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GENRES ENHARMONIQUE ET CHROMATIQUE

Je ne parlerai ici que comme d'une curiosité plus ou moins scientifique des genres enharmonique et chromatique, attribués aux Grecs anciens par Aristide Quintilien, parce qu'aucun monument n'est venu jusqu'à présent justifier ces théories. Le genre enharmonique ou harmonique aurait consisté dans l'emploi de quarts de ton dans des gammes dont on aurait supprimé des notes; par exemple, dans le mode lydien, on aurait eu cette gamme : fa, sol, la, si, si lji, u^ mi, nii l/4. Les notes fa, la, ré auraient été supprimées. Dans d'autres modes, on aurait supprimé le sol, ou le la, ou le fa, etc.

Quant au genre chromatique, il aurait été de trois espèces :

1° le chromatique mou se serait composé d'un tétracorde ainsi divisé : si plus 7m Pms 7i2> Pms 27i2 et m*« Aristoxène, le pseudo-Euclide et Gaudence ont divisé le ton en douze parties; Aristide Quintilien l'a divisé en vingt-quatre parties. Ce serait véritablement se moquer des lecteurs et s'exposer à l'hilarité des artistes que de prétendre qu'une musique a pu être exécutée dans de semblables conditions.

2° Le chromatique sesquialtère aurait consisté dans la division suivante du tétracorde : si, 9/2i, 9/u et %ilw

3° Le genre chromatique tonique aurait eu pour éléments deux demitons consécutifs, suivis d'une tierce mineure appelée trihémiton.

Enfin, des théoriciens veulent bien admettre que, dans le sixième siècle avant Jésus-Christ, les Grecs étaient en possession du genre diatonique pur de ces alliages. Du reste, ils trouvent leur excuse dans la prétention évidente qu'avaient quelques musiciens de découvrir des intonations intermédiaires et de les employer au temps même de Platon, puisque ce philosophe s'en moque agréablement dans son traité de la République : « N'est-il pas plaisant, Socrate, de voir nos musiciens disserter sur ce qu'ils appellent des nuances diatoniques, tendre l'oreille comme des curieux qui cherchent à surprendre des secrets; les uns disent qu'ils distinguent un certain intervalle, le plus petit qui se puisse apprécier; tandis que les autres prétendent que cette différence est insignifiante; et néanmoins tous, dans la pratique de leur art, négligent les théories de leur esprit pour ne suivre que la loi de leur oreille. »

En parlant de ce qu'il appelle les intervalles composés, Aristide Quin-

tilicn dit que le plus petit est le diésis enharmonique; puis il distingue le demi-ton, le ton et le double ton (diton ou tierce majeure). Ce diésis enharmonique n'a rien qui contredise notre système européen, puisque nous tenons compte de subdivisions plus petites encore dans la modulation enharmonique, lorsque, en changeant un # en b, un % en ft ou en p, nous opérons sur un comina ou neuvième de ton.

Aristide Quintilien ajoute un correctif à la pensée qu'on pourrait concevoir de l'application des quarts de ton à la pratique musicale.

ïlxliv toutwv à [iiv iaziv èlxrrc» ' à dï peinte ' y.où à pXv au^.tpwva ' à de (3ïacpcova • v.y\ à [j.lv ivotp[xùvioc' à de ■ypoi^j.ocriy.x' à âî, diocrovix.x' '/.où a piv p-^râ ' à de xloyoc.

Par conséquent, ces intervalles étaient plus ou moins grands, comme ils le sont dans notre système, c'est-à-dire justes, augmentés ou diminués; ils étaient consonnants ou dissonnants, comme ils le sont encore; enharmoniques, chromatiques ou diatoniques; et Aristide Quintilien, ajoutant qu'ils sont rationnels ou illogiques, maintient et sauvegarde le principe du jugement de l'oreille et des rapports de ces intervalles avec la suite diatonique des sons.

Les fragments de notation grecque donnés par cet auteur resteront intraduisibles en notation moderne jusqu'à ce qu'on ait trouvé un monument manuscrit, peint ou sculpté, offrant une mélodie grecque dans une notation archaïque accompagnée d'une transcription en lettres dite boétienne.

On a prétendu qu'à l'imitation des Hindous et des Chinois, imitation, à mon avis, supposée, les Grecs avaient des modes dans lesquels des notes étaient supprimées.

Plutarque dit, il est vrai, que des cordes ont été retranchées à la lyre par Olympe et par Terpandre; il ajoute que ce n'a pas été par insuffisance de connaissances, mais pour donner à leurs mélodies plus de simplicité, et que leurs chants formés d'un petit nombre de notes étaient meilleurs que ceux dont les sons étaient multipliés.

J'ai dit ailleurs qu'il ne fallait pas conclure de l'absence de certaines notes dans un chant que leur suppression a été systématique, puisque nous avons nous-mêmes des mélodies qui offrent des lacunes semblables, et j'ai cité la mélodie si connue soùs le nom de Romance de la Rose. Les partisans de la filiation aryenne diront que c'est une mélodie irlandaise, et chercheront à établir des rapports entre les Irlandais et les Aryens. Par malheur, nous possédons un assez bon nombre de chants anciens irlandais où les sept notes se trouvent employées. L'argument serait donc sans valeur.

On comprend que l'oreille fine des Ioniens et des Grecs en général ait dis-

tingué des intonations intermédiaires dans l'intervalle d'un ton à un autre et même d'un demi-ton au demi-ton suivant. On n'a pas besoin d'être Ionien pour cela : les inflexions de la voix suffisent pour démontrer l'existence de cette variété de sons. Mais quant à établir un système musical pratique sur la division de la gamme en vingt-quatre quarts de ton, cela a été aussi impossible au temps d'Olympe, c'est-à-dire deux siècles avant la prise de Troie, qu'aujourd'hui, par la raison que ce système enharmonique, compris ainsi, est incompatible avec l'ordre diatonique des tons et des demi-tons, base de l'art musical chez tous les peuples et à toutes les époques.

Ce système enharmonique se bornait donc à un effet mélodique analogue à celui que produisent les violonistes en glissant sur la corde de leur instrument, effet dont les guitaristes usent et abusent. L'action funeste de ce genre d'exécution sur les caractères, l'état de langueur, de mollesse où il jetait les auditeurs l'ont fait proscrire par les artistes sérieux et par les gens de goût. Le genre chromatique lui a été préféré; c'était un moyen terme. Les petits intervalles étaient encore employés, mais avec plus de réserve. C'était encore une application dangereuse d'un art destiné à transporter l'âme sur les hauteurs, à exciter dans les cœurs l'amour de ce qui est noble, grand, généreux, à calmer les mauvaises passions, à honorer les dieux. Les Doriens refoulèrent en Asie ces tendances corruptrices et leur opposèrent le genre diatonique dans toute sa pureté et sa correction tonale. Ce fut en vain que Timothée de Milet défendit le genre asiatique.

Les Grecs ont toujours lutté contre l'invasion des habitudes musicales asiatiques, afin de conserver à leurs chants nationaux le caractère diatonique.

Dans une de ses comédies, Phérécrate met en scène la Musique, dont les vêtements sont en lambeaux et qui a été meurtrie de coups. La Justice lui en demande la cause, et la Musique lui répond que Mélanippide, Phrynis, Timothée ont démonté sa lyre à sept cordes pour y mettre douze cordes; qu'ils en ont tiré des « roulements et des petits airs extravagants ». Cela se passait au sixième siècle avant notre ère.

Aristophane se moque aussi également des inflexions molles des Asiatiques dans sa comédie des Oiseaux.

D'ailleurs il y a beaucoup de conjectures dans l'exposé qu'on peut tracer de l'usage de la musique en Orient et en Occident antérieurement au sixième siècle avant l'ère chrétienne. On vient de voir que les historiens grecs ont donné sur cet art les notions les plus contradictoires; les traités qui sont parvenus jusqu'à nous ont été écrits à diverses époques, alors que la musique s'était elle-même transformée et que les termes techniques avaient changé d'acception.

Malgré les dénominations asiatiques de plusieurs modes anciens, le phrygien, le lydien, l'ionien ou l'iastien, ils ne sont pas moins diatoniques que l'éolien et le dorien, ce qui prouverait que les genres enharmonique et chromatique consistaient moins dans un système théorique que dans un mode d'exécution pratiqué par les chanteurs et les citharèdes.

Dans la comédie des Chevaliers, Aristophane, qui avait beaucoup de bon sens, se moque agréablement des théoriciens qui prétendaient introduire dans la musique des quarts de ton, et qui en attribuaient l'invention à Olympe. Les acteurs prononçaient un vers formé de la syllabe mi répétée douze fois avec des inflexions diverses, en disant aux spectateurs qu'ils se lamentaient et pleuraient comme deux flûtes jouant un air d'Olympe. Leurs voix produisaient un traînement du son analogue à l'effet d'une corde de violon ou de piano qu'on met au ton ; et les Athéniens de rire comme le faisaient les Parisiens lorsque Paganini imitait sur son violon les miaulements d'une bande de chats.

Un autre musicien qu'Olympe tenta aussi un retour au style asiatique. Il s'appelait Philoxène, et il ne serait pas impossible que ce fût un surnom; car il exprimait son goût pour les mœurs étrangères (<p&o;-£evoç, qui aime les étrangers). Il me paraît certain d'ailleurs qu'en Orient la musique a été de tout temps, sauf dans quelques fêtes religieuses, considérée et pratiquée comme un moyen d'excitation à la volupté. Cette destination l'a maintenue et circonscrite dans un cercle étroit d'effets auxquels l'intelligence artistique n'a eu qu'une faible part. La stérilité et la monotonie ont été la juste conséquence de cet emploi dégradant. Qu'on réfléchisse à ce que rapporte Quinte-Curce du rôle que jouaient les musiciens dans les repas, chez les Babyloniens, où la débauche succédait à la gaîté. Les femmes qui assistaient à ces festins gardaient d'abord une contenance modeste; ensuite elles quittaient les vêtements qui couvraient le haut du corps, et peu à peu oubliaient toute pudeur ; à la fin (ce qu'on a honte à dire) elles jetaient à terre les derniers voiles. Et ce n'étaient pas des courtisanes qui se déshonoraient ainsi, mais des femmes mariées et des jeunes filles vierges, qui s'étaient accoutumées à regarder comme une marque agréable de politesse d'avilir ainsi leur corps en l'exposant aux regards1.

1. Fœminarum convivia iueuntium, in principio modes!ns est habitus ; dein summa qureque amicula exuunt, paulatimque pudorem profanant; ad ultimuin (honos auribus sil) ima corporum velamina projicinnt. Nec meretricum hoc dedecus est, sed matronarum virginumque, apud quas comitas habetur vulgati corporis vilitas. (Lib. V, cap. i.)

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