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CHAPITRE XI

La musique d’État, considérée comme moyen d'éducation nationale. Ce qu'elle était chez les anciens Chinois; analogie de cette conception avec les idées grecques. — Le mode dorien et le portrait du citoyen idéal, — Opinions de Platon et d’Aristote. — Sur l’art musical, ses rapports avec la morale et la politique.

Les Anciens ont eu une musique d’État; rien n’est plus original, et plus facile à expliquer. Si la musique a une action toute puissante sur les Esprits, il suit qu’elle doit agir pareillement sur les hommes (puisque les Esprits sont conçus d’après le type humain) : elle sera donc un moyen très sûr de produire certains états d'âme et de créer certains sentiments; en un mot, elle deviendra l'instrument par excellence de l'éducation; à ce titre, elle sera réglementée par l’État, comme moyen de gouvernement. Telle fut la conception des Grecs. Telle était aussi celle des Chinois de l’antiquité.

« Quand les anciens rois, dit Se-ma Ts’ien, ont fait leurs ordonnances relatives aux rites et à la musique, ils n’ont pas cherché à satisfaire les désirs des oreilles et des yeux, mais ils ont voulu enseigner au peuple à être juste dans ce qu'il aime et dans ce qu’il hait, et le faire revenir dans la droite voie humaine... En réglementant la musique, ils ont créé des principes modérateurs pour les hommes. La

musique est ce qui unifie. Il y a une musique de relâche-

ment; il y en a une autre qui porte au bien et qui, dans le peuple, dans les assemblées par arrondissement et par district, soit dans les demeures familiales, produit le respect, la docilité, l'affection, en faisant obéir les hommes à

l’harmonie » (Loc. cit). Le Yo-ki, $5, contient la déclaration suivante, que je reproduis textuellement d’après la traduction de M. Chavannes : « Comme la musique émeut profondément les hommes, comme elle produit le changement des coutumes et la transformation des mœurs, c’est pourquoi les anciens rois en ont fait un objet d'enseignement. »

De là à instituer une musique d'État, il n’y avait qu'un pas. C’est bien ce qu'ont fait les Chinois.

Voici un texte emprunté encore à Se-Ma Ts’ien, et qu'il faut lire sans oublier que, dans la réalité, le mode ne fait qu'un avec la mélodie où il est réalisé.

Un jour, Se vit le maitre de musique Z, et lui demanda : « Moi, Se, j'ai entendu dire que les airs et les chants étaient appropriés (à telle ou telle personne); pour un homme tel que moi, quel est le chant approprié? » — Maître { répondit : « Je ne suis qu’un artisan, indigne qu'on me demande cela; permettez-moi de vous réciter ce que j'ai entendu dire, et vous-même, mon fils, vous apprécierez. Ceux qui sont généreux et calmes, doux et corrects, doivent chanter le Song; ceux qui sont magnanimes et calmes, pénétrants et sincères, doivent chanter le Ta ya; ceux qui sont respectueux, modérés et qui aiment les rites, doivent chanter le Siea ya; ceux qui sont corrects, droits, purs, intègres et humbles, doivent chanter le (Xowo) fong; ceux qui sont corrects et droits, bons et affectueux, doivent chanter le Chang; ceux qui sont doux et placides, mais capables de décision, doivent chanter le Ts'i. » Le lecteur moderne croit retrouver l'esprit de Platon dans cet autre passage, qui fait contre-partie : « Les airs du pays de Tcheng se plaisent aux excès et débauchent l'esprit. Les airs du pays de Song font les délices des femmes et anéantissent la volonté. Les airs du pays de Wei sont vifs et mobiles et troublent l'esprit. Les airs du pays de 7s'i sont violents et excessifs et rendent arroganis. Ces quatre sortes d’airs excitent aux passions charnelles et nuisent à la vertu. » Le chant peut donc être une école de vertu ou de mollesse. Ces idées si anciennes ont traversé toute la civilisation antique, et nous les retrouverons au moyen âge. Ainsi, au xr° siècle de l’ère chrétienne, Guido d’Arezzo se fait l'écho des plus anciennes croyances de l'Orient, arri-

vées jusqu'a lui par la Grèce païenne, quand il parle d’un jeune homme qui, sous l'influence d’un chant voluptueux de cithare, fut égaré au point de vouloir entrer par effraction dans la chambre d’une jeune fille, mais seretira bientôt, repentant et couvert de confusion, « parce que le citrariste qui charmait son oreille venait de changer de mode », Citharædo mutante modum.

Chez les Grecs, depuis Pythagore, tous les penseurs ont vu dans la musique un instrument supérieur d'éducation.

‘Platon la définissait « l’art éducateur par excellence, celui

qui s’insinuant dans l’âme au moyen des sons, la forene à a la vertu » C’est à l’auteur du Protagoras que l’on doit cette belle parole : « Toute notre vie a béton d’eurythmie ».

Platon admet que les modes sont expressifs des divers états de l’âme, et qu’ils sont capables de créer ces mêmes états chez les exécutants et les auditeurs. Ainsi, le mode dorien est celui où peut se reconnaître, pour ainsi dire, et par lequel on peut former le citoyen idéal et parfait, « l’homme de cœur qui, jeté dans la mêlée ou dans quelque action violente, et forcé par le sort de s’exposer aux blessures ou à la mort, ou bien tombant dans quelque autre malheur, reçoit de pied ferme et sans plier les coups de la fortune ennemie ». De là la grande place de la musique dans l'éducation.

« Le défaut d'agrément, de rythme et d'harmonie, est la marque ordinaire d’un esprit et d’un cœur mal faits, de même que les qualités opposées sont l’image et l’expression de l’âme pleine de sagesse et de bonté.

« .… Si la musique, mon cher Glaucon, est la partie principale de l'éducation, n’est-ce pas parce que le rythme et l’harmonie ont au suprême degré la puissance de pénétrer dans l’âme, de s’en emparer, d’y introduire le beau et de la soumettre à son empire, quand l'éducation a été convenable, au lieu que le contraire arrive lorsqu'on la néglige? Le jeune homme éduqué convenablement par la

musique, ne saisira-t-il pas avec une étonnante sagacité ce qu'il y a de défectueux et d'imparfait dans les ouvrages de l’art et de la nature, et n’en éprouvera-t-il pas une impression juste et pénible? Par cela même, ne louera-t-il pas avec transport ce qu’il y a de beau, ne le cueillera-t-il

pas dans son âme pour s'en nourrir et devenir par la un

homme vertueux, tandis que tout ce qui est laid sera pour lui l’objet d’un blâme et d’une aversion légitimes ? et cela dès la plus tendre jeunesse, avant de pouvoir s’en rendre compte au nom de la raison, de cette raison que plus tard, lorsqu'elle arrivera, il accueillera avec tendresse, parce qu’en vertu du rapport intime qui se trouve entre elle et l'éducation qu’il a reçue, elle lui apparaîtra sous des traits familiers ?

«… Il est donc juste de dire que celui qui mêlera Îa gymnastique et la musique de la manière la plus habile, et qui saura les employer à l'égard de l’âme avec le plus de mesure, est bien meilleur musicien et plus savant en harmonie que celui qui met d’accord les cordes d’un instrument. (Platon, République, liv. IL.)

. Voyez donc si ce que je prétends ici est vrai, et pris dans la nature. Je dis qu'il n’est presque aucun animal qui, lorsqu'il est jeune, puisse tenir son corps ou sa langue dans un état tranquille, et ne fasse sans cesse des efforts pour se mouvoir et pour crier; aussi voit-on les uns sauter et bondir, comme si je ne sais quelle impression de plaisir les portait à danser et à folâtrer, tandis que les autres font retentir l'air de mille cris différents. Mais aucun animal n’a le sentiment de l’ordre ou du désordre dans les mouvements et de ce que nous appelons mesure et harmonie, tandis que ces mêmes Divinités qui président à nos fêtes nous ont donné le sentiment de la mesure et de l’harmonie avec celui du plaisir. Ce sentiment règle nos mouvements sous la direction de ces dieux, et nous apprend à former entre nous une espèce de chaîne par le chant et la danse: de là le nom de chœur (choros), dérivé naturellement du mot qui signifie joie (chara). (Platon, Lois, liv. IL.)

« Nous avons donné, par je ne sais quelle raison, le nom de musique à l’art qui, réglant la voix, passe jusqu’à l'âme et lui inspire le goût de la vertu » (ibid.),

Puisque la musique est un moyen de moralisation, et que l État a pour devoir de veiller au maintien de la Role il suit que la musique doit être réglementée par des lois. « En Chine, a dit Tolstoï, la musique était la propriété du gouvernement; il devrait en être ainsi partout. » Platon

voulait qu'il en fût ainsi dans sa République idéale; il proposait l'Égypte comme modèle.

« Il y a longtemps, à ce qu'il paraît, qu'on a reconnu chez les Égyptiens la vérité de ce que nous disons ici : que dans chaque État la jeunesse ne doit employer habituellement que ce qu'il y a de plus parfait comme figure et comme mélodie. C’est pourquoi, après en avoir choisi et déterminé les modèles, on les expose dans les temples, et il est défendu aux peintres et aux autres artistes qui font des figures ou d’autres ouvrages semblables, de rien innover, ni de s’écarter en rien de ce qui a été réglé par les lois du pays; et cette défense subsiste encore aujourd'hui, et pour les figures, et pour toute espèce de musique. Et si l'on veut y prendre garde, on trouvera chez eux des ouvrages de peinture ou de sculpture faits depuis dix mille ans (ce n’est pas pour ainsi dire, mais à la lettre) qui ne sont ni plus ni moins beaux que ceux d'aujourd'hui, et qui ont été travaillés sur les mêmes règles.

« .… Oui, c’est un chef-d'œuvre de législation et de politique. Leurs autres lois ne sont peut-être pas exemptes de défauts; mais pour celle-ci, touchant la musique, elle nous prouve une chose vraie et bien digne de remarque : c’est qu’il est possible de fixer par des lois, d’une manière durable et avec assurance, les chants qui sont absolument beaux. Il est vrai que cela n'appartient qu'a un dieu, ou à un être divin; aussi les Égyptiens attribuent-ils à Isis ces mélodies qui se conservent chez eux depuis si longtemps. Si done, comme je disais, quelqu'un était assez habile pour saisir, par quelque moyen que ce soit, ce qu'il y a de vrai en ce genre, il doit en faire une loi avec assurance, et en ordonner l'exécution, persuadé que le goût du plaisir, qui porte sans cesse à inventer de nouvelles musiques, n’aura pas assez de force pour abolir des modèles une fois consacrés, sous prétexte qu'ils sont surannés ; du moins, voyons-nous qu’en Égypte, loin que le goût du plaisir ait prévalu sur l'antiquité, tout le contraire est arrivé. » (Platon, Lois, liv. Il.)

« … En attendant, quelque étrange que la chose paraisse, qu’il demeure arrêté que les chants sont pour nous des lois. Si les anciens ont appelé de ce nom les airs qu'on

joue sur la lyre (nomoi), en cela ils n'étaient guère éloignés de penser comme nous; et quelqu'un d'eux, soit dans le rêve, soit dans l’état parfait de veille, avait eu peut-être une révélation confuse de cette vérité. Etablissons donc une règle inviolable que, lorsqu'on aura déterminé par autorité publique et consacré les chants et les danses qui conviennent à la jeunesse, il ne sera permis à personne de chanter ou de danser d’une autre manière, non plus que de violer quelque autre loi que ce soit. Quiconque sera fidèle à cette règle n'aura aucun châtiment à craindre; mais si quelqu'un s’en écarte, les gardiens des lois, les prêtreset les prêtresses le puniront, commeil a été dit. Que tout cela soit arrêté maintenant dans notre plan. (Platon, Loës, liv. VII.)

« .… Les anciens nous ont laissé un grand nombre de belles pièces de musiques et de belles danses. Rien ne nous empêche de faire choix de celles qui nous paraïîtront plus conformes et mieux assorties au plan de notre gouvernement. 11 ne faut pas que ceux qui seront élus pour faire ce choix, aient moins de cinquante ans. Ils prendront parmi les pièces des anciens celles qu'ils jugeront les plus propres à notre dessein, et rejetteront celles qui ne nous : conviendraient nullement. S'il s’en trouvait qui n’eussent besoin que de corrections, ils s’adresseront pour cela à des hommes versés dans la poésie et la musique, et se serviront de leurs talents sans rien accorder à ce qui leur serait inspiré par le sentiment du plaisir ou quelque autre passion, si ce n’est en très peu de choses; ils leur développeront les intentions du législateur et les obligeront à se laisser diriger par eux dans la composition des chants, des danses.

«.… Il est encore nécessaire de séparer les chants qui conviennent aux hommes de ceux qui conviennent aux femmes, après en avoir fixé le caractère, et de leur donner l'harmonie et la mesure qui leur sont propres. Car ce serait un grand défaut si nous choquions tous les principes de l'harmonie et de la mesure en adaptant aux différents chants un accompagnement qui ne leur serait point convenable. Il faut donc que nous en donnions des modèles dans nos lois; or, pour cela il est nécessaire d'attribuer à l’un et à l’autre sexe ce qui a plus de rapport à sa

nature; et c’est par ce qui distingue le caractère de l'homme et celui de la femme qu'il faut faire ce discernement. Ce que la musique a d’élevé, de propre à échauffer le courage, sera réservé aux hommes; ce qui en elle ressemble davantage à la modestie et à la retenue, la loi et la raison le destinent au caractère de la femme. » (Platon, Lois, liv. VI.)

Certes, c’est une utopie de vouloir absorber l’art dans la morale et de l'enchaïiner par des lois d'État. La morale doit être stable, fixe, immuable; l'art au contraire aime et doit aimer la nouveauté. L'un et l'autre sont donc très distincts (Ch. Lalo). D'autre part, quel artiste admettrait que sa pensée fût soumise à la police de l’État? Il n’y en a pas moins une admirable grandeur dans la doctrine de Platon. Pour. l’admettre, il suffirait de la réduire (au risque de lui enlever sa grâce originale) à des propositions moins ambitieuses : 1° l’art ne doit jamais être contraire à la morale; lorsqu'il devient immoral, il relève. de la police. (L'originalité de Platon est d’avoir dit que certaines musiques peuvent être tout aussi nuisibles aux bonnes mœurs que certains poèmes); 2° L'Etat, pour s’acquitter de son rôle d'éducateur musical, doit avoir un répertoire de chants à l’usage de la jeunesse; et il faut qu'il le constitue avec ce que les anciens ont fait de plus beau.

Aristote a sur Platon une supériorité : c’est un musicien compétent. IL emploie le vocabulaire technique, ce qui n’est pas le cas de l'auteur des Dialogues. Sur l'importance de la musique, son pouvoir expressif et sa place considérable dans l'éducation, il a les mêmes. idées, mais avec moins d’intransigeance :

« Tandis que la peinture et la sculpture, s'adressant à l’organe de la vue, imitent les objets extérieurs et les personnes à l’aide des couleurs et des formes, les arts musicaux (poésie, musique, danse), qui. agissent par l'intermédiaire du sens de l'ouïe, imitent (reproduisent) les états d'âme, les affections et les actions à l’aide du rythme, de la parole, et de la succession mélodique. » (Aristote, Poétique, ch. 1.)

« Il existe, dans les mélodies, des reproductions réelles de la colère, de la bravoure, de la continence, et généralemement de tous. les caractères éthiques. » (Aristote, Politique, VITE, 5.)

« Rien de pareil ne se constate dans les perceptions que les autres. sens sont capables de recevoir. Le toucher et le goût ne reproduisent en rien les impressions morales. Le sens de la vue les rend dans une: mesure très restreinte. Les images qui font l'objet de ce sens finissent peu à peu par agir sur ceux qui les contemplent; mais ce n’est point là précisément une imitation des affections morales. Dans les. compositions musicales, au contraire, il y a reproduction des états d'âme » (1bid.).

« Il est visible que l'harmonie et le rythme ont une certaine affinité avec l’âme; aussi beaucoup de philosophes ont dit que l'âme est uneharmonie, d’autres qu’elle porte une harmonie en elle » (ibid.).

« La musique ne doit pas viser à un seul but d'utilité, mais à plu-

sieurs. En premier lieu, elle contribue à l'amélioration morale. » (Aristote, Politique, VII, 7.)

« Qu'est réellement la musique dans la triple attribution qu'on lui donne : une science, un jeu, ou un simple passe-temps? on peut hésiter entre ces trois caractères, car la musique les possède également. Le jeu n’a pour objet que de délasser; mais il faut aussi que le délassement soit agréable, car il doit être un remède aux soucis du travail. Il faut également qu'un passe-temps, tout honnête qu'il est, soit, de plus, agréable, car le bonheur n'est qu’à ces deux conditions; et la musique tout le monde en convient, est un délicieux plaisir, isolée ou accompagnée du chant. Musée l’a bien dit :

.… Le chant, vrai charme de la vie.

« Aussi ne manque-t-on pas de la faire entrer dans toutes les réunions, dans tous les divertissements, comme une véritable jouissance. Ce motif là suffirait donc à lui seul pour la faire admettre dans l’édu- «ation. Tout ce qui procure des plaisirs innocents et purs peut concourir au but de la vie, et surtout peut être un moyen de délassement.

.… Il suffirait, pour démontrer la puissance morale de la musique, de prouver qu’elle peut modifier nos sentiments. Or, certainement, elle les modifie. Qu'on voie l'impression produite sur les auditeurs par les œuvres de tant de musiciens, surtout par celles d'Olympos. Qui nierait qu’elles enthousiasment les âmes”? Et qu'est-ce que l'enthousiasme, sinon une modification toute morale ?

.… Rien n’est plus puissant que le rythme et les chants de la musique pour imiter aussi réellement que possible la colère, la bonté, le courage, la sagesse même et tous ces sentiments de l’âme, et aussi bien tous les sentiments opposés à ceux-là... ; et lorsqu'en face de simples ämitations, on se laisse prendre à la douleur, à la joie, on est bien près de ressentir les mêmes affections en présence de la réalité... La musique est évidemment une imitation directe des sentiments moraux. Dès que la nature des modes vient à varier, les impressions des auditeurs changent avec chacun d'eux et les suivent. À une harmonie plaintive, comme celle du mode appelé mixolydien, l'âme s'attriste «et se resserre; d’autres modes attendrissent le cœur, et ce sont les moins graves : entre ces extrêmes, un autre mode procure surtout à l’âme un calme parfait, c’est le mode dorien... Ces diverses qualités des modes ont été bien comprises par les philosophes qui ont traité de cette partie de l'éducation, et leur théorie ne s'appuie que sur le témoignage même des faits. Les rythmes ne sont pas moins variés «que les modes : les uns calment, les autres bouleversent l’âme. Il est donc impossible de ne pas reconnaître la puissance morale de la musique ; et puisque cette puissance est bien réelle, il faut nécessairement faire entrer aussi la musique dans l'éducation des enfants. » (Aristote, Politique, 1. V, ch. v.)

« Dans les sociétés aristocratiques, loniens du vu‘ siècle, Eoliens et Doriens du vi*, l'habileté musicale était regardée comme inséparable d’une bonne instruction. L'idéal du

fl

« chevalier » grec est Achille, auquel on prète pour maître de musique le Centaure Chiron, ou Héraclès, instruit dans le même art par Linos. » (Th. Reinach.) Mariages, obsèques, marches, dîners d’apparat, cérémonies religieuses, fêtes multiples, presque toutes les circonstances de la vie publique et privée réclamaient l'intervention de la musique. L’éducation grecque préparait chaque enfant à tenir un jour sa place dans un chœur. Dans certaines fêtes solennelles où l'honneur de la famille, de la tribu, de la cité, était engagé, les jeunes gens devaient être en état de chanter et de. danser. C’est ainsi que Sophocle, encore très jeune, put chanter et danser pour célébrer la victoire de Salamine. Un fils de Pindare, Daïphante, parut de même dans une fète d’Apollon. Dans sa comédie des Muées (v. 967) Aristophane désigne par leur iacipit des chants patriotiques et traditionnels qu’on faisait apprendre aux enfants dans les écoles : /nvincible Pallas.… et Un cri retentissant..…. Il en était ainsi à peu près partout, et nous comprenons que les jeunes gens aient tenu une si grande place dans le lyrisme choral. L’Ode de Pindare à Aristoclide d'Egine fut exécutée par de jeunes Eginètes habitant les bords de l’Asopos (Néméenne, ur, 4). Nous avons cité plus haut de nombreux exemples du même cas.

Il nous suffit d’avoir montré que Platon et Aristote, tout en cédant à des préoccupations très modernes de beauté et d'agrément, sont fidèles (à leur insu) au vieux principe de la magie et se bornent à en tirer des conséquences politiques et pratiques; pour eux comme pour le magicien primitif, la musique est une « puissance morale », une €imitation » directe des sentiments, un moyen tout-puissant d’agir sur les âmes : c’est pourquoi ils lui font une si grande place dans un système d'éducation nationale.

ComnanJEu. — Musique. 11

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