INSTRUMENTS DES HINDOUS
Instruments à cordes. — Doit-on attribuer aux Hindous l'invention de l'archet? Assurément ce serait là un titre à la reconnaissance de tous les virtuoses du violon et du violoncelle, de tous les amateurs de la musique de chambre, de tous ceux qui jouissent si intimement de la beauté des quatuors d'instruments à cordes de Haydn, des quintettes de Boccherini, des trios de Mendelssohn. Mais il faudrait pour maintenir cette affirmation pouvoir en prouver l'évidence, et cela est-il possible lorsque la chronologie hindoue nous est si peu connue? « L'antiquité des instruments de musique de l'Inde, dit Fétis, paraît avoir précédé les temps historiques. » Cela est bientôt dit, mais cette précession peut aussi bien s'appliquer à des instruments en usage dans d'autres contrées.
Comme partout ailleurs, les instruments sont divisés en trois familles
distinctes d'après leur nature et leurs effets. Sous la dénomination de tout, les Hindous comprennent les instruments à cordes ; sous celle de sanghouv, les instruments à vent ; ils désignent sous le nom de bitout les instruments à percussion, à peau tendue, et sous celui de ghouza, les instruments à percussion doubles, tels que les cymbales, les castagnettes et les petits tambours.
La vina, le plus original des instruments connus, appartient à l'Inde. Son origine est attribuée à Naredâ, fds de Brabma et de Saraswâti, qui l'aurait formée d'une écaille de tortue. Mais c'est là un emprunt fait à la tradition hellénique, relative à la construction de la première lyre, faite par Mercure, à l'aide d'une écaille de tortue. La vina, telle que nous la connaissons, ne peut faire supposer l'emploi d'une écaille de tortue, à
ludion jouanl de la vina.
moins que l'écaillé n'ait primitivement remplacé la courge, dont la cavité sonore donne à la corde pincée un timbre spécial.
Dans le Râgavibodha, Sôma a décrit les divers spécimens de la famille des vina s et la manière de les jouer.
Le corps de la vina est un bambou long de plus d'un mètre et ayant dix centimètres de diamètre, sur lequel sont tendues sept cordes : deux sont en acier, cinq en laiton; à chaque extrémité est attachée une large gourde.
Le musicien qui joue de cet instrument est assis à l'orientale. Il tient la vina de telle façon que la gourde supérieure passe sur son épaule gauche, et l'inférieure sous son bras droit.
Quoique l'accord de cet instrument si ancien soit diatonique et que six de ces cordes donnent les sons de notre accord parfait majeur, les Hindous n'en ont tiré que des effets mélodiques, peu sensibles qu'ils sont à l'harmonie des sons simultanés.
Les chevalets près desquels le musicien appuie les doigts pour fixer les intonations sont mobiles, et c'est à l'aide de la cire molle qu'on les place et qu'on les déplace sur le manche. D'autres cordes sont en dehors du manche et sont pincées à vide. Ce déplacement des chevalets permet de transposer la série des intonations selon le mode du morceau, son étendue, et aussi selon les facultés du chanteur.
11 y a plusieurs espèces de vinas : celle du Bengale a sept cordes ; celle de
XQ>
Vina île Delhi.
Yma <1u Bengale.
immnmimmMMM
Vina de Bénàrès.
Delhi n'en a que trois et n'a pas de gourdes attachées au bambou; celle de Bénarès, appelée aussi vin et bin, a reçu de grands perfectionnements. Une des gourdes est remplacée par une caisse sonore formée de côtes assemblées; les chevalets sont fixes et forment une échelle chromatique. Cet instrument a onze cordes et se termine par une volute ornée d'une tête sculptée avec soin. Sur les onze cordes, il y en a six qui ne se pincent pas, mais qui résonnent harmoniquement avec les sons congénères, comme dans la viole d'amour et dans le baryton.
Une autre variété de la vina est le toumourali , qui est monté de treize cordes; trois seulement sont tendues d'un bout à l'autre de l'instrument; les autres, fixées à des boutons le long du manche, résonnent harmoniquement à l'unisson du son produit par les autres, dont l'intonation est rao-
raii.
dilîée à l'aide de dix-huit cases sur lesquelles l'artiste appuie le doigt. Le toumourah, dont l'étendue embrasse une échelle chromatique de deux octaves, est en usage à Delhi.
Le tanbourah de l'Inde diffère peu de ceux de la Perse, de l'Egypte et même de la Chine. Il est formé d'un cercle en bois de courbari, recouvert
des deux côtés de peau de serpent boa ; un long manche en bois d'acajou est fixé à cette boîte sonore, qui est de forme ovale. Trois cordes sont attachées à des chevilles autour desquelles elles s'enroulent dans l'intérieur de la volute, percée d'une ouverture. La caisse en bois est quelquefois remplacée par une courge couverte d'une feuille de bois très mince servant de table d'harmonie. On trouve des tanbourahs à quatre cordes. La note la est presque dans tous les instruments anciens et orientaux le point de départ de l'accord, et ce fait est des plus importants; car il établit la priorité de la gamme diatonique naturelle sur les autres intonations, et prouve aussi ses rapports plus directs avec l'étendue de la voix humaine".
Dans les tanbourahs, un sillet mobile glissant sous les cordes permet de transposer l'instrument. Les cordes, qui sont en laiton et en acier, sont pincées avec un plectre.
La chikara, ou guitare indienne, est un instrument d'une facture soignée et élégante même ; les touches sont en argent ou en cuivre; elles peuvent glisser sur le manche et modifier ainsi les intervalles selon le mode du morceau. Le tire-cordes et le manche sont ornés de petites sculptures en ivoire.
La chikara de Madras se joue avec l'archet; elle a quatre cordes. Le sitar ressemble beaucoup à la guitare européenne ; on en attribue l'invention à Oumir Khosro, de Delhi, lequel vivait au quinzième siècle : ce qui prouve que le sitar est tout simplement une imitation de nos violes ou des guitares italiennes de cette époque, dont quelque voyageur a donné l'idée. Il est répandu dans les provinces de Delhi, de Bénarès, et dans tout le Bengale. Il est monté de trois à sept cordes en acier, et l'on compte sur le manche de treize à dix-sept cases; plusieurs de ces instruments sont chargés d'ornements d'une finesse remarquable.
Le rabab ou roubab, comme le rebab des Persans, me paraît avoir été aussi importé en Orient, à l'époque des croisades, par quelque trouvère égaré, prisonnier peut-être, ou simplement par un de ces hasards dont l'historien se rend facilement compte. Ce qui prouverait que ma thèse
n'est pas paradoxale, c'est que la forme du rabab indien n'est pas en rapport avec l'usage qu'on en a fait dans ce pays; l'instrument devrait se jouer
Clukara à 4 cordes.
Silar de Bénarès à 7 cordes.
Silar.
Raliab.
avec l'archet, puisqu'il a des échancrures de chaque côté; cependant on en pince les cordes avec un pleclre de corne.
La tête du rabab est percée de six chevilles qui tendent autant de cordes de boyau et, au-dessous, sept autres chevilles servent à tendre des cordes métalliques qui résonnent sous l'influence des cordes de boyau.
Ainsi que je l'ai dit plus haut, on fait généralement honneur aux Hindous de l'invention des instruments à archet. Il s'agit d'une viole si rudimentaire qu'on ne peut la considérer comme la mère de la famille des instruments à cordes. On voit ici la figure de cet instrument très curieux. La caisse d'harmonie est une petite boîte cylindrique recouverte d'une peau de gazelle ou de boa. Deux cordes de boyau de gazelle sont mises en vibration avec un archet de bambou tendu par des crins ou par une tresse de jonc.
Havanaslron.
Sarnli.
Sarungie.
C'est le ravanastron des Hindous qui, avec Yomerti et la kemângeh des Arabes, aurait, dit-on, inauguré le règne de l'archet.
11 tire son nom de Ravana, roi de l'île de Ceylan, qui l'aurait inventé il y a, dit-on, cinq mille ans. Selon ses diverses formes, il s'appelle aussi ouri, omerti, sarôli, sarungie ou saringie. Mais sous ce dernier nom on désigne maintenant une sorte de viole d'amour dont la caisse sonore est volumineuse, qui a quatre cordes dans toute sa longueur, et onze cordes métalliques passant sous le chevalet et résonnant harmoniquement.
Le kurtjerry est aussi un instrument à archet du même genre.
Musique militaire hindoue escortant l'étendard royal dans le grand Sowari, à Baroda.
Le ravanastron, dans sa forme primitive, est joue encore de nos jours par les moines bouddhistes qui vont mendier devant les habitations.
Sarungie du Bengale.
Kunjerry,
Instruments à vent. — Ils se divisent, comme partout ailleurs, en flûtes à bec et à anche, en musettes, en cors et trompettes.
Les flûtes à bec, sortes de flageolets percés de sept à huit trous, s'appellent bansoulie, bilaneoyel, algosah. Les sons qu'elles produisent appartiennent à la gamme diatonique.
La flûte à anche répond à notre hautbois. A l'origine elle n'était percée d'aucun trou, et naturellement ne donnait qu'un son ; on se sert encore de ce tube sonore, appelé otou, pour accompagner la danse des bayadères. C'est une note pédale que le musicien souffle indéfiniment, tandis qu'il marque la mesure sur un petit tambour.
Le nagarassan est un hautbois à quatre trous de petite dimension.
Le plus perfectionné de ces instruments à souffle est la sounnagie, qui a dix trous.
Bilaneoyel. Otou
(hautbois) .
Moska
(chalumeau;.
Un autre encore, qui n'a pas moins de quarante-cinq centimètres, percé de sept trous, s'appelle moska. Il correspond à l'ancien chalumeau.
Charmeurs de serpents jouant du magondi.
Les tourtl ou zitty sont, comme nos musettes, formées d'une outre garnie de deux tuyaux, dont l'un sert à faire pénétrer l'air, et l'autre, percé de quatre à sept trous, produit les intonations.
Magondi.
La musette dont se servent les jongleurs indiens pour apprivoiser les serpents s'appelle magondi. L'outre est remplacée par une courge.
La trompette la plus singulière de l'Inde est la ramsinga. Elle est en cuivre, longue de deux mètres, et donne un son très grave. On s'en sert
dans les cérémonies funèbres. Le musicien la porte de la main gauche, et à l'aide d'un long bâton la maintient en équilibre. Les pavillons de ces
trompettes sont aussi suspendus au plafond de la salle à l'aide de cordons de soie ou de fils de métal. La trompette du Bengale, appelée bhérée, ressemble à notre clairon.
Le bouri, en usage à Madras, est aussi une trompette dont le tube est allongé par le moyen d'un enroulement qui augmente la longueur du tube.
Kamsinga.
Bliéré
Noursing, cor du Bengale.
Le grand cor du Bengale, nommé noursing, se distingue par une riche ornementation.
Ces cors et ces trompettes n'ont pas de corps de rechange et, par conséquent, ne se transposent pas; ils donnent les sons que produisent invariablement les tubes de même longueur et de même diamètre, c'est-à-dire :
spïSpÈÊi
Instruments à percussion. — Il est à remarquer que le sentiment de la mesure se manifeste avec d'autant plus de force que celui de l'intonation est moins développé. Dans notre musique européenne, les combinaisons de durée des sons n'ont pas besoin, pour être comprises et exécutées par un orchestre nombreux, de l'adjonction de cymbales, de crotales et de tamtams.
11 ne faut donc pas s'étonner de voir les Hindous, les Chinois et les peuples de l'extrême Orient posséder des instruments à percussion variés et ingénieusement combinés. Leur attention se portant principalement sur le rythme, il était naturel qu'ils le marquassent de diverses manières. Leur génie inventif s'y est donné carrière. Tantôt ce sont des tambours sur lesquels sont tendues des peaux de veau a l'aide de cordes, comme le puckhaway, ou le naguar, timbale fixe qu'on frappe avec des baguettes; tantôt ce sont des tambourins appelés khunirse; il y a encore la duranda, Vodinccou, le kouwine, le matalan ou petit tambour attaché à la ceinture, et qu'on frappe avec les doigts. Le gong ou kami est l'instrument sacré et officiel ; sa puissante sonorité rappelle au peuple le culte de Brahma et lui inspire le respect de l'autorité.
Les clochettes en bronze ont des formes variées.
Les cymbales sont d'un usage fréquent. On les appelle talan ou kintal, selon leur diamètre. Lorsque leurs plateaux sont petits et attachés par une
Puckhaway.
Kinncry.
cordelette, ce sont des crotales, dont les musiciens se servent pour accompagner les danses des bayadères, qui, elles-mêmes, heurtent l'une contre l'autre des castagnettes en bambou.
Ces instruments se retrouvent partout en Orient, depuis l'Arabie et l'Egypte jusqu'à Batavia, Madras et Delhi. Mais l'instrument sonore que les Hindous ont le plus perfectionné est le kinnery. Sur une caisse en bois de fer, souvent couverte d'ornements sculptés ou peints avec délicatesse, sont étendues quinze, seize ou dix-sept lames métalliques ou végétales, accordées diatoniquement. Les lames métalliques, dans lesquelles entre un peu d'argent, rendent un beau son. L'étendue en est ordinairement de deux octaves et deux notes. On frappe ces lames avec des baguettes terminées par une boule de métal, de bois ou d'ivoire, qu'on entoure de laine lorsqu'on veut rendre les sons doux.
Nous avons en Europe des diminutifs variés du kinnery : c'est l'harmonica, le carillon, le glockenspiel, dont Mozart a tiré un effet si charmant dans son opéra de la Flûte enchantée.