FARINELLI
se jeter dans les grenouillères qui bordent la route ; pour continuer leur œuvre, il faut la connaître. Or on ignore non seulement les magnifiques ouvrages des trois derniers siècles, mais même les belles partitions du commencement de celui-ci, et cela tient à la difficulté, je dirai presque à l'impossibilité de faire chanter les parties de soprano et de contralto autrement que par des femmes.
Au commencement du dix-septième siècle, les sopranistes commencèrent à se produire dans les opéras. Jusque-là ils ne chantaient que dans les églises et dans les concerts.
Carlo Broschi, qui prit le nom de Farinelli, fut élève de Porpora, et sa fortune singulière montre sous un jour assez peu favorable la puissance de l'art du chant sur des natures trop impressionnables et mal équilibrées. Le roi d'Espagne Ferdinand VI l'attacha à sa personne, non seulement comme chanteur, mais comme confident; il le combla d'honneurs et de richesses. Chaque jour, pendant dix ans, Farinelli chantait ses airs favoris; on dit même, ce qui est peu croyable, qu'il n'y en avait que quatre, dont deux de Hasse : Pallido il sole et Per questo clolce amplesso. Comme Farinelli était bon musicien, il improvisait des variations sur le même air, ce qui pouvait jeter un peu de variété dans cette séance musicale quotidienne.
Les contemporains ont vanté l'étendue de sa voix, l'union des registres, l'agilité de sa vocalisation, et surtout un effet qu'il produisait dans un air écrit par Porpora avec accompagnement de trompette. Cet instrument donnait d'abord une note que reprenait ensuite Farinelli en filant le son du pianissimo au fortissimo et en le diminuant jusqu'au perdendosi avec une longueur de respiration extraordinaire. Il n'y avait pas là cependant de quoi causer un autre sentiment que celui de la surprise. Burney, qui l'entendit à Londres en 1754, dit que son miraculeux talent produisait dans l'auditoire des transports, de l'enchantement, de l'extase; qu'on l'applaudissait pendant plus de cinq minutes après le tour de force que je viens de citer, qu'il reprenait ensuite des traits de vocalisations si rapides que les violons avaient peine à le suivre. Et il ajoute que Farinelli avait des moyens tels qu'on n'en a jamais rencontré de pareils avant lui, et qu'on n'en a pas reconnu depuis lors dans aucun être humain ; moyens d'un effet irrésistible, avec lesquels il pouvait subjuguer tout homme qui l'entendait, le savant comme l'ignorant, l'ami comme l'ennemi.
Avant d'entrer au service du roi d'Espagne, il avait débuté à Rome en 1722 à l'âge de 17 ans, et chanté à Bologne, à Venise, à Vienne, à Paris et enfin à Londres.
loH HISTOIRE DE LA MUSIQUE.
J'ai parlé ailleurs de Velluti et de Crescentini, si célèbre sous le premier Empire.
Dans une lettre adressée d'Italie au duc de Mazarin, Saint-Evremond a exprimé avec justesse la différence d'impression que faisait naître le chant italien comparé avec le chant français.
Il dit en substance que les chanteurs français « remuent trop les passions et mettent un si grand désordre en nos mouvements que nous perdons la la liberté du discernement ; qu'au contraire les chanteurs italiens nous laissent dans une situation d'esprit plus calme et plus propice à juger de leur mérite, tant ils attachent de prix à la justesse de nos approbations.
« La première institution de la musique a été faite pour tenir notre âme dans un doux repos, ou la remettre dans son assiette si elle en était sortie. Ceux-là sont louables qui, par une connaissance égale des mœurs et du chant, suivent des ordres si utilement établis. Les Français n'ont aucun égard à ces principes; ils inquiètent, ils agitent, ils troublent quand il leur plaît. Ils excitent les passions que les autres apaisent. Aimez-vous à être touché? Ecoutez la Le Rochois, Beaumavielle, Dumesnil. Mais voulez-vous admirer la capacité, la science, la profondeur dans les choses difficiles, la facilité de tout chanter sans étude (apparente), l'art d'ajuster la composition à sa voix, au lieu d'accommoder sa voix à l'intention du compositeur? voulez-vous admirer une longueur d'haleine incroyable pour les tenues, une facilité de gosier surprenante pour les passages? Entendez Siface (on appelait ainsi Grossi, le sopraniste qui s'était fait une réputation dans le rôle de Siface de Mithridate, opéra d'Alexandre Scarlatti), Ballarini et Buggolini, qui, dédaignant les faux mouvements du cœur, s'attachent à la plus noble partie de vous-même et assujettissent les lumières les plus certaines de votre esprit. »
Cette brève comparaison en dit plus long que les lettres de l'abbé Raguenet, partisan de la musique italienne, et les réponses de Yiéville de la Fresneuse, défenseur deLulli. Cependant je trouve que Saint-Evremond va beaucoup trop loin. Il y a dans les drames lyriques italiens des airs pathétiques où le sentiment est exprimé avec toute sa force et dans lesquels Métastase a été admirablement secondé par le musicien et par ses interprètes. Il suffit de citer l'air « Se cerca, se dice » de YOlimpiade, les airs de Circe, de Cosroe, l'air du troisième acte d'Ezio : « Se la mia tiita»t traités supérieurement par Pergolèse, Léo, Latilla, liasse, Jomelli, Guglielmi, Sacchini et tant d'autres. L'Italie ne produit plus depuis longtemps des chanteurs comme le sopraniste Siface; la question de la querelle