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MUSIQUE DRAMATIQUE

L'importance du chœur dans la tragédie grecque réclame pour lui une place dans l'histoire de la musique.

L'origine de la poésie dramatique et lyrique n'est pas plus obscure que telle des autres manifestations de la vie humaine. Il est naturel à l'homme de mettre de l'imagination dans le choix de ses plaisirs, d'y rapporter ses facultés, de s'y livrer avec ardeur et passion. Or, le culte de Bacchus se prêtait plus qu'un autre à l'effervescence, à l'exaltation et aux voluptés faciles. C'est ce qui explique l'étymologie peu noble du mol Tragédie, dont le sens a été absolument perverti, car elle a pour parrain le bouc, rpxyog, et pour premiers acteurs les bacchantes, les corybantes, les faunes, les satyres et tous ceux qui composaient le cortège du vieux Silène barbouillé de lie et couronné de pampres.

On garda longtemps à Athènes le souvenir de cette origine : car les représentations des tragédies n'avaient lieu qu'à l'époque des Dionysiaques et des Lénées, fêtes de Bacchus.

Thespis, né dans l'Attique, fut le premier auteur dramatique grec connu ; dans la première moitié du sixième siècle, il fit représenter une tragédie tYAlcesle, les Jeux funèbres de Pélias, les Jeunes gens, les Prêtres et Penlhée. 11 jouait ses pièces lui-même et seul, n'ayant que le chœur pour interlocuteur; et, afin qu'on distinguât les rôles, il inventa de> masques en toile qui, avec le costume du personnage qu'il allait revêtir entre

les scènes, complétaient l'illusion. Ces masques furent plus tard agrandis, rendus métalliques et façonnés de manière à porter la voix au loin. Voncos, c'était le nom de ces organes artificiels, était nécessaire dans les théâtres antiques, dont la circonférence était si étendue qu'elle contenait quelquefois jusqu'à vingt mille personnes. La taille des dieux et des héros était exhaussée par le cothurne. Lorsqu'on introduisit des rôles de femme dans les tragédies, ils étaient toujours tenus par des hommes.

Les représentations dramatiques étaient organisées par un directeur nommé par les archontes, et choisi parmi les citoyens les plus riches, parce que des dépenses considérables, quelquefois ruineuses, lui étaient imposées. Le chorège en effet prenait à sa charge les frais de costumes des choristes, dont le nombre augmentait toujours. Eschyle s'était contenté de douze choristes ; Sophocle et Euripide en employèrent jusqu'à cinquante. Non seulement le chorège habillait les choristes de vêtements somptueux, mais il veillait aux répétitions, aux études, au travail des danseurs, à l'instruction musicale des enfants, au jeu des instruments. Il avait sous ses ordres un chef du chant appelé chorodidascalos. Ce personnel nombreux était payé par lui, et il devait fournir en outre les couronnes d'or et tous les accessoires de la mise en scène. Cette charge était honorifique, mais fort onéreuse. Aussi a-t-elle souvent donné lieu à des réclamations. Les avocats Lysias, Antiphon et Démosthène ont dû élever la voix en faveur de plusieurs chorèges ruinés par la prodigalité qui leur était imposée.

C'est à Delphes, pendant les jeux pythiques, qu'eurent lieu les plus importants concours de musique, si l'on en croit Pausanias. Nous avons les noms des artistes qui remportèrent les prix ; mais c'est le cas de dire Homina nuda tenemus. Ce qu'il nous intéresserait le plus de connaître sera éternellement soustrait à nos vœux. Des érudits, au nombre desquels est Fétis, se sont étonnés avec raison de ces luttes harmonieuses sur la Ilûte et la cithare, en présence de milliers d'auditeurs, dans d'immenses enceintes et en plein air. Il me semble qu'on a trop pris à la lettre les récits des historiens. Si l'on nous disait que dans une fête nationale, je ne dis pas au Champ de Mars, mais même sur la place de la Concorde, les llûtistes Taffanel et Mole, les harpistes Godefroid etPrumier ont soumis lejugement de leur talent à vingt ou trente mille auditeurs, nous croirions à une mystification. Pourquoi attribuer aux Grecs ce que nous considérons comme impraticable chez nous? Sans récuser les témoignages des historiens, n'estil pas permis de croire que ces concours de voix et d'instruments avaient

lieu pendant la durée des jeux, qui était de plusieurs jours, dans un lieu spécial, dans une salle de concert, devant un auditoire choisi et présidé par des juges compétents? Cela pouvait très bien se concilier avec la proclamation des prix dans l'assemblée publique et avec le couronnement des vainqueurs au son des trompettes.

A l'appui de mon opinion, je citerai un fait qui lui donne quelque poids. Lorsqu'on ajouta au programme des fêtes célébrées pendant les Panathénées la récitation des poèmes homériques par des rhapsodes et des concours de musique, Périclès fit construire l'Odéon expressément pour ces solennités lyriques.

Parmi les lauréats des concours pythiques on cite les aulètes Sacadas, d'Argos, qui remporta le prix trois fois, et Pythocrite, de Sicyone, six fois couronné dnns l'espace de vingt-quatre ans. Céphallon fut vainqueur dans le concours de chant accompagné sur la cithare, et Echembrote dans celui de chant accompagné par la flûte. Le cithariste Agélas, de Tégée, et l'aulète Midas, d'Agrigente, signalé par Pindare, furent aussi couronnés à Delphes.

A Olympie, le pentathle et la course des chars suffisaient à captiver toute l'attention de la multitude accourue de toutes les villes de la Grèce. Cependant, comme les jeux, qui duraient cinq jours, étaient inaugurés par une cérémonie religieuse en l'honneur de Jupiter, dont le temple célèbre renfermait la statue du dieu, chef-d'œuvre de Phidias, on institua un concours de trompettes. J'ai dit plus haut que cet instrument n'était employé que pour donner le signal des cérémonies religieuses et la proclamation des prix.

Les trompettistes renommés de la Grèce furent Timée et Cratès, d'Elis, le Sicilien Archias, d'Hybla ; Hérodore de Mégare fut le plus célèbre, car il remporta le prix dans la même année à Olympie, à Delphes, à Corinthe et aux jeux néméens.

La fête des Panathénées, à Athènes, avait un caractère religieux, poétique et gracieux qui parle encore à notre imagination. On se retrace ces longues théories de jeunes filles se profilant sur les murs blancs de l'Acropole, ces choéphores, ces canéphores, ces cavaliers, ces éphèbes gracieux et hardis, ces enfants, ces beaux vieillards portant des rameaux (thallophores), les animaux parés pour les sacrifices, enfin la procession des vierges portant à la statue de Minerve le nouveau péplum que leurs mains ont brodé pendant une année dans la retraite, près du temple d'Erechthée. Instituée par Erichthonius, fils d'Amphictyon, dans un but religieux, érigée en culte politique et national par Thésée, la fête des Panathénées a conservé son

caractère pendant de longs siècles, et la frise du Parthénon n'a pas peu contribué à en perpétuer le souvenir. Que n'a-t-ellc pu aussi nous transmettre les mélopées des aèdes, des citharèdes, des aulètes, et le rythme des danses sacrées !

Chez tous les peuples, civilisés ou barbares, une musique quelconque, souvent accompagnée de danses, a été le complément d'un banquet. Mais chez les Grecs , cet usage paraît avoir eu jusqu'au quatrième siècle un caractère noble, intelligent, élevé. A la fin du repas, la lyre passait de main en main , et chaque convive chantait ou déclamait quelques vers des poètes ou un récit appartenant aux temps héroïques. C'était la marque d'une éducation distinguée de n'être pas pris au dépourvu. Thémistocle ayant décliné l'offre qu'on lui faisait de la lyre, sous le prétexte qu'il ne savait pas s'en servir, perdit de sa considération aux yeux des convives.

Cette coutume était bien ancienne : Homère parle de Phémius, vieux serviteur d'Ulysse, obligé de chanter et de jouer de la cithare aux festins des prétendants de Pénélope. Le même poète signale encore Démodocus, aède favori des Muses, qui à la cour d'Alcinoùs chanta un épisode de la vie d'Ulysse, alors assis à la table du roi des Phéaciens. Les odes de Pindare étaient naturellement chantées dans les festins auxquels assistaient les héros des jeux olympiques.

Mais les relations des Grecs avec les Asiatiques leur firent perdre ces traditions d'un lyrisme élevé. Au lieu de chanter eux-mêmes dans leurs banquets et d'inviter leurs amis a imiter leur exemple, les hôtes firent venir des chanteurs, des citharèdes de profession, des artistes habiles qu'ils payaient fort cher, comme cet Amoïbée qui, selon Athénée, gagnait un talent attique dans sa journée. Puis vinrent les hétaïres, les danseuses ioniennes et lesbiennes, et puis tout se termina par les orgies de Corinthe dont la dépense n'était pas à la portée de tous les citoyens romains : non omnibus licet adiré Corinthum, disait Horace.

Comment les institutions doriennes, restées si vivaces, si honorées dans l'Hellade pendant plusieurs siècles, n'auraient-elles pas cédé la place à des mœurs moins austères, au contact de tous ces hommes qui avaient plus ou moins pris part aux expéditions d'Alexandre, lorsque le héros macédonien si généreusement doué, l'élève d'Aristote, s'était laissé enivrer et corrompre par les voluptés orientales? On peut lire dans Athénée (XII, c. ix) la description de la fête qu'Alexandre donna pour célébrer ses noces avec une des filles de Darius, fête qui dura cinq jours. Je ne parlerai pas des quatre-vingt-douze lits dont chacun avait coûté vingt mines d'argent, des

colonnes revêtues de lames d'or et de pierres précieuses, cela est étranger à mon sujet ; mais je dois relever ce fait que beaucoup de musiciens grecs figurèrent dans cette solennité, et je ne présume pas qu'ils y chantèrent des odes pindariques. Parmi les citharistes on trouve Cratinos de Méthymne, Aristonyme d'Athènes, Athénodore de Théos; parmi les citharèdes Heraclite de Tarente, Aristocrate; Denys d'Héraclée et Hyperbolus de Cyzique chantèrent au son des flûtes ; des aulètes jouèrent les airs adoptés pour les jeux pythiens; puis on exécuta des dithyrambes dans lesquels le nom d'Alexandre était substitué à celui du dieu Bacchus. Sans doute il y avait de l'à-propos dans cette flatterie, puisque tous deux pouvaient s'arroger le titre de vainqueur des Indes ; mais les pampres et le jus de la treille étaient en cette circonstance les attributs les plus réels de la divinité du héros macédonien. Alexandre ne marchanda pas sa satisfaction et combla de présents les chanteurs; c'était Timothée, Phrynichus, Céphisias, Diophante, Evius de Chalcis. Les artistes dithyrambiques, qu'on appelait pour cette raison « dionysocolaces », portèrent le nom d' « alexandrocolaces ». On trouve aussi dans cette description transmise par Athénée un nommé Phasimèle, qui joua de la grande harpe égyptienne.

Je constate ici que l'abandon des poèmes héroïques, que la prédominance de la musique instrumentale sur la vocale, que l'habileté dans l'exécution des notes parasites, dites d'agrément, que la rapidité des traits et l'agilité mécanique, ont détourné les Grecs de la voie du progrès, en étonnant leur esprit, en substituant la sensation à l'expression intelligente et même savante des sentiments de l'âme qu'ils auraient trouvée certainement dans les développements de la tonalité diatonique dorienne.

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