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CHAPITRE VII

NEUMES.— NOTATION EN LETTRES, NOTATION EN POINTS.— PORTÉE MUSICALE. - VALEURS PROPORTIONNELLES, PARFAITES, IMPAR- FAITES.

Le mot neume a deux acceptions : l'une s'entend dans le sens d'un signe graphique déterminant un ou plusieurs sons, ainsi que la manière de les chanter; c'est le vrai sens. Dans ce cas, l'étymologie est vevy.x, qui veut dire « signe, témoignage probatif » ; l'autre acception est arbitraire et mystique. On aurait donné ce nom à une suite plus ou moins longue de notes chantées sur une seule voyelle, et on lui aurait donné pour étymologic 7rveùpx, « souffle, esprit » ; des gnostiques latins ne trouvaient pas d'autre explication à donner de ces vocalises qu'une sorte d'élan de l'âme, impuissante à exprimer par des paroles ses sentiments, et proférant des sons inarticulés. Ce mot pneuma a jeté une grande confusion dans la question des neumes; l'absence du p dans ce mot cité par les théoriciens et les didacticiens ne devrait laisser aucun doute sur l'étymologie véritable et originelle neuma; mais des passages de saint Augustin et de Guillaume Durand, qui donnent le sens symbolique, ont été et sont encore reproduits. Je trouve même un vers d'une séquence du douzième siècle qui redoublerait l'obscurité : syllabatim pneumata perstringendo organica. l\ ne s'agirait plus d'une suite de sons sur une seule voyelle, mais d'un chant syllabique harmonisé, à moins que l'auteur n'ait fait allusion aux touches de l'orgue pneumatique abaissées pour accompagner chaque syllabe du texte.

Les neumes, qui sont des ornements de la mélodie, ont été importés de

l'Orient. Ces groupes de sons, ces trilles et ces fioritures devinrent une mode et surchargèrent le chant de manière à lui faire perdre tout le caractère que les Occidentaux tiennent à lui reconnaître et à lui maintenir, parce que ce caractère est conforme à leur manière de sentir, de raisonner, qu'il correspond à leur langue, à la forme extérieure de leur culte, à la gravité enfin qu'ils lui attribuent. Cette séméiographie est orientale dans sa forme comme dans son esprit.

C'est seulement en remontant du connu à l'inconnu qu'on peut arriver à lire cette mystérieuse écriture musicale, formée de points et de signes exprimant des groupes de sons ; elle n'offre pas une clarté suffisante par elle-même ; mais, en comparant note à note, groupe par groupe, les manuscrits postérieurs avec les primitifs, on a pu reconstituer une sorte de système assez complet.

Ces signes ont été employés en Occident pendant cinq siècles, du huitième au douzième; nous possédons un grand nombre de manuscrits écrits en neumes, tandis qu'il n'y en a qu'un petit nombre écrits en lettres. Cette sorte de préférence donnée aux neumes a sa source dans le sentiment musical des accents combinés avec le rythme, que les lettres n'exprimaient pas. Il ne me paraît pas exact d'affirmer, ainsi que l'a fait E. de Coussemaker, mon savant collaborateur dans les Annales archéologiques, que l'arsis et la thésis soient l'objectif des neumes, puisque le point et la virgule, ainsi que d'autres signes, indiquent les degrés d'intonation sans aucune préoccupation d'arsis ou de thésis; en ce cas, les neumes jouent un rôle mélodique. Les neumes expriment à la fois, mais bien imparfaitement, l'intonation, l'accent, la liaison et la durée approximative des sons.

Le nombre des signes neumatiques a atteint dans divers traités le chiffre de cinquante-cinq. Mais il peut être réduit à dix-sept, d'après ces vers mnémoniques :

Épiphonus,

Strophicus,

Punctus,

Porrectus,

Oriscus,

Yirgula,

Cephalicus,

Clivis,

Quilisma,

Podatus,

Scandiciis,

Salicus,

Climacus,

Torculus,

Ancus,

Et pressus minor et major. Non pluribus utor. Neumarum signis erras qui plura refingis.

NEUMES

Chacun de ces signes recevait une qualification par rapport à son emploi, et c'est ainsi qu'on arrivait au nombre de cinquante. On comptait jusqu'à douze sortes de quilisma : le quilisma prepuncle, c'est-à-dire précédé d'un point, le quilisma prebipuncte, précédé de deux points, le tripuncte, le flexum, le resupinum, le sinuosum, etc. On ne saurait nier la délicatesse des nuances que tous ces signes introduisaient dans la manière de chanter, et il est évident aussi que ces nuances supposent que la plupart des morceaux étaient chantés par une voix seule. C'est ce qui a été cause de la réforme qu'on en a faite au fur et à mesure que les chœurs de voix se sont formés et qu'au récitatif orné a succédé le chant collectif.

Un inconvénient plus grave de la notation neumatique est son impuissance à déterminer le son initial d'une pièce de chant, et même l'intervalle que la voix doit franchir dans le cours du morceau. Aussi je ne crains pas de répéter ce que Gui d'Arezzo en disait au onzième siècle : « Sans la lettre indicatrice, les neumes sont pour le lecteur ce qu'est pour un homme altéré l'eau au fond d'un puits sans corde » :

Cujus aqure, quamvis multae, nil prosunt videntibus.

11 résulte de cette vague séméiographie que les chants anciens, dont une notation postérieure ne nous a pas révélé le secret, ne peuvent être que bien difficilement traduits, autant de traducteurs, autant d'airs différents. Je prends un exemple entre mille : c'est la Complainte sur la mort de Charlemagne, tirée du manuscrit 1154 de la Bibliothèque nationale (ixe siècle).

Cette mélopée funèbre roule sur trois notes ; une quatrième note n'apparaît qu'une fois. E. de Coussemaker en a donné la traduction suivante, en prenant arbitrairement pour son initial la note sol. Il en résulte un mode majeur sans caractère.

A so - lis or

tu

us - que ad oc - ci - du - a

jflj?i] J m u j j i?ij ï)

m g m b j je

h sj y

lit - to - ra ma - ris, planctus pul-sat pec-to - ra; ul - tra ma

ij j j m ^j juiqj m m^m

ri - a

ag-mi - na tris - ti - ti

te

ti - gît

in - gens

cum mae-ro - rc ni - mi- o.

Heu!

me do - lens, plan - go!

i-Till J JU^j J ijJ

te^t

2. Fran - ci, Ro - ma - ni at-que cuneti ere-du-li lue- tu pun-

TQ) J ij J Jg

iF^

gain - tar et ma-gnamo - les - ti - a; in - fan-tes, se - nés,

glo - ri - o - si prin-ci - pes, nam clan-git or - bis

de - tri - men-tum Ka - ro - li.

Heu ! mi - hi mi - se - ro !

Dans ma traduction, j'ai adopté pour tonique la note ré, ce qui donne une tierce mineure et la quarte mésopyene du mode hypodorien, mode qu'on qualifiait déjà au neuvième siècle de triste, secundus Iristis; je crois qu'il suffira de comparer les deux versions pour reconnaître que dans la seconde le sens mélodique et le caractère du morceau correspondent mieux au texte.

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