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L’incantation magique, origine commune de la musique et de la poésie. — Les primitifs et les Esprits. — Le chant considéré comme moyen de mettre les Esprits en rapport avec l’homme, et d’agir sur eux. — La voix et la parole d’après les primitifs orientaux. — Termes usuels du langage moderne attestant l’origine commune et magique de la poésie et de la musique : charme, ode, etc. — Emploi du chant magique dans diverses circonstances de la vie; caractères généraux de l’incantation.
Très loin dans le passé, aussi haut qu’on puisse remonter vers la nuit des origines, apparaît un fait universel, profond, révélateur de la nature de l’homme qui est avant tout un être de foi, d'imagination et de sentiment : c'est l'usage de l’incantation magique.
L'incantation est le prototype de l’art musical. Tout est parti de là : technique du chanteur, science du rythme, lyrisme. La musique et la poésie, tour à tour divergentes et parallèles, sortent de la magie orale comme les cornes de la lyre sortent de la base de l'instrument. Des pratiques de magie, l’homme est passé à la foi religieuse et aux cultes organisés; de la foi, lentement et très tard, il est arrivé au sentiment direct de la nature : et ces trois stades sont ceux de l’histoire de la musique, liée étroitement à celle de la civilisation comme à celle de l'esprit humain. De lentes évolutions qui transposaient la même pensée et modifiaient son contenu tout en conservant ses formes géné-
rales permettent de retrouver le magicien primitif jusque dans l'artiste moderne.
D’après les anciens, la magic serait née en Perse.
k L'INCANTATION MAGIQUE CHEZ LES PRIMITIFS
Hérodote (1, 23), nous apprend que le « mage », chez les Perses, était un prêtre chargé d’un chant spécial, la théogonie, sans lequel la loi ne permettait pas qu'on fit un sacrifice. D’après un moderne (le danois Lehmann, 1898), la magie se serait formée en Egypte et en Chaldée, d’où elle serait passée chez les Juifs, pour pénétrer ensuite la civilisation grecque et plus tard les nations chrétiennes de l’Europe. Il y a eu certainement des emprunts de peuple à peuple, comme il y a des courants à la surface de la mer; mais la recherche d’une source commune serait vaine. La magie musicale est partout chez elle. Il suffit d'observer
son universalité dans les temps modernes, pour en con-
clure qu’elle a été connue et pratiquée universellement
par les primitifs. Demander s’il faut en attribuer l’inven-
tion à tel ou tel, comme faisait Plutarque, serait aussi
vain que de rechercher, selon le mot de l’empereur Julien,
quel est l’homme qui a toussé ou éternué le premier!
Par « primitifs », on entend deux sortes de groupements sociaux : ceux qui sont au seuil même de l’époque la plus ancienne sur laquelle nous ayons des documents fixés par l'écriture; et ceux qui aujourd'hui encore, en Afrique, en Amérique, dans le monde oriental, sont à un degré très inférieur de culture. Chez les uns et chez les autres, la genèse de la musique peut être ramenée aux observations suivantes.
Dans l'ignorance où il est des lois physiques, et suivant l'instinct qui lui fait projeter dans le monde la société dont. il fait partie, le primitif assimile à des personnes tous les phénomènes qui touchent ses sens et son imagination. La croissance d’un végétal, l’ordre des saisons, le beau temps et l'orage, la douleur et le plaisir, la vie et la mort, tout lui paraît être la manifestation d’une force personnelle analogue à celle qui est en lui. En traversant un bois, sent-il une odeur inaccoutumée produite par une source d’eau sulfureuse ? Il croit que ce souffle d’air est quelqu'un; — quis deus? incertum est; habitat deus! — 1] en fait un Esprit; plus tard, il en fera un dieu (Méphitis), et lui dressera un temple. Ainsi du reste. Lorsque les philosophes antiques affirmaient que le monde « est rempli d’une multitude d’âmes » et lorsqu'Hésiode donnait une énumé-
ration interminable de dieux et de déesses, ils étaient l'écho de très vieilles croyances déjà parvenues à la seconde phase de leur évolution.
Le primitif ne sait pas le nom des Esprits, — notion qui sera considérée plus tard comme ayant la plus haute importance ; — et une de ses premières préoccupations est de les connaître pour leur arracher ainsi quelque chose de leur secret. Savoir leurs noms et leur figure réelle, c’est avoir prise sur eux. Dans son étude sur la musique de la tribu Ohama, miss Fletcher classe à part les chants exécutés pendant une veille de jeûne où les « Pouvoirs invisibles » sont appelés à se révéler eux-mêmes aux suppliants sous une forme particulière. L’Indien veut créer, entre lui et les Esprits, ce secret et mystique commerce que l'Hippolyte d'Euripide se flatte d’avoir avec Artémis; et 1l s’y eflorce à l’aide du chant devenu une sorte de medium. 11 observe en outre que la nature lui est tantôt hostile, tantôt bienfaisante : 1l voit là une manifestation de la colère des Esprits ou de leurs bonnes dispositions, de leur jalousie ou de leur bienveillance. Il faut donc agir sur eux, Comme on agirait sur des hommes dont on ne saurait se passer. Le moyen supérieur de l’action, c’est encore le chant magique. Ses effets sont réputés infaillibles. Certaines formules modulées constituent la grande puissance de séduction et de charme; avec elles, on pourra commander à ces forces redoutables dont l’homme est entouré; on accomplira des miracles : on sera maître de tout.
La magie a bien des ressources ; elle trace des figures, elle façonne des images, elle mélange ou brüle des substances diverses; elle a des gestes particuliers, des philtres : mais, sans le chant qui les accompagne, les moyens qu'elle met en œuvre seraient sans vertu; avec le chant, rien ne saurait leur résister. Cette croyance se rattache à une idée primordiale. La voix humaine étant révélatrice (plus directement encore que le regard) des états de l’âme, les primitifs l’ont considérée comme un grand pouvoir mystérieux. Plutarque se faisait l’écho d’une très vieille pensée quand il disait : « l’homme remplit un devoir essentiel en remerciant les dieux qui lui ont donné le privilège de la voix articulée » (De mus., Il). Dans l’Inde, à une époque
relativement récente, la parole était personnifiée sous le nom de Mâthra Spenta, et on lui offrait des sacrifices. On sait quelle est dans la Bible l'importance de l'idée de Verbe. D'après les Égyptiens, le dieu Thôt avait créé le monde non par la pensée ou le geste, mais en poussant un grand cri : de sa bouche et des sons émis avec la Voix juste étaient sortis quatre autres dieux qui, doués à leur tour de la même puissance, avaient organisé l'univers. Le vieil Homère et Eschyle, pour caractériser les hommes par une épithète de nature, disent : « les hommes à la voix articulée »; dans l'esprit d’un ancien, cette épithète éveillait des idées très spéciales : elle avait la même valeur que, pour un moderne, les mots « raisonnable » (distinction de l’homme et de l’animal) « artiste », ou « savant ». Modulées selon les règles, les paroles ne restaient pas immatérielles en sortant de la bouche du magicien; « elles prenaient, pour ainsi dire, en substances tangibles, en corps animés eux-mêmes de vie et de vertus créatrices »
(Maspéro).
Verbaque pondus habent…
dit Ovide en parlant d’une incantation magique.
La commune origine de la musique et de la poésie, toutes deux issues de l’incantation magique par voie de différenciation, est attestée par certains mots du langage usuel; il suffit de remonter de leur signification actuelle à leur sens initial. Le mot « charme », devenu banal, désigne les impressions d'agrément que nous laisse une belle mélodie. Or, charme vient du mot latin carmen. Aux époques relativement récentes de l’histoire, le carmen est un vers, destiné à être lu; mais, antérieurement, c’est un commandement religieux, une formule trouvée dans les livres sybillins (comme celle qui, chez les Latins, ordonna qu'une statue de Cybèle fût amenée de Pessinunte), une proclamation solennelle précédant un acte important de la vie sociale (ouverture des jeux, déclaration de guerre par les féciaux, conclusion d’un pacte, etc...) ; enfin, tout au début, c’estun chant magique. Tite-Live nous apprend (1. XXVII, ch. 37), que 27 jeunes filles (nombre déterminé par une tradition de magie), durent un jour par-
courir la Ville en chantant un « carmen », pour purifier Rome souillée par la naissance d’un hermaphrodite et par d’autres prodiges. Cette locution, carmen canere, significative en pareille circonstance, se retrouve dans la Loi des XII Tables. Les Latins se sont même servis de ce mot pour désigner la musique instrumentale; ils disaient : le
« carmen d’une lyre », le « carmen d’une cithare », celui d'une flûte, ete. Vers, chant et magie ont donc été désignés par un même mot; s'il en est ainsi, c’est qu'à l’origine les trois choses n'en faisaient qu’une, ou étaient associées. Les premiers poèmes ont été des œuvres religieuses, chantées, douées d’un rythme comme les formules magiques; ainsi s'explique le passage de l'incantation à la poésie : le rythme fut le lien commun. =
Le mot ode, employé par les poètes français depuis le xvi® siècle pour désigner une forme de composition où les idées musicales ont toujours persisté plus ou moins, vient du mot grec où —chant, contracté de &oër. Or ce dernier mot (d'où a été formé aède) a eu à peu près la même fortune que carmen. Il est employé dans la traduction du Psaume LVII (6) par les Septante, pour désigner une formule de magie. Dans l'Odyssée (XIX, 457), Homère dit que les fils d’Autolycos arrêtèrent par une « &o:èn », ou chant magique, le sang noir qui coulait de la blessure d'Ulysse.
Dans la magie orale des Assyriens, plusieurs incantations étaient dites par le prêtre appelé le zammeru, mot qui vient de la racine zamäru — chanter. Chez les Égyptiens antiques, le mot hosiou désignait certaines formules d’incantation, au sens précis de chant. Dans l’Avesta (ensemble des textes sacrés de la religion zoroastrienne), il y a cinq poèmes appelés Gâthas, contenant les textes les plus saïnts dans une langue très archaïque; or, « Gâtha » signifie chant, chose chantée (James Darmesteter).
Enfin, plus près de nous, on peut observer la filiation significative des mots enchanter et chanter. Avant d’être une banale formule d'agrément, le verbe « enchanter » a exprimé l’action très grave qu'on exerçait, à l’aide dela magie musicale, sur une personne ou sur un objet; et avant d’être récitée avec des gestes spéciaux, la formule magique a été chantée (in-cantare). Hincmar, archevêque de Reims (1x siècle) parle de personnes dont les habits étaient « enchantés », c’est-à-dire rendus invulnérables par des mélodies magiques. Âu moyen âge, on croyait préserver les morts de toute profanation en fixant leur cercueil avec des clous « enchantés » (Dict. de Daremberg et Saglio, I. fig. 1616). Chez les Romains, la loi des XII Tables édictait des peines sévères contre celui qui avait enchanté (rendu vaine, stérile, ou empoisonné) la récolte d'autrui (qui fruges incantasit..….). — Nous possédons un certain nombre de formules magiques recueillies chez les anciens peuples de l'Amérique moyenne et de la région ando-péruvienne, transcrites par les missionnaires espagnols sous diverses rubriques; ils les caractérisent par les expressions salmear, salmodiar, salmodia, et quelquefois cantares.
Comme les primitifs voient partout des Esprits animés de colère, de haine, de ruse, de perfidie, de méchanceté, de tous les sentiments humains, et qu’ils considèrent certains chants comme un pouvoir souverain de charme, il s'ensuit que l’incantation est mêlée à toutes les circon-
stances de leur vie : « chez les Indiens, la musique enveloppe, comme une atmosphère, chaque cérémonie religieuse, tribale et sociale, et aussi toute existence individuelle » (miss Fletcher). Cette affirmation pourrait, semble-t-il, s'appliquer aussi bien aux Grecs primitifs qui, avant d'élever si haut leur civilisation, ent été de vrais sauvages, comme l’attestent certains traits de leur mythologie.
Le chant magique a les caractères suivants : il unit la
mélodie à des paroles habituellement inintelligibles au noninitié; dans sa structure musicale, il obéit (autant que cela est reconnaissable pour nous) à une des lois les plus importantes en matière de magie, encore observée par les compositeurs modernes : l’imitation (au sens aristotélicien du mot), en vue d’une action à exercer sur le semblable par le semblable. Il est étranger à toute préoccupation d’esthétique. Il n’est pas fait pour un auditoire; il s'adresse à un seul être, sensible aux moindres détails d'exécution, mais invisible : l'Esprit sur lequel l’incantateur veut agir. Il contient, à ‘état embryonnaire, tout ce qui, plus tard, constituera l’art proprement dit. Une de ses règles essentielles, restée fondamentale dans la musique moderne, c’est la répétition des formules, le rythme; c’est aussi le soin apporté à l'exécution. La voix ne suffit pas; il faut qu’elle soit juste, sous peine de produire un effet contraire à celui qui est attendu. Il y avait chez les Égyptiens un terme de magie très important, étudié pour la première fois par Champollion : Mä-Khréou. On a dit qu'il signifiait « celui qui crée par la voix » (Moret), « celui qui réalise par la parole » (Ph. Vireg); M. Maspéro traduit ainsi : « celui qui est Juste de voix ». M. P. Foucart a rapproché cette locution du nom des Æumolpides (ceux qui chantent bien) famille sacerdotale ayant le privilège des mystères d'Eleusis (Mém. de l’Acad. des Inscript., t. XXXV, p- 30 et suiv.).
Les incantations magiques des primitifs anciens ne sont pas connues de façon directe, à l’aide de documents notés ; mais nous pouvons nous en faire une idée suffisante à l’aide des textes, des inscriptions, des monuments figurés, et aussi de certains faits du folklore interprétés comme résultant de traditions très lointaines. Quant aux incantations maoïiques des primitifs modernes, elles nous sont très bièn
connues en partie, grâce à des voyageurs qui les ont recueillies avec des appareils phonographiques. Ces deux sortes de documents concordent si bien, qu’on peut voir dans l’usage de la magie musicale une marque authentique de l’universelle humanité.
Étant donnés les noms des familles de hiérophantes qui ont prés cédé les Eumolpides (noms reproduits par M. Foucart, loc. cit.) et
dont aucun ne suggère une idée musicale, il n’y a, semble-t-il, aucune conclusion à tirer de ce nom, dù à un simple hasard. Mais
. l'ensemble des Mystères d’Eleusis a bien le caractère magique, quoi-
que M. Foucart ne parle qu’incidemment du « chant », des « formules modulées » et des « mélopées sacramentelles » (Zbid. p. 73, et t. XXX VII, p. 25). Un trait significatif, c’est que dans ces mystères, il n’est question ni de mérite et de démérite, ni de bons et de méchants, mais simplement d'initiés et de non initiés, comme dans la magie primitive, à laquelle avait succédé une liturgie différenciée.
Nous résumerons ainsi les propositions qui servent de point de départ et de plan à notre étude :
L’angoisse de l’homme traduisant l’hostilité de la nature par la conception d’Esprits farouches auxquels il oppose l’incantation, arme à la fois défensive et offensive : tel est l'origine de la musique;
La transformation de ces Esprits en divinités plus douces et moins grossières; le développement de l’incantation initiale en lyrisme religieux socialement organisé; peu à peu, et par voie d’abstraction, l’art cultivé pour lui-même en vue du pur agrément : telles sont les trois phases d’évolution qui, dans chaque pays, peuvent fournir le plan d’une histoire musicale,