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HARMONIE

L'emploi des sons simultanés dans le chant, dans l'accompagnement et dans la musique instrumentale ne nous est pas connu ; adhuc sub judice lis est. Mais je ne pense pas être trop éloigné de la vérité en disant que l'harmonie existait chez les Grecs à l'état d'effet passager, mais non de science.

Rien dans les traités n'indique la pratique ni même une théorie des sons simultanés; cela est vrai. Nous savons que de nos jours encore, là où la musique européenne n'a pas été admise, on joue à l'unisson de plusieurs instruments différents, sans autre accompagnement que celui d'instruments à percussion qui marquent la mesure. Telle est encore la musique au Maroc, en Tunisie et dans beaucoup de villes de l'Asie, de l'Inde, chez les Berbères et les habitants de l'Afrique centrale. Mais cependant il est bien difficile d'admettre que les musiciens grecs représentés sur tant d'objets, vases, bas-reliefs, peintures, mosaïques, aient employé les doigts de leurs deux mains à jouer à l'unisson ou simplement à l'octave sur les cithares, les harpes, la flûte double.

Le groupe de trois musiciennes dont on a vu la figure page 199 semble prouver l'usage d'une musique concertante.

Isidore de Séville donne une définition de l'harmonie qui montre que cette science était déjà pratiquée; il n'en parle pas comme d'une invention, car il la définit ainsi : « Harmonica musica est modulatio vocis, et concordantia plurimorum sonorum et coaptatio » ; et il établit la consonance de l'octave et de la quinte. Du moment que la voix était accompagnée par les cordes d'un instrument, il n'est pas à présumer que ce fût à l'unisson.

Il est hors de doute que les musiciens grecs ont concentré leur application et leurs facultés sur différentes parties de l'art musical, à l'exclusion presque absolue de celle qui de nos jours est devenue prépondérante, je veux parler de l'harmonie en tant que science des accords et de leur enchaînement. Nous ne pouvons nous faire facilement à cette idée qu'un peuple aussi civilisé ait méconnu la puissance des sons simultanés et la connaissance des combinaisons harmoniques. Ce phénomène ne peut s'expliquer que par le génie essentiellement littéraire et plastique à la fois des Grecs. L'abstraction musicale leur a fait défaut. La mélodie et le rythme ont été les seules parties de l'art musical auxquelles ils se soient attachés.

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Il en a été de même et il en est encore de même chez ceux des peuples de l'Orient qui ont conservé les mœurs et les traditions de leurs ancêtres.

D'ailleurs ce fait devient facile à admettre lorsqu'on songe qu'il a fallu dans notre Occident de longs siècles pour élaborer l'accompagnement harmonique des mélodies, pour l'exprimer dans une langue claire, et pour en déterminer les lois. Il n'y a pas eu invention dans le sens de création, mais dans le sens d'expression de faits existant à l'état latent. Telle mélodie antique ou du moyen âge n'est parvenue jusqu'à nous à travers toutes les vicissitudes du temps que parce qu'elle correspondait à un certain enchaînement logique, naturel et agréable de sons fondamentaux à l'état latent d'où cette mélodie s'est épanouie comme une fleur dont la racine est restée cachée sous terre, à l'insu du musicien inspiré qui l'a le premier chantée et écrite.

On ne trouve rien dans les écrits des théoriciens grecs qui se rapporte à une doctrine à l'égard des sons concomitants.

Sauf à revenir plus loin sur ce sujet intéressant, je dirai tout de suite, tant la vérité me presse, qu'il est absolument certain que les musiciens grecs n'ont pas méconnu les faits ostensibles de la nature, qu'ils ont pratiqué le chant et le jeu des instruments à l'octave, puisque les voix d'hommes, de femmes et d'enfants ne leur permettaient pas de rester sourds à la consonance de l'octave; les textes à cet égard sont nombreux et concluants; en second lieu, ils ont fait entendre en même temps que la mélodie quelques notes çà et là, pour la soutenir, l'embellir, et augmenter la sonorité, marquer la mesure. Mais ce ne sont pas quelques notes dormantes sur la double flûte, ni quelques intonations fugitives sur la cithare et les harpes, que l'on peut assimiler à un accompagnement harmonique, et encore moins à un duo, à un trio, à un ensemble concertant.

Les passages tirés des ouvrages d'Aristote, de Platon, de Plutarque ont été commentés trop complaisamment par Pachymère et Manuel Bryenne, au quinzième siècle par Gafori, au seizième par Zarlino et J. B. J)oni. Leur opinion a été réfutée par Glaréan, par Artusi, par Keppler et parle P. Kircher. Le savant Burette et le P. Du Cerceau ont envoyé à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres des mémoires fort estimables sur ce que les Grecs entendaient par les mots harmonie, symphonie, antiphonie, homophonie. En réunissant les textes des auteurs anciens qui en font mention, on acquiert la preuve que les musiciens grecs donnaient à ces termes un sens étranger à l'idée d'intonations différentes et simultanées. Lorsqu'on chantait à l'unisson, il y avait homophonie; le chant à l'octave s'appelait anti-

phonie, et quand les octaves se suivaient pendant toute la durée d'une mélopée, il y avait symphonie. C'était le âià tcolvmv, origine de notre terme diapason, dont le sens a été détourné de son acception primitive. Ces effets d'octaves s'appelaient magadisation, à cause de l'instrument à cordes nombreuses appelé magadis qui permettait déjouer en octaves ou d'accompagner tous les chants à l'octave. Quoique Àristote n'ait parlé que de l'unisson et de l'octave, la polyphonie était pratiquée; on en attribue le premier usage à Lasus d'Hermione, maître de Pindare. Le savant Westphal croit que les instruments seuls faisaient entendre la polyphonie. Pourquoi les instruments et non pas les voix?

11 ne faut pas oublier que les hommes ont imaginé la construction des instruments pour imiter la voix, et qu'il leur est arrivé ensuite d'imiter dans leur chant les instruments eux-mêmes. Or, du moment qu'ils ont entendu deux sons différents sortir d'une lyre ou de deux flûtes, ils n'ont pas tardé à faire imiter cet effet par deux voix, si tant est qu'ils n'aient pas commencé par exercer ainsi l'instrument humain donné par la nature. On ne peut donc refuser d'une manière absolue aux Grecs une certaine pratique des sons concordants, mais rien ne peut faire même supposer que l'harmonie existât chez eux à l'état de science.

Etant donné le sens du mot harmonie chez les Grecs, «ppovia, juste proportion, symétrie, il ne faut pas s'étonner de trouver dans Plutarque un passage où il est dit que Phrynis tirait douze harmonies de sa lyre à cinq ou sept cordes. Cela n'est nullement invraisemblable, puisqu'il suffisait d'accorder l'instrument sur divers tétracordes pour jouer dans l'un des douze ou quinze modes. Ici le mot « harmonie » signifie modes ou échelles tonales.

Toutefois il y a lieu de croire que la diaphonie telle qu'on l'a pratiquée au moyen âge et telle qu'elle a lieu encore de nos jours dans le plein-jeu de l'orgue, c'est-à-dire la succession d'accords de quarte ou de quinte, remonte à une époque antérieure au christianisme, parce que la chose était possible et qu'il n'y a aucune raison de croire qu'elle n'ait pas été tentée. Plutarque appelle o^.cpwa les accords de quarte et de quinte qu'on jouait avec l'octave et qu'on chantait.

Ce n'est pas dans les ouvrages des poètes qu'il faut espérer trouver des éclaircissements sur cette question. On connaît les vers d'Horace dont le sens a donné lieu à plusieurs hypothèses :

Sonantc mixtum tibiis carmen lyia, Hac dorium, illis barbarum.

La lyre jouant sur le mode doricn et les flûtes sur le mode phrygien auraient produit un effet aussi discordant que si de nos jours deux instrumentistes jouaient ensemble, l'un en ré, l'autre en mi.

Les Grecs modernes n'attachent pas beaucoup plus d'importance que les anciens à la concordance des sons simultanés. La mélodie et le rythme suffisent à leur sentiment musical. Il faut excepter naturellement ceux qui appartiennent aux hautes classes et même aux classes moyennes, puisque leur éducation musicale est la même que celle qui est pratiquée dans la société européenne.

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