‹ Histoire de la musiqueChapitre 8 sur 65 · CHAPITRE TIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE TIT

Connexité des arts du rythme. — La danse des primitifs. Son caractère imitatif. — Danses de chasse, de guerre, d'actions de grâce. — Danses accompagnant les faits importants de la vie sociale. — Témoignages antiques et modernes sur la danse.

De très bonne heure, chant, musique instrumentale, paroles et danse, ont été unis. Le rythme, réglant à la fois les mots, les sons, les pas, formait le lien commun de cette exécution multiple, signe d’un art encore primitif, équivalent de la polyphonie moderne. Or les danses des primitifs et des demi-civilisés ont un caractère très net de cérémonie magique : elles obéissent à une des lois essentielles de la magie, le mimétisme, l’action exercée sur le semblable par le semblable. Déjà, dans les incantations accompagnées d’une musique instrumentale rudimentaire on peut remarquer un certain réalisme descriptif déterminé par le sens des paroles ou par l’objet même de l’incantation (dessin mélodique descendant quand on invoque la pluie, points d'orgue pour exprimer le retour du calme, reproduction approximative du bruit du tonnerre, etc.). Les danses vont encore plus loin et sont plus précises; elles reproduisent la figure et les mouvements, supposés ou réels, de l’être sur lequel on veut agir. Elles font une application anticipée de la théorie aristotélicienne d’après laquelle toute création artistique est une « imitation ». Ce sont des dessins en action, des tableaux et des sculptures dotés de mouvement, qui doivent conférer aux danseurs un

pouvoir sur l’animal, l’homme ou l'Esprit qui est le sujet de leurs évolutions, de leurs gestes et de leur mimique. C’est l'exemple le plus net et le plus saisissant de ce qu’on a appelé la « magie homæopathique ».

La connexité primitive du chant et de la danse est attestée par de nombreux monuments figurés (chez les Égyptiens en particulier). C’est eïle qu’affirme le Zi ki ou Mémorial des rites, chez les Chinois, quand il esquisse cette manière de ballet : « En adaptant les notes aux instruments, et en y ajoutant les boucliers et: les haches, les plumes et les bannières, on obtient ce qu'on appelle la musique ». Elle est attestée par le témoignage des écrivains anciens, et aussi par le sens de certains mots : ainsi, chez les Grecs, les mots yop6ç et mont. Le danseur antique est un « mime », capable, par la souplesse et la rapidité de ses mouvements, d'imiter « la fluidité de l’eau, la vivacité de 1a flamme, la férocité d’un lion, la colère d’un léopard, l’agitation d’un arbre, en un mot tout ce qu’il veut » (Lucien). Plutarque (Questions de table I, VIL, 8) parle d’une danse, inventée par Bathylle, qui reproduisait les attitude de la nymphe Echo, de Pan, ou de quelque satyre folâtrant avec un Amour. Les danses-ballets de l’antiquité (cf. Plutarque, Theseus, XXI) que Noverre (Lettres sur la danse, 1760) distinguait avec tant de soin de la danse proprement dite ou danse gymnastique, sont des exercices désappropriés, passés du domaine magique et utilitaire dans celui de la religion organisée ou de l'agrément; elles sont l’équivalent, à ce point de vue, du lyrisme religieux et déjà à demi-profane; mais l'influence traditionnelle de l'imitation magique y est visible.

Chez les sauvages ou les demi-civilisés, nous connaissons un grand nombre de danses nettement magiques : danses du kangourou (danse chantée, notée par Freycinet aux environs de Port-Sackson; v. Hagen, La Musique de quelques peuples primitifs); danses où on figure l'ours, le loup, la loutre, l’hermine, le faucon, le corbeau (v. Zes Esquimos, par le marquis de Nadaïillac, dans l’Anthropologie, XIIT, 1902, p. 101); danse du serpent, chez les Passamakodies et les Micmacs (Indiens d'Amérique, v. Journal of American folklore); danses représentant la chasse de la zibeline, les allures de la grue et du renne, le vol de la boudrée et la manière dont elle saisit sa proie, et jusqu'aux mouvements de certains poissons (Voyages du dr. M. P.S. Pallas en différentes provinces de l'Empire de Russie et dans l'Asie septentrionale, traduit de l'Allemand par M. Gauthier de la Peyronie, % vol. Paris, 1789-93, t. IV, p. 85 et suiv.); autres danses de chasse chez les indigènes des contrées baignées par le Niger et le Bénué (Up the Niger, Narrative of major Macdonald’'s Mission to the Niger and Benue Rivers, West Africa, by captain À. F. Mockler-Ferryman, Londres, 1892, p. 273); cf. la danse australienne décrite par Parker et citée par Grosse (Les Débuts de l'art, p. 171 de la trad. fr.) destinée à implorer l’aide d’un démon très redouté, Mindi.

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La danse magique de guerre est très ancienne. Elle consiste à imiter le courage dans une action fictive pour le produire éventuellement dans une action réelle, et à imiter les mouvements de la bataille pour s’en rendre maître et s'assurer la victoire. M. Maspéro en a donné une représentation figurée chez les Egyptiens dans les Mémoires de la Mission scientifique du Caire. Chez les Grecs elle s'appelait la pyrrhique. Elle était exécutée par des jeunes gens armés de l'épée, du javelot et du bouclier; ils simulaient toutes les péripéties d’un combat : attaque, défense, fuite, triomphe. Cette danse était surtout en honneur chez les Spartiates. Tacite, dans son opuscule sur la Germanie, nous dit que les anciens Germains n'avaient qu’un seul et unique spectacle : la danse des épées. Des épées étaient plantées en terre, la pointe vers le ciel, et des jeunes gens nus devaient danser au milieu d’elles. (Chez les Latins, la danse guerrière était exécutée par des danseurs officiels.)

Encore aujourd’hui, elle est usitée chez les sauvages ou demi-civilisés qui ont conservé leurs plus vieilles traditions. On en trouve un échantillon pris chez les Indiens des Etats- Unis, noté et harmonisé par un compositeur américain, M. Arthur Farewell, dans la Wawan Press (vol. IV, Navajo war dance).

Comme danse d'actions de grâces ou commémorative, on peut citer, dans l’antiquité classique, celle qui passait pour avoir été inventée en Crète par Dédale, et à l’aide de laquelle on célébrait la délivrance des jeunes garçons et des jeunes filles par Thésée, vainqueur du Minotaure. Homère l’a brièvement décrite au xvni chant de l’liade : « Des jeunes gens de l’un et l’autre sexe dansent en se tenant par la main. Les jeunes filles sont vêtues d’un lin souple et léger ; les hommes ont des tuniques d’un tissu plus fort qui, teintes d’une huile précieuse, jettent un faible éclat; celleslà sont parées de couronnes; ceux-ci ont des épées (d’or) suspendues à des baudriers (d'argent). Pliant leurs pieds dociles, tantôt ils voltigent en rond... tantôt ils se mélent et courent en formant divers labyrinthes. »

Il y a aussi ce qu’on peut appeler les danses de séduction, et ce que les ethnographes appellent d’un mot plus brutal : danses /ubriques. Elle consistent à inspirer l'amour par le

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simulacre de l'amour. Elles sont exécutées tantôt par des femmes seules (//ula-Hula des Hawaïennes dans les îles Sandwich), tantôt par les hommes seuls (Xaoro des Australiens à l’époque des mariages) ou par les deux sexes, comme chez les Esquimos. « Les danses alternantes des hommes et des femmes ont été probablement, à l’origine des sociétés, un puissant auxiliaire de la sélection sexuelle. » (Deniker).

Dans son livre célèbre sur les origines de la civilisation, Lubbock dit que chez les sauvages et les incultes la danse n'est pas un amusement sans portée, mais une occupation sérieuse et utile mêlée, comme le chant magique, à tous les actes de la vie publique. Et il donne, d’après Robertson, les détails suivants : « Si des relations deviennent nécessaires entre deux tribus, les ambassadeurs de l’une s’approchent en exécutant une danse solennelle et présentent le calumet ou symbole de la paix; les sachems de l’autre tribu les reçoivent avec la même cérémonie. S'ils déclarent la guerre à un ennemi, c’est au moyen d’une danse exprimant le ressentiment qu'ils éprouvent et la vengeance qu'ils méditent... S'il s’agit d’apaiser la colère des dieux ou de se réjouir de leurs bienfaits, de célébrer la naissance d’un enfant ou de pleurer la mort d’un ami, ils ont des danses appropriées à chacune de ces situations et exprimant les différents sentiments qui les animent. » Ainsi, dans la vie sociale des primitifs, il y a, si l’on peut parler ainsi, un ballet de paix, un ballet de guerre, etc... et chacun d'eux est une imitation soit de faits réels, soit de sentiments liés à ces faits.

De ce témoignage de Lubbock, nous disant que chez les peuplades incultes la danse est mêlée à tous les actes importants de la vie sociale, on peut rapprocher l’anecdote contée par Lucien dans son traité sur la danse. Un jour, un prince barbare vient à Rome, à la cour de Néron, et, en son honneur, on donne une fête dans laquelle on produit un danseur célèbre. Au moment de prendre congé, l'empereur serre la main de son hôte et lui offre de lui donner comme souvenir de son voyage ce qui lui plaira. Donnemoi ce danseur ! répond le barbare. Néron, qui n’est pas un primitif ne comprend pas; et il demande : À quoi te

servira-t-il donc? — J'ai pour voisins, répond le prince étranger, des barbares qui parlent une autre langue que la mienne, et je ne saurais trouver d'interprètes pour traiter avec eux; lorsque j'aurai besoin de leur faire dire quelque chose, celui-ci, par ses gestes me servira de truchement. » La danse est donc un langage; elle « parle », comme dit Lamennais; elle n’est pas une simple gymnastique; et ses origines sont les mêmes que celles du chant.

D’après ce qui vient d’être dit, il ne faut pas confondre la danse moderne, sorte de gymnastique abstraite, avec la danse antique, qui est uné mimique. Noverre définit ainsi cette dernière : « .…. L’art de faire passer, par l'expression vraie de nos mouvements, de nos gestes et de la physionomie, nos sentiments et nos passions dans l'âme des spectateurs » (Lettres sur les arts imitateurs, 1807,.t. I, p- 389). C’est à peu près la définition que Cicéron donne de l’éloquence dans ses traités de rhétorique.

La danse est loin de progresser comme l’art musical. Une des causes de cette situation, c’est que la danse n’est jamais fixée, faute d’un système de signes analogues à ce qu'est l'écriture pour la pensée ou la notation pour le chant. On a essayé (Emmanuel, La Danse grecque), de reconstituer les attitudes et les mouvements des danseuses antiques d'après la statuaire : maïs une telle méthode a conduit à cette conclusion inadmissible que, dans leurs danses, les Grecs n’obéissaient à aucune loi d’eurythmie. Chez les modernes, on traçait autrefois sur le papier ce qu’on appelait les « chemins »; les pas étaient indiqués sur ces chemins par des traits de convention : la mesure était marquée par de petites barres transversales qui divisaient les pas et fixaient les temps; l'air sur lequel les pas étaient composés, se notait au-dessus de la page, de sorte que huit mesures de « chorégraphie » équivalaient à huit mesures de musique.

Mais un tel système était bien sommaire; l’essentiel restait insaisissable.

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