestrel sympathique ; Laurette est d'une ingénuité ravissante; les rythmes des chœurs et des rondes villageoises sont nerveux et gracieux à la fois. La flexibilité du talent de Grétry se montre à chaque page : dans les phrases superbes « 0 Richard, ô mon roil — Si l'univers entier m'oublie; — Une fièvre bridante », dont le thème donne en quelque sorte le ton à la pièce, procédé que Richard Wagner n'a pas inventé, on le voit; dans les couplets « Que le sultan Saladin » ; dans le charmant badinage : « Un bandeau couvre ses yeux »; dans la chanson des deux bons vieux : « Et zic et zoe ».
Les mélodies de Grétry ont quelque chose de pénétrant même lorsqu'elles s'appliquent aux situations les plus naïves et les plus ordinaires. Aussi c'est avec raison qu'on lui a dédié ce quatrain :
De la nature enfant gâté, Des plus beaux dons elle t'a fait largesse; Grétry, tu sais répandre la richesse
Dans le sein de la pauvreté.
Dalayrac occupe la scène à son tour, avec moins de génie et d'originalité assurément, mais non sans charme, et Méhul va agrandir le cadre et le remplir de beautés nouvelles.
Dalayrac, un des gardes du comte d'Artois, assez habile violoniste, s'était distingué par son esprit et son enjouement chez le baron de Bezenval, chez Lavaletle de Lange, garde du trésor royal, et dans le salon de Mme Helvétius, rendez-vous de la société polie d'alors. C'était vers l'année 1778. Possédé du désir de devenir compositeur dramatique, il prit les leçons du savant harmoniste Langlé et débuta à la Comédie Italienne par l'Amant statue (1781). Quoiqu'il ait écrit la musique d'une cinquantaine de pièces dans l'espace de trente-trois ans, il ne faut pas exagérer la fécondité de son imagination, car la plupart de ces pièces sont des comédies à ariettes tenant un peu du vaudeville. Il avait la mélodie facile, gracieuse et souvent
touchante, mais peu d'originalité et encore moins de verve. A la sensibilité de ses airs se joint parfois une fadeur langoureuse. Entre tous ses opéras comiques, il faut distinguer d'abord Nina ou là Folle par amour (1781), Azemia, Renaud d'Ast (1787), Camille ou le Souterrain, Adolphe et Clara (1799), Maison à vendre (1800), Gulistan (1805).
Le succès de Nina fut immense. La pièce de Marsollier était d'autant
Madame Dugazon (dans Biaise et liabet).
plus intéressante que la donnée était empruntée à un fait récent. Les morceaux les plus remarquables sont la berceuse chantée par les paysans à la pauvre Nina endormie « Dors, mon enfant! » la romance « Quand le bienaimé reviendra », l'air de musette joué sur le cor anglais par le célèbre hautboïste Vogt.
Le rôle de Nina a été un des meilleurs de Mme Dugazon. La musique de cet ouvrage a été arrangée en ballet par Milon et Persuis ; Mlle Bigottini y
DALAYRAC. G.jj
a obtenu un grand succès. Le môme sujet a été traité par Paisiello avec la supériorité du génie sur le talent.
Le chœur des matelots dans Azemia a du mérite, mais, à cette époque où la romance et la chanson avaient le pas sur les autres compositions musicales, il fut peu remarqué, tandis que tout le monde fredonnait l'air : « Ah! que je sens d'impatience, mon cher pays, de te revoir ! » Le livret de Renaud d'Ast a été tiré du conte de Boccace YOraison de saint Julien; Dalayrac l'a traité avec esprit; l'air « Il pleut, bergère, » se fait entendre à l'orchestre pendant que le pauvre Renaud, transi de froid, demande l'hospitalité. L'espèce de sérénade qu'il chante : « Vous qui d'amoureuse aventure, [courez et plaisirs et dangers », la romance « Comment goûter quelque repos », et l'air de Céphise « Viens à ma voix, douce espérance, » ne peuvent échapper au reproche de banalité.
Dalayrac est bien venu à son heure. Il a été le compositeur le plus applaudi du Directoire. Aussi de tout côté on chantait ses mélodies gracieuses et sentimentales, la romance de Gulnare : « Te bien aimer, ô ma chère Zélie »; celle de Sargines : « Hélas! c'est près de toi, ô ma tant douce amie » ; les couplets : « Si l'hymen a quelque douceur » ; le duo de Primerose : « Quand de la nuit le voile tutélaire » ; la romance d'Adolphe et Clara : « D'un époux chéri la tendresse » ; celle de Gulistan : « Le point du jour à nos bosquets, » etc. Ce n'est pas que Dalayrac ne fût capable de faire plus et mieux, comme il l'a prouvé dans l'air appartenant à ce dernier ouvrage : « Cent esclaves ornaient ce superbe festin » , que Ponchard a chanté longtemps dans les concerts. Le meilleur titre de Dalayrac à l'estime des musiciens est son opéra de Camille ou le Souterrain, qui l'enferme des scènes dramatiques très bien traitées, des accompagnements variés, une harmonie plus forte. Le sujet de ce drame a été tiré par Marsollier du roman de Mme de Genlis, Adèle et Théodore.
11 y a des ponts-neufs tirés des opéras comiques de Dalayrac qui sont bien tournés et ont joui d'une vogue populaire, entre autres « Notre meunier chargé d'argent » et la chanson des petits savoyards :
Escouto, cl' Jeannetto, Yeux-tu de biaux habits,
Laridetto. Escouto, d' Jeannetto, Pour aller à Paris ?
Quoique l'intérêt soit de peu d'importance, je vais donner les noms de quelques compositeurs dont les ouvrages ont été représentés sur les divers
65(i HISTOIRE DE LA MUSIQUE.
théâtres de la Comédie Italienne, de Feydeau, de Favart (Opéra-Comique national), et en dernier lieu du théâtre Feydeau, qui en 1801 conserva seul le nom d'Opéra-Comique. Je me renferme ici dans l'intervalle compris entre l'avènement de Grétry en 1768 et celui de Méhul en 1790, autrement dit entre la représentation du Huron et celle d'Euphrosine et Coradin. Les musiciens d'un mérite supérieur ont été Martini, Dezède, Sacchini, Champein, Piccinni, Berton, Kreutzer; les autres méritent peu de fixer l'attention, ce sont : Baccelli, Cifolelli, Méreaux, Désormery, Bianchi,Frizieri, Ri gel, Cambim, Désaugiers, Bonesi, Floquet, Bruni, Blasius, Propiac.
Les artistes dont le nom est resté attaché à celte première floraison du genre de l'opéra comique étaient: Clairval, Solié, Michu, Dorsonville, Philippe, Favart, Thomassin, Laruette, Trial, Chenard, Narbonne, Dufresnoy, et un peu plus tard Martin, Elleviou ; Mmes Dugazon, Desbrosses, Desforges .
L'art musical dramatique s'énervait dans les fadeurs d'une fausse sensibilité, et dans les négligences d'une muse trop facile. Un jeune homme doué de génie, instruit, attiré vers les sommets, ayant un sentiment fort et élevé, arrive des Ardennes à Paris, se place immédiatement sous les auspices de Gluck et débute par une œuvre dramatique très remarquable : Euplirosine et Coradin; ce jeune homme, c'est Méhul. Organiste dès l'âge de dix ans chez les Prémontrés, élève du célèbre Wilhem Hanser pour la composition, il possédait la science de l'harmonie et du contrepoint à un degré suffisant pour exprimer clairement ses idées. Les conseils de l'auteur des deux Iphigéftie et surtout l'audition des chefs-d'œuvre représentés à l'Opéra achevèrent une éducation si bien commencée. Méhul est une des gloires les plus pures de l'école française. Les ouvrages qu'il fil représenter à l'Opéra-Comique ne reçurent pas tous le même accueil. Les passions révolutionnaires se déchaînèrent contre son Adrien à l'Opéra, contre le Jeune Henri à Feydeau. L'ouverture seule de ce dernier ouvrage put être exécutée; mais le public en fut si ravi que l'orchestre dut la jouer trois fois de suite et que pendant plusieurs années on la fit entendre dans les entr'actes. Méhul a su mêler à une fanfare de chasse des dessins d'orchestre heureusement combinés et des motifs appropriés au caractère général de l'ouverture.
Il y a lieu de s'étonner de la direction que suivit Méhul : son style, son goût, son art d'écrire pour l'orchestre et les voix semblaient annoncer un compositeur de grands opéras à sujets héroïques, historiques. Il n'en fut rien : Alonso et Cora ne réussirent pas à l'Académie de musique, Adrien encore moins, parce que la vue du triomphe de l'empereur romain offus-