‹ Histoire de la musiqueChapitre 38 sur 65 · A HR · texte numérisé non relu

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tuelles. Ce motif gracieux et limpide évoque le souvenir de beaucoup de pièces du graduel écrites dans le cinquième ton. On en retrouve le dessin initial dans l’offertoire Jubilate deo omnis terra du dimanche dans l’octave de l'Épiphanie, dans le graduel du sixième et (plus altéré) dans l'offertoire du huitième dimanche après la Pentecôte, dans celui du dix-huitième dimanche, Sanctificavit Moyses;, dans le graduel Gloria et honore de la messe pour un martyr pontife, dans l’introït de la messe du 18 juillet, dans l'offertoire Confessio et pulchritudo de la fète du 10 août.… Une fois de plus, nous saisissons ici une des différences essentielles qui séparent un moderne d’un primitif : de parti-pris, un moderne cherche la nouveauté, sans quoi son œuvre ne serait pas justifiée et n'aurait aucune raison d’être. Le primitif au contraire, semble penser que sans la conformité à la tradition, son œuvre serait une sorte de monstre.

Après ce prélude, le préchantre interroge le premier prophète paraissant devant les spectateurs : /srael, vir lenis, inque! De Christo, quid nosti? À quoi Israël répond :

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Tout ici, sauf le chant, est biblique. Israël est le nom de Jacob. Dans la Genèse (XXXII, 24 et suiv.) un ange, sous la figure d'un homme, lutte avec Jacob jusqu'au matin; puis il dit : « On ne te nommera pius Jacob mais Zsraël (mot hébreu signifiant fort contre Dieu). Et les paroles chantées ici sont la reproduction presque rigoureuse de celles que prononce Jacob lorsqu’avant de mourir il dit à ses enfants : « Le sceptre ne sera point ôté de Juda, ni le prince de sa postérité, jusqu'à ce que celui qui doit être envoyé soit venu; et c’est lui qui sera l'attente des nations. »

Sans transition (au moins dans le manuscrit), le préchantre continue ses apostrophes : à Moïse, dont la réponse (première partie) est chantée sur la même mélodie que la question; à Isaïe, qui répond en reproduisant les paroles

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de la Bible (Is, ch. VI, 1-7) : « Il est nécessaire qu'un

rameau sorte de la bouche de Jessé; de lui sortira une fleur qui est l'esprit de Dieu », image symbolique si souvent réalisée par les arts du dessin ; à Jérémie, qui répond, comme Moïse, sur la mélodie employée pour la question; à Daniel, à Abacuc, à David, à Siméon, à Élisabeth (cousine de la Vierge), à Jean-Baptiste qui reproduit le mot devenu populaire : « Je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses sandales » ; à Nabuchodonosor, à Virgile, qui chante le vers

(souvenir de l’Eglogue IV, 4}:

N Ecce polo demissa solo nova progenies est;

enfin à la Sibylle (la populaire Sibylle Érythrée), a laquelle il est fait allusion dans le Dies iræ, et qui répète ici le premier des vers acrostiches sur le jugement dernier que

lui prête"saint Augustin (Cité de Dieu, 23, livre XVII) :

Judicii signum tellus sudore madescet,

La pièce se termine par cette phrase agressive, résumant l'effet présumé de tous ces témoignages : Judæa incredula, cur manes adhuc inverecunda ? « Juifs incrédules, pourquoi refusez-vous encore d’honorer le Christ? »

Telle est cette pièce chantée, à la fois grandiose et enfantine. En eux-mêmes, les prophètes de l’Ancien Testament sont des figures extraordinaires, bien capables de séduire l'imagination d’un musicien, comme celle d’un statuaire ou d'un poète, surtout s’il a des tendances romantiques. Considérés d’un point de vue purement historique et humain, ils fournissent à l'artiste une matière très riche. Ce sont des inspirés, des égarés, des « surhommes » violents; et chacun d'eux a une psychologie propre, un caractère personnel, une attitude marquée par un trait énergique. Un seul artiste a ainsi compris le sujet et l’a traité de façon émouvante : c’est Michel-Ange. Pour le moyen âge, les prophètes perdent leurs qualités individuelles et s’absorbent, si l’on peut dire, dans une vérité générale et théologique. Aussi bien, quoi qu’ils appartiennent à l’ancienne loi, les sculpteurs les rapprochent des Apôtres; ils lés traitent comme eux, leur donnent la même tunique, le même livre,

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le même nimbe d'or (vitraux de Bourges), en les distinguant à peine, quelquefois, par le bonnet conique des Juifs. De là une certaine monotonie dans les représentations plastiques. On la retrouve dans le drame musical qui vient. d’être analysé : mais si elle existe pour nous modernes, qui voyons les choses du dehors, elle n’était pas sentie de nos! pères qui, au courant de tout ce qu'on allait leur dire avant même que la « pièce » commençât, mettaient précisément leur plaisir à revoir des choses connues. Les Prophètes ont cette qualité infiniment précieuse de toute œuvre d’art : l’ingénuité.

Le manuscrit de Saint-Martial de Limoges (xi® siècle) qui contient les Prophètes, fut découvert en 1741 par l'abbé Lebeuf (v. Son Histoire ecclésiastique de Paris, t. II, p. 65). Les Bénédictins s’en servirent (Histoire littéraire de la France, 1746, t. VII, p. 127) pour reculer et fixer les origines du théâtre moderne, Après eux, le manuscrit resta oublié jusqu'en 1816, date à laquelle il fut publié, en vue d’études purement philologiques par Raynouard. De Monmerqué et Fr. Michel rééditèrent le texte en 1839. Edelestan du Mesnil s’en occupa incidemment en 1849, dans son opuscule sur Les origines latines du théâtre français; il faut y ajouter les études de Magnin dans le Journal de l’Instruction publique (1835-36) et dans le Journal des Savants (18:46). La musique du manuscrit a été mentionnée pour la première fois en 1838 par Bottée de Toulmont dans ses Instructions aux correspondants du Ministère de l'Instruction publique (Comité d’études créé par Guizot), et publiée enfin par de Coussemaker en 4852, dans son Histoire de l'harmonie au moyen äge, puis en 1861, dans ses Drames liturgiques.

Le sujet de l’Annonciation est lié, lui aussi, à un dogme fondamental. Le point de départ, c’est le récit de saint re (I, 26-47), unique dans le texte des quatre Évangélistes, où sont évoquées les images les plus délicates et les plus gracieuses. Un ange, messager de Dieu, apparaît à Marie, déjà fiancée à un homme; après l'avoir rassurée, il lui annonce que ses vraies les sont avec le ciel, qu’elle va être visitée par l'Esprit de Dieu {la conception a lieu au moment même où parle l'ange) et qu’elle mettra au monde l'héritier de David et de Jacob, le fils du Très-Haut, le

Sauveur,

Innombrables sont les œuvres du moyen âge qui, dans tous les arts, se sont inspirées de ce récit. Pour les arts du dessin, il y a une

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fresque, indécise et brouillée comme un souvenir d’aieule, qui permet de remonter jusqu'à l'époque des catacombes; il y a les miniatures des manuscrits, lés mosaïques basilicales où l’on voit Marie occupée à filer la pourpre destinée à la confection du voile du Temple, les bas-reliefs (Saint-Marc de Venise), les terres cuites (trésor de la basilique de Monza), les ivoires, les œuvres de glyptique (onyx du British Museum, où on voit l’Ange Gabriel en Cupidon)... Pour l'architecture, il y a Notre-Dame de Paris! Dans les arts du rythme, les poésies chantées, monodies ou motets, les proses charmantes d'Adam de Saint-Victor (xn° siècle), où l'idée de la Vierge et le symbolisme qui l’exprime tiennent une si grande place. *

Depuis un temps qu'on n’a pu fixer avec précision, mais qui est postérieur au n° siècle, l’Église a d’abord une fète de l’Annonciation, célébrée le 25 mars; d’autres encore sont consacrées à la Vierge : celle de la Nativité (8 septembre), celle de l’Immaculée-Conception (8 décembre) et celle de la Purification (2 février), fêtes où les textes sacrés sont repris et illustrés par le chant. Aux premières vépres du 25 mars, on chante :

Spi. ri-tus Sanc-tus in te descendet Mari - a,

Et virtus al tis . simi obum - brabit ti. bi.

Ces paroles sont tirées de l'Évangile de Luc; mais il importe de remarquer une fois de plus la forme du dialogue ici employée. Les fidèles semblent s'adresser eux-mêmes à la Vierge. Là est le germe de l’« imitation » dramatique.

Une innovation rituelle vint favoriser le passage de;la liturgie proprement dite à l’action lyrique. Le pape Sergius (637-701) avait ordonné une procession aux quatre fêtes de la Vierge (cf. Duchesne, Liber Pontificalis, t. 1, p- 371, 376, 381 et les notes). C’est dans une de ces processions qu'est venue s’encadrer — épisode nécessairement assez bref, s’il est réduit à lui-même — la mise en action de la scène biblique. Elle nous a été conservée précisément

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