AIR DE DANSE TURQUE
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On a voulu tirer de la différence qu'on remarque entre les instruments de musique en usage dans l'Inde et dans la Perse et ceux des Égyptiens et
des Chaldéens, des Hébreux et des Assyriens, un argument en faveur de la thèse récemment soutenue qui consiste à donner à la civilisation de la race aryenne une antiquité plus grande que celle des autres peuples, et même une sorte de supériorité. Je n'en crois rien; et, dans tous les cas, l'argument sur lequel on se fonde peut prouver le contraire. Il est exact que chez les Hébreux, les Egyptiens, les Assyriens, les Grecs et les Phéniciens, les instruments les plus répandus ont été les harpes grandes et
Derviches tournants.
petites, des cithares, des trigones, des hugabs, des kinnors, des doubles flûtes, et que dans l'Inde et la Perse on se sert d'instruments à archet ; qu'on emploie des luths avec des cordes redoublées résonnant par sympathie; enfin que les instruments y sont plus compliqués dans leur construction : mais il est facile de constater que, malgré la bizarrerie des formes extérieures, ces instruments à cordes et à archet, ces hautbois à anche et à double languette, sont relativement modernes et imités d'instruments européens. Il suffit de comparer la facture [des mandolines, des
guitares, des violes d'amour, des barytons en usage en France, en Angleterre, en Allemagne et en Italie aux dix-septième et dix-huitième siècles, avec les imitations qui en ont été faites en Orient pour voir en tout ceci la conséquence des relations des Persans, des Hindous avec les Européens, avec les Anglais surtout. Ces pièces de bois précieux, assemblées avec tant de soin, ces ornements si délicats, prouvent l'habileté des artistes et des ouvriers; mais ces instruments ne remontent pas à plus de deux siècles.
Les instruments plus particulièrement employés par les Persans sont :
1° Le târ, tanbour à cinq cordes ne donnant que trois sons : la, la, sol, sol, ré, dont les intonations sont modifiées sur l'étendue d'un long manche;
2° Le schtâreh, sorte de guitare à quatre cordes doubles;
Kemàngeh.
Cornemuse appelée nay ambânah.
5° La kemânfjeh, que j'ai décrite plus haut;
4° Le rebâb, petit violon qu'on joue sur le genou ;
5° .Le nay, flûte à bec percée de sept trous;
6° Vacbabè, monocorde composé d'un long manche creux, à l'extrémité duquel est une caisse recouverte d'une peau et servant de table d'harmonie. La corde, tendue fortement, est attaquée et frottée avec un petit cylindre enduit de résine, en guise d'archet. Le son qu'un musicien appelé Motrb en tirait dans une caravane, au dire d'une intrépide voyageuse, Mme Dieulafoy, avait la propriété d'exaspérer les voyageurs européens ;
7° Le nay ambânah, cornemuse;
8° Les kâs, cymbales ;
9° Les soggât, castagnettes ;
10° Le dâireh, tambour de basque ;
11° Les bendyiv, les dohl, tambours plus ou moins grands.
William Ouseley nous a transmis de curieux renseignements sur l'emploi que les Persans font de la musique dans les diverses cérémonies officielles et familiales.
Tanbour bouzourk et bendyw.
Le ma tin du mariage, la fiancée, accompagnée de plusieurs femmes, se rend au bain et est précédée d'une troupe de six à huit jeunes gens, dont les uns tiennent des flambeaux et d'autres jouent du nay et du dohl, c'est-à-dire de la flûte droite à bec et d'un tambour posé sur le dos d'un porteur. Le
Tambour.
repas de noces se fait aussi aux sons des instruments. Le fiancé |est accompagné de la même façon.
Un concert persan régulier se compose de six espèces d'instruments : Yaoud ou e'oud, les nay, le qânon, la kemângeh des Arabes, auxquels il faut ajouter le nefir et Yaklac. Ainsi, en d'autres termes, leur orchestre est formé d'un luth, de plusieurs flûtes, d'une sorte de psaltérion, de l'espèce de petit violon arabe, d'un hautbois et d'un tanbour à long
manche. On pourrait obtenir de ces instruments fort imparfaits une musique agréable, si l'art existait. Mais on ne peut donner le nom de symphonie à un mélange de sons désordonnés. On sait que Haydn a composé sa symphonie burlesque avec les jouets du jeune prince Esterhazy, accordés,
Musiciens persans.
bien entendu, sur le la du violon, de l'alto et du violoncelle. L'auteur des 80 quatuors a fait une petite fantaisie charmante avec ces joujoux forains. L'allégretto en est resté populaire ; on l'a chanté en France sur ces paroles vulgaires :
Mesd'moiselles, voulez-vous danser? etc.
Vlà 1' bastringue (bis).
Mesd'moisclles, voulez-vous danser ?
Vlà F bastringue qui va commencer.
Ce petit air est suivi de son mineur obligé. Tout cela est naïf et mélodieux à la condition d'oublier les paroles dont nos pères guillerets l'ont affublé. Mais qu'attendre de musiciens persans qui n'ont ni notation ni connaissance de l'enchaînement des accords?
M. de Gobineau a porté sur la race jaune, et particulièrement sur la famille mandchoue, un jugement qui me paraît motivé par les faits : « Cette race a peu de vigueur physique, des dispositions à l'apathie, des désirs faibles, une volonté plutôt obstinée qu'extrême, un goût perpétuel, mais tranquille pour les jouissances matérielles, avec une rare gloutonnerie. En toutes choses, tendances à la médiocrité; compréhension assez facile de ce qui n'est ni trop élevé, ni trop profond; amour de l'utile, respect de la règle. Les peuples de la race jaune sont des gens pratiques dans le sens étroit du mot1. »
Comme une telle race occupe, dit-on, les deux cinquièmes de la surface du globe, on se demande si l'indifférence des peuples civilisateurs n'a pas contribué à maintenir ces barbares dans leur apathie matérialiste. Mais il y a loin de cette infériorité relative, intellectuelle et morale, à la privation de certaines facultés, à une incapacité fatale, en ce qui concerne l'art musical en particulier, comme le prétend Fétis dans son Histoire de (a musique. H y a des individus appartenant à la race blanche qui sont moins bien organisés que les Chinois, et je ne vois pas que depuis des siècles les membres de la famille aryenne se soient montrés plus civilisés qu'eux. Cependant il faut reconnaître que le P. Àmiot, comme tous les missionnaires, s'est laissé un peu égarer par ses sentiments d'affection pour les néophytes. Croyant à l'existence d'une ancienne civilisation des Chinois, il a ajouté foi aux récits merveilleux de la puissance des effets de leur musique. Il a même été jusqu'à croire que les Grecs leur ont emprunté l'heptacorde et leurs systèmes diatoniques, etc. Attribuer une priorité d'invention à un peuple sans chronologie est une témérité historique que je ne saurais partager : le kin et le chê des Chinois sont des instruments contrefaits et restés presque stériles entre leurs mains, tandis que les instruments analogues ont été perfectionnés en Europe et ont été associés aux productions intellectuelles les plus fécondes et les plus variées.
Chez les Chinois, le mysticisme hindou a fait place à une sorte de philosophie pratique, d'épicurisme étroit et sans esprit. Ils ont gardé toutefois quelques prétentions dans les termes.
i. Essai sur l'inégalité des races humaines, par M. de Gobineau.
Les emprunts faits par les Chinois aux traditions grecques sont évidents. Leurs musiciens légendaires Lîn-Lén, Koûy, Pin-mou-Kia correspondent à Orphée, à Linus, à Amphion. Ce sont les animaux féroces qui viennent se ranger autour d'eux lorsqu'ils font résonner les pierres sonores du king; ce sont les ombres évoquées, les esprits supérieurs attirés sur la terre par les accents de leur musique; c'est aussi la même action bienfaisante sur le gouvernement du royaume et sur les mœurs publiques. Seulement la théorie de Platon est attribuée à Confucius.
« La musique, est-il dit dans les Annales de la Chine, a le pouvoir de faire descendre le ciel sur la terre; elle inspire aux hommes l'amour du bien, la pratique du devoir. Veut-on savoir si un royaume est bien gouverné, si les mœurs y sont bonnes ou mauvaises, qu'on examine quel genre de musique y a cours. »
Quelle croyance peut-on apporter à des exagérations du genre de celleci : « On fit entendre à Confucius un morceau de musique composé par le célèbre Koûy. Pendant plus de trois mois, il fut impossible au législateur de la Chine de penser à autre chose. Les mets les plus exquis et le plus délicatement apprêtés ne furent pas capables de réveiller son goût et d'exciter son appétit. »
Il ne manquait plus que d'attribuer à la musique chinoise la propriété d'inviter les gens à se laisser mourir de faim! Voilà un exemple d'obsession bien extraordinaire, surtout chez un aussi sage législateur que Confucius !
Afin de montrer combien l'imagination des Chinois se complaît à dénaturer, en les transfigurant, les faits les plus simples, je cite, en l'abrégeant, un de leurs contes. Le fameux musicien Lîn-Lén, chargé par Hoang-ty de travailler à régler la musique, se transporta sur une haute montagne où croissent les plus beaux bambous. Il prit un des tuyaux, qu'il coupa entre deux nœuds et, en ayant ôté la moelle, il souffla dedans et en fit sortir un son mélodieux qui lui parut à l'unisson de celui qu'il produisait en parlant. Près de ce lieu la source du fleuve Hoang-Ho sortait à gros bouillons, et le bruit des eaux lui parut encore à l'unisson de sa voix et du son du bambou. Il réfléchissait sur ce phénomène, lorsque le merveilleux oiseau nommé Fong-Hoang, accompagné de sa femelle, vint se percher sur un arbre voisin. Cet oiseau, qui ne se montre jamais aux hommes que pour leur annoncer quelque bienfait du Ciel, battit trois fois des ailes et déploya, de concert avec sa femelle, les accents ravissants de sa voix. Tous les autres oiseaux se turent, les vents retinrent leur haleine, et toute la nature parut ne vouloir qu'écouter. Lîn-Lén, transporté de joie, distingua douze sons différents dans le ramage de cet oiseau ; le mâle en donnait six, et la fc-
melle les six autres. Le premier son que donna le mâle se trouva parfaitement d'accord avec le son rendu par le tuyau de bambou. Lin-Lén conclut que c'était là le son fondamental; et alors il imagina que douze tuyaux de longueurs différentes pourraient donner les douze sons qu'il venait d'entendre; ce qui lui réussit au gré de ses désirs.
La sonorité et le rythme sont chez les Chinois, comme partout ailleurs, les éléments de la musique. Il est difficile d'admettre que le sentiment de l'intonation soit bien précis lorsqu'on songe à la multitude d'instruments de percussion qu'ils emploient simultanément. C'est dans la construction et dans la forme de ces jouets bruyants que leur imagination artistique se donne carrière. Les gongs, les cloches, les tam-tams, les plaques de métal, de pierre et de bois qu'ils frappent avec des marteaux, les tambours, tous ces matériaux enfin ont des formes aussi bizarres que variées; on y voit même des animaux sculptés en bois qui font partie de l'orchestre.
Les Chinois ont beau parer de noms mystérieux, j'allais dire mystiques, les éléments de leur théorie musicale, leurs lettrés peuvent bien se délecter dans ces chimériques appellations, peut-être avec l'intention de donner le change aux étrangers, les mœurs dominent les théories, et de même qu'ils remplacent l'alphabet par des figures, ils substituent le bruit à une tonalité rigoureuse et logique.
Il y a cependant des théories curieuses qu'on peut considérer comme des conceptions poétiques ou comme des absurdités comiques, selon la tournure d'esprit et le caractère de chacun. Ainsi les noms des liû ou lu sont symboliques et font allusion aux opérations de la nature dans l'espace d'une lunaison à une autre.
Partant de ce principe que les liû sont des demi-tons, que la réunion du lu majeur et du lu mineur donne un ton, les théoriciens se sont évertués à tirer de l'échelle des cinq tons et des deux demi-tons quatre-vingt-quatre modulations, et le P. Amiot, très savant, très dévoué, mais peu musicien, a trouvé cela tout à fait admirable! Après l'exposition que j'ai faite précédemment du système des modes et des circulations, n'est-il pas évident que la théorie du Farâbi a pénétré jusqu'en Chine ?
Il est constant que la théorie de la musique chinoise a pour base notre système diatonique, composé de douze demi-tons appelés lu ou liû. En voici les noms et ceux des notes correspondantes de notre échelle :
NOMS des