‹ Histoire de la musiqueChapitre 7 sur 65 · LES PLUS ANCIENS MONUMENTS · texte numérisé non relu

LES PLUS ANCIENS MONUMENTS

Inscriptions de la pyramide du roi Ounas. — L’incantation contre la morsure des serpents chez les Egyptiens et certains peuples de l'antiquité. — Incantations employées comme remèdes dans les maladies. — Autres exemples : l’incantation employée pour agir sur les animaux (légende d'Orphée), pour obtenir la pluie et le beau temps; pour provoquer, faire renaître, ou œæntrarier l’amour. — Les chants magiques de perdition. — L'incantation et l’amnésie; l'évocation des fantômes ; l’exorcisme.

L'inscription la plus ancienne que l’on connaisse (comme texte d’une grande étendue, les inscriptions d’Abydos étant plus archaïques mais beaucoup moins développées) se trouve sur une pyramide d'Egypte qui reporte la pensée à plusieurs milliers d'années avant l’ère chrétienne; elle intéresse les

Eve : :

origines de la musique, parce qu’elle est un document sur

l'usage pratique de l’incantation.

Cette pyramide, que les touristes peuvent visiter depuis 1882, est un peu au sud-ouest de la grande pyramide à degrés de Saqqarah. Elle appartient à la période de l’ancien empire, dite période memphite. Il serait impossible de préciser une date sans discuter les doctrines du comput court et du comput long en matière d’archéologie égytienne; discussion qui a pour point de départ un fait astronomique et qui échappe à notre compétence. Cette pyramide de Sagqarah contient la chambre mortuaire du roi Ounas. Un sarcophage d’albâtre est scellé dans le mur ; tout autour, des hiéroglyphes (textes relatifs au rituel des morts, prières, formules d’incantation) qui ont été traduits par M. Maspéro.

L’incantation magique y est mentionnée expressément (dans la partie où il s’agit des rapports qu'aura Ounas

avec les autres dieux). L'ensemble du texte est d’ailleurs très différent des inscriptions où les Grecs et les Latins nous ont laissé le souvenir de certains actes officiels : c’est un morceau Îyrique; il est construit ; il a un rythme. On y trouve, comme en une sorte de parenthèse, des règles que par un scrupule de formalisme, l'inscription semble se donner à elle-même (l'écriture équivalent ici à des rites oraux, qui sont censés agir par eux-mêmes, grâce à leur vertu propre) : dire quatre fois, — répéter quatre fois. La pensée générale est de caractère chimérique et tragique ; car une des choses essentielles écrites sur les murs de cette chambre mortuaire, c’est qu'Ounas n’est pas mort, qu'il existe toujours. Cette idée reparaîtra chez les Grecs. Gœæthe a dit que les Anciens ont fait « le plus beau rêve de la vie »; ce rêve n'est-il pas plutôt un affreux cauchemar? La partie de l'inscription à laquelle il convient de s'arrêter est celle qui contient des formules magiques destinées à préserver Ounas, dans ses voyages d’outre-tombe, contre la morsure des serpents. Tout ce qui éveille l’idée d’un chant y apparaît de façon assez nette : rythme, symétrie, oppositions, balancement des membres de phrase, allitérations, chocs et cliquetis de syllabes : « Les formules VII et VIII sont intraduisibles dans leur concision; ce sont des strophes allitérées qui agissent surtout par le choc des sons... Toutes ces formules paraissent cadencées et destinées à être chantées; ce n'étaient peut-être, à l’origine, que des chants de charmeurs de serpents » (Maspéro).

Pour qu’une incantation magique de ce genre soit fixée par l’écriture au profit d’un souverain mort, il faut que la puissance attribuée à la formule résulte d’un long usage et d’une tradition lointaine. Ce document, qu'on pourrait faire remonter à 3000 ans environ avant J.-C., nous renseigne donc, en réalité, sur une période bien antérieure. (Il en est de même pour le bas-relief trouvé par L. de Sarzec en Asie-Mineure, et où l’on voit un joueur de harpe dans une scène religieuse. Il semble remonter à une époque aussi reculée.) D'ailleurs, l’antiquité de la pyramide elle-même a modifié sur un point très important les idées des archéologues. En Egypte, on avait Jusqu'ici trouvé des incantations contre la morsure des serpents dans des monuments d’un âge beaucoup plus rapproché de nous (entr’autres sur un cercueil de la XXVI® dynastie, conservé aujourd’hui au musée de Stockholm); aussi, toutes les fois qu’on rencontrait des formules du même genre dans les papyrus (le cas est fréquent) on

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les attribuait à une basse époque en y voyant une décadence et une dégradation du culte. Et voici que la magie musicale apparaît aujourd'hui dans le recul des siècles, à l'origine et non à la fin de la religion. Elle n'est pas une dégénérescence des cultes organisés; elle les a précédés!

M. Maspéro n’affirme pas; il énonce une probabilité. On ne peut s'empêcher de remplacer sa conjecture par une quasi certitude, quand on songe que l'usage de prévenir la morsure des serpents ou de la guérir, — ou encore, d'une façon générale, celui de traiter la douleur physique à l’aide du chant, est un fait presque universel,

Dans l'Italie antique, les Marses étaient célèbres pour l'efficacité de leurs incantations contre les serpents. (Pline, Hist nat., XX VIII, & et 5. Cf. Tibulle, El. XI, liv. I, V, 19 sqq.; Ovide, Amores, II, Eleg. I, 25; Met. VII, 203; Sénèque, Médée, 690). — L'art de guérir les maladies par le chant magique est la partie essentielle de la médecine chez les primitifs. Chez les Grecs antiques, on chantait pour faire cesser une épidémie (Schol. {liade, I, 473; Sophocle, OEd. R. V. 5; Pollux, £tym. m., au mot Ilaïav). Pindare (Pyth. III, 91) dit qu'Esculape guérissait les malades « en les enveloppant de chants très doux ». Platon admet le chant comme procédé curatif, et affirme que sans le chant, les recettes sont inefficaces (Rép. IV, Charm. IN; cf. Euthyd., Théét.). Sur le pouvoir qu’a le chant d'arrêter l’éffusion du sang, Lucain donne un témoignage analogue à celui d'Homère (Ph. IX, 643). Un marbre trouvé dans le voisinage d’Athènes et aujourd’hui à Cassel, contient des inscriptions qui nous donnent une idée de ces chants (/nscriptions attiques de l’époque romaine, vol. III, partie I, édit. G. Dittenberg, n° 171; cf. le chant conservé par Athénée, liv. XV, t. LIT, p. 559 de l’édit. Teubner). A l’idée de la maladie traitée d’abord par l’incantation magique se rattachent tous les hymnes où on invoquait Pæan, Æsculape, Chiron, Machaon, Podalire, laso, Akeso, Panacée, Hygiée. Aristoxène de Tarente parle d’une épidémie de folie qui sévissait sur les femmes de l'Italie méridionale et pour la conjuration de laquelle l’oracle répondit aux Locriens ainsi qu'aux habitants de Rhégium qu’il fallait « chanter des péans de printemps pendant soixante jours ». La connaissance des chants magiques était aussi nécessaire que celle de la nature des racines et l’usage des plantes (Elien, De nat. anim., I, 18). L’inscription d’une stèle (époque de Trajan) trouvée en Égypte sur l’emplacement de l’ancienne Ptolémaïs, atteste que la guérison était regardée comme un fait magique obtenu par le chant (plus tard par l’invocation orale, dont l'écriture est le dernier substitut). « La peste fuit sous l'influence d'un chant », dit Lucain (Ph. XI, 339). Dans son opuscule Sur les choses rustiques, Caton l'Ancien (IIe s. avant l’ère chrétienne) indiquait comme remède contre les luxations des formules magiques qu'on se bornait alors à réciter mais qui sont d'anciennes incanta-

tions, comme l'atteste leur nom (cantiones). Dans un traité sur le mème sujet, Varron donne, d’après Stolon, un remède contre la goutte qui est encore une cantio. Plutarque cite le musicien Thalétas de Crète comme ayant délivré Sparte de la peste à l’aide de la musique. Les r:loîuta, chants contre la peste, étaient un genre fixé, dont on retrouve la survivance dans les religions modernes. Des textes d'Homère et de Lucain (effusion du sang) on peut rapprocher un poème finnois (runo 8, 9) où un héros blessé par un fer enchanté cherche celui qui le guérira « par la vertu mystérieuse des paroles originelles »; il trouve un vieillard magicien qui entonne un chant sur le fer qui a fait la plaie et sur la blessure elle-même. Tous ces usages ne sont pas des innovations de l’époque à laquelle appartiennent les textes qui nous les font connaître, mais les points d’aboutissement de la très lointaine tradition venue des primitifs. Chez les demi civilisés contemporains, ou primitifs modernes, mêmes observations. Dans une étude sur les Indiens Ojibwa (une des tribus les plus considérables des États-Unis, entre la province d'Ontario et le Red River of the North), B. J. Holman nous montre un herboriste accroupi dans une hutte:et chantant, tandis qu'il prépare une mixture : grâce au chant, la drogue aura un goût détestable pour le démon qui a pris possession du corps du malade et qu’il faut chasser (Seventh annual Report of the Bureau of Ethnology, Washington, Gov. printed office, p.149 et suiv.). On peut rapprocher ce fait du témoignage de Platon cité plus haut, et de celui de Macrobe (Comment. I, 3) signalant l'usage de chanter en administrant les remèdes. Des médecins tels que Marcellus Empiricus, Vindicianus, - ont conseillé de semblables pratiques. Théophraste (1v®s, av. J.-C.) cité par Athénée (Deipnosoph., XIV, 18) disait que la coxalgie se guérit par une musique en mode phrygien. Dans son livre Sur les remèdes qui nous est connu par un manuscrit du 1x° siècle, Marcellus s’appuie sur l’autorité des médecins, professionnels ou non, qui l’ont précédé : les deux Pline, Apulée, Celse, Apollinaris, Designatianus, Siburius, Eutrope, Ausone; or le carmen est conseillé plusieurs fois dans ses formules (De medicam., VIII, 199; XV, 11; XXIX, 45; XXX VI, 70). Nicolaus Mirepsius recommande, pendant la préparation d’un parfum médical, de chanter les sept voyelles, et prescrit, pendant l'absorption d’une médecine, de chanter trois fois le « trisagion » (Fabricil, Biblioth. gr., XIII, 6, 7). — Ces textes nous montrent donc la même idée à diverses phases de son évolution : après avoir fait partie des usages populaires, elle s’installe parmi ces notions coordonnées qui sont la première forme de la « science ». L'évolution est la même dans l’histoire des cultes et dans celle du lyrisme qui les accompagne. — Chez les Indiens Ojibwa, il y a une grande société de médecine (Midé-wiwin), placée sous la protection des « Manitous » et composée de « Shamans », où la connaissance des chants magiques est aussi importante — et aussi secrète — pour le guérisseur, que celles des drogues. (Un de ces chants est reproduit dans le Report déjà cité, p. 214.) La plupart de ces chants sont des répétitions de mots incohérents auxquels on ajoute des syllabes

Aénuées de sens, uniquement pour prolonger la note, le tout étant “ecommencé indéfiniment, ad libitum. Chez les demi-civilisés, l’art de

guérir est l’art de chasser le démon du corps du malade, à l’aide du

chant magique (Mæœrenhout, Voyage aux îles du grand Océan, 1837, t. I, p. 539). Au Congo, le makanga (sorcier) organise devant la hutte du patient un véritable concert avec chants, danses, orchestre, et se livre à une pantomime où il lutte en duel contre le démon de la maladie, en lui portant des coups fictifs, et semble enfin le terrasser; après quoi on entonne un chant de victoire. — Les faits qu’on pourrait grouper autour de cette idée sont innombrables. Ils restent fréquents dans la période moderne, chez les civilisés. Guillaume, abbé de Saint-Thierry, raconte dans sa Vie de saint Bernard, que Bernard étant tourmenté, dans son enfance, d’un violent mal de tête, on fit venir üne magicienne pour apaiser ses souflrances à l’aide d’un carmen (Vie de saint Bernard, 1, 2, dans la Collection des monuments relatifs à l'Histoire de France, t. X, p. 152); telle, la præcantatrix dont parle Plaute (Wiles gl. III, 1, V, 99, et III, 2) et la chanteuse appelée au chevet de Delia malade (Tibulle, I, 5, 8). Du Cange cite des « lettres de rémission » et des textes où on lit : « … Tous guérirent, excepté icelui Estienne, qui fit charmer la plaie qu'il avait sur la tête, sans autre remède y quérir » ( xv® siècle). On lit dans une pièce de 1457 : « .… Lequel Anglais se fist, comme l'on dit, charmer par un franc-archier » ([d.). La formule écrite, pour ne pas dire |’ « ordonnance », est le point terminus où aboutira, après son évolution, le primitif carmen médical. La transition sera la formule simplement récitée. Ainsi, au xv° siècle, on avait des recueils de recettes et de formules magiques à dire, contre les blessures; cela, en tous pays. (Un seul exemple ajouté aux prérédents : B. N., fonds allemand, n° 333, frag. b : formules magiques contre les blessures.)

L'incantation a été employée pour agir sur les animaux, sur les personnes, sur les choses. Il est impossible de citer tous les cas où le chant magique a été en usage, et de produire tous les textes ou monuments qui se rapportent à chacun d’eux. Un tel sujet ne saurait être épuisé, même en plusieurs gros volumes. Il suffit de dire que le chant magique, par son pouvoir supposé, a été une arme universelle, tour à tour défensive et offensive : il y a eu des chants pour amener la pluie ou le beau temps, le soleil ou la tempête; des chants de salut, et des chants de perdition entraînant mort d'hommes ou cataclysmes effroyables ; des chants pour l'amour, la vengeance, la guerre; des chants pour évoquer des spectres et ramener les morts des Enfers sur la terre; des charts capables de changer les lois de la nature!

La plupart des documents qui nous font connaître ces faits appartiennent à des époques qui n’ont plus le caractère « primitif »; mais d’abord, ils sont les témoins de la tradition : de plus, ils nous montrent que l’idée d’une magie musicale toute puissante a été tenace et vivace dans les périodes de civilisation avancée. Aïnsi le fonds de l'esprit humain persiste et reparaît avec ingénuité malgré tous les systèmes d'idées que la culture échafaude sur les instincts primitifs.

Dans quel ordre placer les diverses catégories de faits que nous connaissons? Peut-être convient-1l de suivre l’ordre naturel des besoins de l’ncmme : après la nécessité de se défendre contre les reptiles, contre les monstres de toute sorte dont la forêt redoutable est peuplée, l'angoisse devant les phénomènes atmosphériques; enfin les sentiments altruistes, la concorde ou la guerre d’homme à homme, l’amour et la haine, la lutte contre la destinée. Et pour tout cela, pour cette magie dramatique où l’histoire réelle de l’art musical se confond presque avec celle de la jeune humanité, nous ne pouvons donner, non à cause de pénurie mais de surabondance, que quelques exemples, quelques excerpta pris un peu de tous les côtés.

Sur l’incantation employée comme moyen de communiquer avec les Esprits, cf. la musique de l’/nkentunga’s thunder song, chez les Indiens d'Amérique (Wa-Wan Press, cahier de 1901) avec le sacrifice védique (Bergaigne, la Religion védique, Introduction, et t. I, p. 282, 181, 285, etc.).

Le chant magique employé pour dompter les animaux. — La célèbre légende d'Orphée, où les miracles du chant sont attestés par tant de textes littéraires, a donné lieu à une multitude de monuments figurés : pour ne citer que les plus connus, on en a trouvé en Gaule dans la forêt de Brotone (monument aujourd’hui au musée de Rouen), à Lyon, à Vienne, à Aix, près de Civita-Vecchia (1840), à Palerme, sur un monument funéraire d'El-Amrouni dans le Sud-Tunisien (découverte de M. Lecoy de la Marche en 1894), près de Cherchell, à Tanger même... L’Orphée chinois paraît être l'empereur Fou-Hi, qui, d’après les chronologies traditionnelles, régnait aux environs de 2953 avant J.-C., et qui fixa les règles de la musique, suivant un auteur chinois, « pour dompter les bêtes féroces et faire régner la concorde parmi les fonctionnaires ». Le musée Guimet possède plusieurs statuettes figurant le dieu hindou Krichna-Govinda gardant les troupeaux du berger Nanda; tandis qu’il joue de la flûte (cf. Apollon chez Admète), divers animaux sont groupés autour de lui

dans une comique attitude de soumission et de tendresse admirative Les Finnois ont aussi leur Orphée, Waïnämoïnen, l'inventeur de la harpe nationale à cinq cordes, qui, en jouant, plonge dans l’extase tout ce qui est à portée de sa musique. — Platon parle de « l’art des chants magiques », texvh r&v èrwèüv (Euthydème) employé contre les serpents, les scorpions et autres animaux; il compare les hommes aux lions domptés par le chant : Xeévras naremdavréc ve al yontevovres (Gorgias). Diodore de Sicile (Biblioth. hist., IV, 25 et V, 31) parle de même facon des effets du chant magique, notamment chez les Gaulois.

Chants magiques pour obtenir la pluie ou le beau temps.

1. Chez les Hindous, un rag, ou chant magique particulier, correspondait à chacune des saisons de l’année, et ne pouvait être chanté que pendant la saison avec laquelle il était en harmonie, sous peine d'amener de graves perturbations. En pleine sécheresse, une jeune fille ayant chanté innocemment, pour exercer sa voix, le rag Maig Mullar correspondant à la saison des pluies, arracha aussitôt aux nuages une ondée bienfaisante qui rafraîchit tout le Bengale et le sauva de la famine. Sir W. Ouseley qui a recueilli cette légende sur place, dit que quand un Européen demande comment un tel miracle est possible et pourquoi on n'use pas plus souvent d'un tel moyen pour préserver les fruits de la terre, on lui répond que le secret de ces chants est aujourd’hui perdu. Sur le pouvoir qu'ont certaines incantations de produire la pluie, cf. Lucain, Phars. V, qui dit, en parlant des magiciennes de Thessalie : omnia complent imbribus; Sénèque, Quæst. nat., k, 7. — L'auteur arabe du Livre pour adoucir le temps par la connaissance des airs (Le Caire, impr. Tewfikich, 1319 H., p- 7) dit que « si une source est peu abondante et qu’on veuille l’augmenter, il faut choisir sept garçons beaux, sachant bien jouer du ‘oud, connaissant bien le rythme et doués d’une belle voix. Ils chantent, bien ensemble, un air particulier pendant trois heures; et la source se met à couler, de sorte que leurs pieds en sont mouillés. » — Dans l'Amérique du Nord, chez les Zuñis, il y a une « grande danse de la pluie », danse chantée, sorte de ballet considéré par les indigènes comme une de leurs plus anciennes traditions ; le chant y est prédominant, combiné avec les rites manuels de la magie. Cette sorte de symphonie, telle que l’a transcrite et harmonisée un artiste américain, M. Carlos Troyer, comprend les parties suivantes : 4° les tambours annoncent la « danse de la pluie »; 29 le chef, « Maître de la pluie », appelle les jeunes filles pour ouvrir la danse (chant); 3° appel général aux nuages (mélodie de quatre mesures); 4° signal pour un silence; 5° on frappe sur des plaques sonores pour imiter le bruit du tonnerre; 6° chant des vierges et invocation au dieu de la pluie; 7° chœur d’actions de grâce. — Au Mexique, dans une région où l’évaporation de l’eau est extrêmement rapide et où les cultures, de juin à octobre, sont menacées du fléau de la sécheresse, il y a un chant magique pour fléchir le dieu de la pluie (chant noté et publié par Lumholtz, Unknown Mexico, New-York, 1903, t. II, p. 18). — Des chants analogues, destinés à conjurer ou obtenir l’action des

cri mpmnitféédiqnt

CA

éléments jouent un très grand rôle dans toutes les religions africaines (G. Foucart, Journal des Savants, mai 1910, p 232).

2. Le chant magique a été employé pour ramener le beau temps, la sérénité du ciel, la lumière du jour. Une légende japonaise rattache à cette idée l’origine même de la musique. Un jour, la déesse du soleil, Amatérasu, se cache dans une caverne et laisse le monde dans l'obscurité; après avoir vainement essayé de la supplication, un dieu avisé attache six grands arcs ensemble, les fixe sur le sol, et fait vibrer doucement les cordes de cette harpe improvisée, tandis qu’Uzumé, une branche de bambou à la main, marque le rythme, danse et chante. Attirée par la puissance de la mélodie, Amatérasu sort de sa caverne, et la joie est rendue au monde avec la lumière. Les dieux se mettent alors à cultiver le chant, la musique et la danse, en prévision du retour d'un pareil cas. — Chez les Indiens Ojibwa, dans la cérémonie midé-wiwin dont il est parlé plus haut, si le ciel devient menaçant, il y a une série d’airs que le prêtre chante pour dissiper les nuages (fragment noté et publié par Hofman, dans le Journal de folklore américain). — Sans assimiler une grande religion moderne à des superstitions de magie, et en observant seulement une analogie dans les cadres ou les modalités des cultes, il est à remarquer qu'il y a encore des « Rogations », des processions ad petendam pluviam ou ad petendam serenitatem avec litanies et chant du psaume 146 (texte dans le Processionale monasticum ad usum congregationis gallicæ ordinis sancti Benedicti, Solesmes, 1893, p. 289-292).

Chants magiques pour provoquer, faire renaître, ou contrarier l'amour, pour produire la grossesse; pour suspendre ou hâter l'accouchement; pour provoquer la naissance d'un garçon. — Le papyrus 3229 du Louvre contient plusieurs conjurations pour l’amour; les formules doivent être « chantées quatre ou sept fois » (Maspéro, Mémoire sur quelques papyrus du Louvre). — La seconde des tablettes d'Hadrumète se rapporte à un charme d'amour analogue (Maspéro, Éléments de mythologie et d'arch. égyptiennes, II, p. 296). Pindare (Pyth. IV, 385 et suiv.) dit que Médée, en suivant Jason, a cédé à l'influence d’un chant magique. Euripide fait dire à la nourrice de Phèdre qu'il y a des chants magiques pour guérir l'amour (Hippolyte couronné, 478). — La Simétha de Théocrite, séduite puis abandonnée par Delphis, dit que, pour ramener l’amant infidèle elle a eu recours aux magiciennes et à leurs chants (/dylle IT, v. 91), — On sait que Virgile a reproduit cette croyance dans une pièce à refrain : Ducite ab urbe domum, mea carmina, ducite Daphnim; cf. Lucien, Dialogue des courtisanes, 4). Le plus souvent, la cure de l’amour rentre dans la catégorie des cures de maladies ordinaires (cf. l’Æippol. d'Euripide, v. 359 et suiv., 401, 438 ; toute la prière à Eros v. 525-565, v. 764-6; le chœur sur Kypris, v. 1268-1296, 1327, 1400, édit. Walkenaer; et Phéniciennes, v. 1266. — Les poètes latins font intervenir constamment le chant magique dans les affaires d'amour; cf. Tibulle, Æleg. 1, 2; Ovide, Rem. Am. 254, 290:° Metam. VII, 138, 146; Sénèque, Epist. IX; Juvénal, VI, 133 et 610. — chez les Scandinaves

: 9 ComBarieu. — Musique. 2

(d’après les traductions récentes de M. Pineau) il y a eu des chants

magiques, analogues à ceux des Sirènes ou à ceux d’une Lorelei, pour inspirer un amour irrésistible.

Sur la maternité : Nec prece nec magico carmine mater eris dit Ovide. — Chez les Scandinaves, il y a des runes de l’enfantement (biargrunar) parmi ceux que Brynhild enseigne à Sigurd après avoir été délivrée par lui. — Dans le Théétète, Platon parle des sagesfemmes qui par leur chant magique peuvent alléger les douleurs. — Ovide (Metam. IX, v.289 et suiv.) montre Lucine retardant, à l’aide d’un carmen, la naissance des deux jumeaux fils d’Alemène. — Dans son livre sur la cérémonie Æako (p. 267), miss Fletcher note les chants des Indiens d'Amérique, pour avoir des enfants nombreux. — Au moment où Jeanne d’Albret va mettre au monde celui qui sera Henri IV, son père, roi de Navarre, lui demande de chanter le motet « Notre dame du bout du pont, aidez-moi à cette heure! » grâce à quoi, elle sera sûre d’avoir un garcôn bien constitué (texte musical et paroles publiés par M. Frédéric Rivarès, Recueil de chansons béarnaises, Pau, 1868). — On pourrait enfin classer à part toute une série de chants relatifs à ce que Van Gennep a appelé « les rites de passage » (mariages, mort, funérailles, etc.)

Chants magiques au service de la colère et de la vengeance. — L'histoire des méfaits et des moyens de nuire à l’aide du chant magique est particulièrement riche en documents. Le chinois Se-ma- T’sien (dans ses Mémoires, traduits en français par M. Chavannes) parle de « chants de perdition » et cite ce fait caractéristique. Au vie siècle avant l’ère chrétienne, le duc Ling fait un voyage, avec une escorte, pour se rendre dans le pays de Tsin. Pendant une halte sur le bord de la rivière Pou, au milieu de la nuit, il entend une mélodie jouée sur un luth invisible, on ne sait par qui. Il fait venir son maître de musique Kiuen, et après avoir prolongé sa halte pendant deux nuits pour observer à loisir le même phénomène, il fait noter l’air entendu; puis il se rend dans le pays de Tsin, dont le roi le reçoit magnifiquement en lui donnant un somptueux repas sur une terrasse. Quand on est un peu échauffé par le vin, le duc Ling dit à son hôte que, au cours du voyage, il a entendu un air merveilleux, et il lui propose de le lui faire chanter par le maître Kiuen. A peine celui-ci a-t-il émis les premières notes, qu’un des convives l’arrête en lui disant : « Ne chantez pas cela! c’est une musique de perdition! partout où on l’exécutera doivent arriver des catastrophes! » Le roi, sceptique ou un peu égaré, demande, par une sorte de bravade, qu’on lui chante cet air extraordinaire et tous les autres airs de perdition que l’on connaît. Kiuen obéit; mais nous assistons alors à une série de coups de théâtre en crescendo qui font songer à la scène finale du Freischütz. Dès la première mélodie, une bande de grues noires vient s’abattre sur la terrasse du palais; à la seconde, des nuages paraissent dans le ciel; à la troisième, un grand vent s'élève, une rafale se déchaîne et fait voler les tuiles de la véranda; saisis de terreur, les assistants se prosternent, la face contre terre. Pendant trois ans, le pays fut désolé par une grande sécheresse qui rendit la

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terre rouge et stérile. Et l’auteur du récit conclut en disant : « une musique ne doit pas être faite inconsidérément. »

En lisant ce trait : La terre rendue « rouge pendant trois ans », le lecteur d'éducation latine pense à Ovide qui parle, lui aussi, d’un champ de blé rendu stérile par un carmen, mais qui dit, avec une élégance peu familière aux Chinois : Cérès, blessée par une incantation, ne donne qu'une paille vaine, sans épis :

Carmine læsa Ceres, tenuem vanescit in herbam.

Chez les Hindous, Gopaul étant condamné par l’empereur Akber à ‘exécuter un chant qui doit entraîner sa mort par le feu, se plonge jusqu’au cou dans la rivière Jumna, croyant prévenir aïnsi les effets du chant qui lui est imposé; malgré cela, l’eau se met à bouillir autour du chanteur, dont le corps est réduit en cendres. Chez les Finnois (Kalevala, recueil des poèmes de Finlande) on trouve des prodiges-du même genre. Le géographe Pomponius Méla (rt siècle de l’ère chrétienne) parle d’un sanctuaire gaulois administré par neuf prêtresses dont les chants magiques avaient le pouvoir de soulever la mer et de déchaïîner les vents. M. Cagnat cite l'inscription trouvée en Afrique sur la tombe d’une jeune femme mariée à 15 ans, morte à 18, où il est dit : « Elle n’a pas eu la mort qu’elle méritait; longtemps elle fut alitée, enveloppée par des chants magiques ».… Tibulle (Eleg. IX, 1. I, v. 19 et suiv.) dit que la voix du chanteur magicien peut faire passer la récolte d’une terre dans une autre (cf. Virgile, Egl. VIII, au sujet de la magicienne Mœæris; Nemesianus parlant de la magicienne Mycale, et la belle anecdote de Pline sur C. Furius Cresinus (liv. XVIII, c. VI). — cf., dans le répertoire grégorien, le répons Media vita in morte sumus, que le concile de Cologne (canon 21, en 1316) défendit de chanter « contre les personnes ».

Certains chants magiques produisaient l’amnésie; cf. Eschyle, Prom., v. 592; Cicéron, Brutus, 60, parlant de la mésaventure que lui infligent, au moment d’une plaidoirie, les « cantiones » de Titinia; dans la Flandre orientale, la légende du moine d’Afflighem qui en retournant à son monastère s’étonne de ne reconnaître personne, parce qu'il vient de passer trois siècles sous l'influence d’un chant magique; dans la civilisation arabe, les prouesses d’Al-Faräbi chez Seifeddoulat rapportées par d'Herbelot, Bibliothèque orientale.

Sur le pouvoir attribué au chant magique de faire paraître des fantômes, de ramener les morts sur la terre, de chasser ou d’apaiser les démons, cf. Eschyle, Perses, v. 622; Agam. v. 1027- 4030; Eum., v. 650 et suiv.; Choeph. v. 45% et suiv., 473; Heliodore, OEthiopica, NI, 14; Lactance, Divin. Instit., VII, 13; Diodore de Sicile, Bibl. hist., IV, 51; Apollonius de Rhodes, Argon., IV, 1663 et suiv; Lucien, Philops., 17; Clément d’Alexandrie, Cohort. ad gentes, p. 17; — Horace, Epode XVII; Virgile, En. IV, 491; Tibulle, 1, Eleg., 2; Ovide, Amores, I, Eleg. VIII; Manilius, Astron. I, 334; Lucain, Phars. VI, 527 et suiv., 492, 497, 568 et suiv., 686 et

suiv., 706; Valerius Flaccus, Argon. 1,732 et suiv., 787, #48; Sénèque, Médée, 696. — Dans l’Epist. synodica ad presbyteros Ratherit veronensis (citée par Du Cange) sont interdits les « carmina diabolica » chantés pendant la nuit pour agir sur les morts. Des textes intéressants sont donnés par Fossey, La Magie assyrienne, p. 219, 259, 245, 257 ; cf. le moine d’Antioche, Homélie 105, dans Migne, Lxxix, 1792 : « etbbaorv ot Oaimovec, Otav wat tva mpolôuws Varlovra … Ürorubévar voñuara Tivüy mpaymätwv Diley dvayxaiwv .… {vx yubele 6 vos amoréon Thv vhoxdrinra tnç Valuwbtas : quand ils voient un fidèle chanter des psaumes avec ferveur, les démons ont l'habitude de lui suggérer des pensées qui deviennent des obsessions, afin que son esprit soit diverti et la douceur de la psalmodie détruite. » Le chant devient alors pour le croyant une arme défensive. Faire de la musique religieuse est un excellent et sûr moyen de chasser les démons (Pseudo- Justin, dans Migne, 1, 1358). S. Jean Chrysostome dit que le diable craint spécialement la musique d'Eglise, pensant qu'elle lui enlèvera les âmes convoitées (cf. saint Jérôme, Comm. in epist. ad Ephes. 3, 5, 19). Saint Basile parle des mauvais Esprits chassés par la musique (Homil. in Ps. XXIX, 1; texte analogue dans Migne, Lxxxvir, 3017; cf. Porphyre, De abstin., IT, 40, etc., etc.; v. les textes cités par H. Abert, Die Musikanschauungen des Mittelalters und ihre Grundlagen. Halle, 1905, p. 101 et suiv.). Le folklore fournirait, dans le même sens, de nombreux et intéressants témoignages. Dans les grandes forêts, l'imagination populaire place parfois des êtres terribles : par exemple, en Sibérie, l'Esprit des bois, dont les Yakoutes ont peur; ils l’apaisent en chantant,

Tous les développements auxquels donnerait lieu un si vaste sujet peuvent se résumer ainsi : à l’aide du chant magique, les primitifs ont cru que tout était possible. Par lui, ils se sont flattés de faire des miracles, de réaliser des prodiges terrifiants et invraisemblables. Sans doute, ces faits nous sont indiqués par des écrivains appartenant pour la plupart à des époques où le merveilleux, distinct du réel, était devenu un ornement de style, et qui ne croyaient qu'a demi à ces chimères, ou même n'y croyaient plus du tout; ils parlent de lui à peu près comme nos écrivains du xvi* siècle parlent de la mythologie grecque. Mais ces témoignages de date assez récente sont le point d’aboutissement et comme Île résidu de mentalités très anciennes où l'idée du miracle et du triomphe de l’homme obtenus par le chant magique était un objet de croyance. Il est impossible de ne pas leur attribuer une importance sérieuse, quand on songe quon retrouve ces faits dans presque tous les pays connus, qu'ils concordent, et que l'incantation seule

passait pour avoir le privilège de cette toute puissance formidable. Il est à remarquer qu'on n’a jamais rien dit de

. semblable sur les arts du dessin. Les images taillées ou

peintes qu'on a trouvées dans les cavernes du Périgord et de la région pyrénéenne ont été considérées, non sans beaucoup de vraisemblance, comme ayant une origine magique; mais c’est une hypothèse, non confirmée par les écrivains des périodes historiques : et alors même qu’elle devrait être considérée comme exacte, il serait impossible de lui attribuer la même portée qu’à l’idée si nette, appuyée sur tant de preuves, de la magie musicale primitive.

Aux références qui sont données plus haut et qui renvoient toutes à des textes indiquant les effets prodigieux des incantations magiques, on peut ajouter : Euripide, Cyclope, V, 46 (où il est parlé d'un chant d’Orphée — érwdnv /Opgéws — parla vertu duquel un tison enflammé ira s’enfoncer de lui-même dans l’œil du Cyclope); Aristophane, Nuées, 749; Lucien, Ménippe, 10; Philops., 11; Dialogues des Courtis. 1; Tibulle, Eleg., I, 2; Properce, Eleg, 1,1; 11, 28; LI, 3; IV,5; Horace, Epode V, v. 45-6, et XVII, v. 4 et suiv.; Virgile, En., IV,487 et suiv.; Ovide, Heroides, VI,83; Amores, II, El.,I, 25,et

FAIT, EL IX, 21; Rem. Am., 254; Medic. fac., 39; Metam., VII, 195, 203, 424, et

XIV, 267, 337. — Cf. dans le Æalevala, runos 16, 26-29, 40. — Sur l’origine magique des arts du dessin, v. Salomon Reinach, dans l’Anthropologie, cahier de mai-juin 1903.

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