CHANTS DU MOYEN AGE
et publiques ne retentissaient que du nom d'Héloise; les femmes enviaient mon bonheur. Hélas! que sont devenus ces temps heureux! qu'ils sont changés ! » (Epist. II.)
Les éditeurs des œuvres d'Abailard ont négligé le poète et l'artiste pour ne voir en lui, et bien à tort à mon avis, qu'un précurseur de ce qu'ils appellent la libre pensée. La plupart ont lu ses œuvres poétiques avec une telle légèreté que les fautes fourmillent dans leurs éditions. C'est ainsi qu'on lit dans celle publiée par M. Cousin le titre suivant : Planctus Jacob super filios suos. Ce qui est incompréhensible et même contraire au sens de la pièce. L'abréviation dans le manuscrit a été mal lue. Il ne s'agit pas des fils de Jacob, mais uniquement de son fils Benjamin, « filium suum ». 11 n'est question que de lui dans cette pièce charmante et l'on y sent vibrer le cœur du père d'Astrolabe1.
Les historiens d'une école qui s'est dite libérale, « contemptores temporis acti », ont habitué les esprits à considérer le moyen âge comme un temps d'ignorance et de barbarie, comme une époque triste et sombre, où l'on n'avait d'autres distractions que des fêtes religieuses et le chant des litanies, où l'oppression des grands et la servitude des petits étaient la règle, où les droits étaient méconnus, la justice absente ; en un mot, ces tyrans de la vérité ont tracé du moyen âge un tableau qui le rend odieux. En vain objecte-t-on que, depuis les Capitulaires de Charlemagne jusqu'aux Institutions de saint Louis, le peuple, les artisans, les bourgeois ont été protégés par des lois, des coutumes et qu'ils se sont souvent protégés eux-mêmes par la force ; eu vain rappelle-t-on la vigilance que nos anciens rois apportaient à punir les seigneurs qui abusaient de leur puissance. Toute cette partie de l'histoire est demeurée dans l'ombre. Elle existe cependant, et depuis plus de cinquante ans des travaux persévérants puisés aux sources mêmes ont démontré que la vie humaine s'est écoulée pendant de longs siècles dans des conditions meilleures que celles qu'on expose avec tant de parti pris. D'ailleurs, à part les invasions, les guerres civiles et extérieures dont notre dix-neuvième siècle a offert le spectacle dans des proportions telles qu'il n'a rien à reprocher aux siècles passés, il y a eu un progrès incessant dans le sens de la vraie civilisation, des travaux intellectuels immenses, une production artistique prodigieuse par sa fécondité, dont nos bibliothèques, nos cathédrales et nos musées conservent encore, après six, sept et huit siècles, les témoignages irrécusables.
1. Carmina e poelis chrislianis excerpta et permultas interpretationes acljecil F. C. Ouvrage cité, pages 427 et suiv.
Les formes hiératiques ont dominé non seulement en France, mais dans tout l'Occident depuis le cinquième siècle jusqu'aux approches de la Renaissance; cela est incontestable, et je trouve que c'est être juste que de leur reconnaître une influence heureuse et protectrice, puisqu'on leur doit une organisation sociale bien supérieure «à celle des peuples qui n'ont pas subi son action. 11 suffit de tourner ses regards vers l'Asie, et l'extrême Orient, l'Inde, la Chine, les îles, et de les ramener vers l'Afrique du Maroc au Caire, de la Nigritie au pays des Hottentots.
Ce sont là les grandes lignes de l'observation judicieuse et impartiale de l'historien. 11 y a des faits spéciaux d'une importance moindre et qui ont leur valeur pour l'objet qui nous occupe ici.
Dans tous les temps et sous toutes les latitudes l'homme vit avec ses croyances, ses sentiments, ses plaisirs, ses passions. Il donne cours aux mouvements de son âme, aux fantaisies de son esprit et aux exigences de ses sens.
Je n'ai pas à décrire ici les manifestations plastiques de ces choses, mais seulement leur existence en ce qui concerne la musique.
Comme dans l'antique Rome, le peuple a eu ses artistes, ses mimes et ses atellanes. C'étaient les jongleurs, les histrions, les ménétriers ou ménestrels, les danseurs, les joueurs de rote et de vièle, les trouvères et les troubadours.
On a conclu à tort, du profond silence de l'histoire à l'égard des chants populaires composés et chantés avant le douzième siècle, qu'une transformation s'était opérée dans les mœurs publiques à cet égard, et l'on s'est étonné de la profusion subite des chansons, lais, sirventes qui se sont répandus du nord au midi.
La raison en est simple. 11 faut attribuer ce fait non à une disposition nouvelle des caractères, ce qui serait inadmissible, mais au progrès des lettres et de l'instruction. Dans les sociétés païennes, la littérature, la poésie n'étaient cultivées que par les hommes privilégiés, opulents, la plupart gens de cour et de loisir. Le christianisme, en encourageant la vie claustrale et en faisant prévaloir la spiritualité, a fait appel aux gens de toute classe et en a peuplé les monastères. On pensait, on composait des poèmes, on les écrivait; on notait les chants, assez mal, mais on les notait; ce qui n'avait presque jamais lieu, même à l'époque gallo-romaine, on en multipliait les copies. Les anciens chants qui avaient fini par s'effacer de la mémoire furent remplacés par d'autres, et ceux-ci nous sont parvenus parce qu'ils ont été écrits.
Les nouvelles recrues de l'intelligence et de l'art, appartenant à toutes