MÉNESTRELS ET TROUBADOURS
les classes, composèrent leurs chants dans leur langue, ceux-ci en latin, ceux-là en roman, d'autres dans le dialecte de leur province.
Tout cela est antérieur aux croisades. Il est donc inexact d'attribuer aux Sarrasins et au séjour des Occidentaux en Palestine la forme des chansons des troubadours et des minnesingers. Je ne conteste pas que çà et là quelque croisé n'ait rapporté dans son manoir des mélodies orientales à titre de curiosité. Mais ce sont là des faits isolés. L'art musical comme les autres arts, au moyen âge et en Occident, a été latin et est resté latin; bien plus, c'est surtout dans la Champagne, l'Ile-de-France, la Picardie qu'il s'est développé avec le plus de succès.
Lorsqu'on aura fait une part assez notable à l'influence sarrasine dans l'Aquitaine, à l'influence des Wisigoths dans la Provence et le Languedoc, on restera dans la vérité historique sur le terrain musical.
Sous le rapport littéraire, il faudrait un microscope d'une certaine puissance pour trouver des imitations de la poésie orientale dans les paroles des sirventes, des plancts, des câblas (couplets), des causons (chansons), des vers, des tensons, des jeux partis, des causons redondas (rondes) ; les similitudes se rapportent à la nature des sentiments qui sont les mêmes chez tous les peuples : c'est la louange ou le blâme (sirventes), c'est la complainte élégiaque (planctus) , c'est la forme poétique rythmée pour le plaisir de l'oreille (le versus), c'est le dialogue animé et contradictoire (le tenson), c'est la comédie amusante, les jeux partis, c'est enfin l'air à danser (la redonda), où une sorte de refrain donne une nouvelle impulsion au rythme.
Quant à la musique, elle ne peut être appréciée à travers les âges qu'avec de sages réserves. La notation en est si imparfaite que, comparée avec le texte, elle doit être modifiée incessamment en ce sens qu'il faut être à la fois paléographe, archéologue, musicien de profession et même compositeur pour remettre sur ses pieds une chanson du douzième siècle. La tâche n'est pas impossible, j'ai essayé de le prouver, mais on accordera qu'elle est difficile.
Pour l'honneur de l'art, il importe de ne pas s'égarer dans l'acception des termes. Le mot jongleur, du mot provençal juglar, signifie joueur (joculator). De nos jours, le terme a des sens bien divers. On dit jouer du violon; on a dit que le jeu de Corelli était inimitable, que celui de Paganini était fantastique, que celui de Yiotti était classique, etc. Il y a le joueur de whist, le joueur à la bourse, le joueur d'orgue de Barbarie.
Au moyen âge, la jonglerie était un terme générique qui s'appliquait aux poètes et aux musiciens les plus distingués, comme aussi aux montreurs de singes et aux acrobates.
Le nom de troubadours ne doit pas être regardé seulement comme s'appliquant à une catégorie de poètes et de musiciens de profession, mais à tous ceux qui cultivaient le gai sçavoir, fussent-ils duc d'Aquitaine, comme Guillaume de Poitiers, ou roi d'Angleterre comme Richard Cœur de Lion.
Des pensées délicates se trouvent dans les chants des ménestrels et des troubadours; des personnages puissants et même historiques ont composé des poésies et des chansons.
Plusieurs ont joui d'une grande renommée et leurs noms méritent d'être conservés. Au douzième siècle, ce sont : Guillem IX, comte de Poitiers, Bernard de Ventadour, Rambaut III, comte d'Orange, Peire (Pierre) d'Auvergne, Armant de Cotignac, seulement poète, car il faisait noter les airs par un musicien, Pierre Rozier, le roi Richard Cœur de Lion, Robert F1' dauphin d'Auvergne, Pierre Ramon de Toulouse, Arnaut de Marueil, Quiraut de Borneil, qui emmenait dans ses voyages deux chanteurs, Pierre Vidal, Bertrand de Born, Folquet de Marseille, Pons de Capdueil, célèbre poète chanteur et violiniste, Rambaut de Vaqueiras ; au treizième siècle, Gaucelin Faidit, Uc de Saint-Cyr, Aimeric de Péquilain, Pierre Cardinal, Sordel, Guiraut Requier et Perdigon, poète et violiniste, Blagobres, qui jouait de tous les instruments en virtuose, de la vièle, de la rote, de la lyre, du psaltérion, de la harpe, de la geige, de la symphonie; un versificateur ajoutait à l'énumération de ses talents cet éloge particulier :
Plain fu de débonnairetc.
Por ce qu'il est de si bon sens, Disaient li gent à son tems, Que il ert Dex des joglcors, Et Dex de tos les chantéors.
Beaucoup d'aventuriers, de gens de mauvaise vie et de vagabonds s'introduisaient dans les villes à titre de jongleurs. Philippe Auguste voulait les bannir du royaume. Ce fut alors que les trouvères, chanteurs et joueurs d'instruments organisèrent la ménestrandie, corporation ayant à sa tête un chef élu portant le titre de roi des ménestrels, et dont les statuts furent enregistrés beaucoup plus tard. Etienne Boylesve, prévôt de Paris au treizième siècle, fait mention d'une ordonnance de saint Louis aussi sage qu'originale. Les jongleurs de toute classe et de tous métiers, surtout ceux qui n'en exerçaient pas d'avouables, accouraient à Paris, et y pénétraient au petit Châtelet, en acquittant le péage. Afin qu'on pût s'assurer de la véritable profession des jongleurs, saint Louis les exempta de ce droit d'entrée dans la ville, mais à la condition de fournir aux yeux d'un