‹ Histoire de la musiqueChapitre 10 sur 37 · DU PLAIN- CHANT · texte numérisé non relu

DU PLAIN- CHANT

La musique grecque , comme toute espèce de chose, eut son enfance, sa maturité et son déclin : les plaintes à 'un grand nombre d'écrivains anciens nous révèlent l'époque de sa dégénération ; et cette époque fut celle où la supériorité qu'avait conservée jusqu'alors la musique vocale devint le partage de la musique instrumentale. Les joueurs de lyre et de flûte, ayant été admis dans les jeux publics autrement que pour accompagner , perfectionnèrent tellement leur exécution, que la musique devint un art distinct de la poésie. Une innovation si importante passa des jeux sur le théâtre; le chœur, qui toujours avait gouverné la mélodie de l'orchestre, fut gouverné par elle; la prosodie et la mesure devinrent esclaves de la légèreté de la main ; le rhythme dis-

parut ', et avec lui toute l'énergie de l'art. Le genre enharmonique, ce genre par excellence, était presque entièrement oublié depuis long-temps; il ne resta plus qu'une musique vague, privée de vigueur, où tout se réduisait à l'exécution de la difficulté. C'est du moins ce que prétendent Aristote, Platon et d'autres, qui tous déplorent la corruption de l'art. Il se peut que ces philosophes , semblables aux amateurs modernes, aient vu le mal plus grand qu'il n'était alors; car c'est surtout en musique que l'on tient à ses souvenirs, et qu'on est souvent tenté d'imputer à la décadence de l'art l'affaiblissement que l'âge apporte à notre sensibilité. Quoi qu'il en soit de la véritable époque où la musique grecque commença à dégénérer, on la voit disparaître avec les

1 L'abbé Arnaud , dans sa dissertation sur l'accent de la langue grecque , pre'tend que les irre'gularite's qu'on remarque dans les compositions des derniers poètes grecs , dont souvent les vers ont une et jusqu'à deux syllabes de trop ou de moins, tient à l'obligation où étaient ces poëles, de se soumettre aux nouvelles mesures qu'inventaient les joueurs d'iustrumens , à mesure que leur art se perfectionnait.

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autres arts, dans les révolutions successives qui ravirent à la Grèce son indépendance , et qui livrèrent enfin la patrie de Démosthènes et de Sophocle au joug des Ottomans. Il ne resterait donc aucune trace de la musique ancienne, si l'on n'avait point de tout temps attaché les arts aux religions. Les temples, ces grands conservateurs, sauvent toujouis quelques débris des connaissances humaines : les premiers chrétiens s'étant saisis de la musique pour l'appliquer aux hymnes et aux psaumes, nous retrouvons dans notre plain-chant un reste bien défiguré mais bien précieux de la musique des Grecs.

Comme le christianisme s'établit d'abord dans l'Orient, où résidaient les premiers empereurs qui embrassèrent la foi, et où tout était réglé pour le conseil et sous la direction des pères grecs, les rites et les cérémonies qu'adoptèrent ensuite les chrétiens d'Occident sont d'origine orientale. Mais avant même qu'ils eussent des églises, les premiers chrétiens chantaient les louanges de Dieu dans leurs assemblées secrètes ; soit qu'ils eussent imité cet usage des Grecs , ou

des hébreux. Philon , parlant des assemblées nocturnes des chrétiens, qu'il appelle thérapeutes, dit : " Après le souper, leurs chants » sacrés commencèrent : quand ilj furent » tous levés, il se forma deux chœurs , un

d'hommes et un de femmes. Alors ils chan- » tèrent en l'honneur de leur dieu des hvm- » nés de mesures et de modulations diffé- » rentes, tantôt chantant ensemble, et tan- » tôt se répondant tour à tour. »

Ce passage prouve suffisamment l'usage de la musique chez les chrétiens primitifs, même avant que leur religion fût légalement établie, ce qui n'eut lieu, comme on sait, qu'à l'époque où l'empereur Constantin embrassa le christianisme. Dans l'année 3i3 de notre ère, cet empereur bâtit plusieurs églises somptueuses ; et les chrétiens , obligés pendant long-temps de lutter contre les païens qui s'efforçaient de rétablir les faux dieux, donnèrent à leurs cérémonies religieuses la pompe la plus solennelle. Saint Augustin parle des délices qu'il éprouva en entendant les psaumes que l'on chantait dans l'église de Milan, lorsqu'il y entra après sa conversion : « Les voix coulaient dans mon

» oreille, dit-il, la vérité dans mon cœur, » et les larmes d'une douce piété de mes » yeux. » La musique qui affectait ainsi saint Augustin était le chant ambrosien, ainsi nommé du nom de saint Ambroise , archevêque de Milan sous le règne de l'empereur Théodose. Saint Ambroise est regardé comme l'inventeur du plain-chant; c'est-à-dire qu'il donna le premier une forme et des règles au chant ecclésiastique, pour l'approprier à son objet, et le garantir de la barbarie et du dépérissement où tombait de son temps la musique.

Il reste si peu de vestiges du chant ambrosien », qu'on ne sait pas précisément quelle était sa constitution. Si l'on examine le chant de l'église de Milan , on n'y trouve point de différence sensible avec celui du reste de l'église. On ne peut douter cependant qu'il ne fût construit dans le système

'. On peut cependant en prendre une ide'e par le célèbre cantique Te Deum laudamus , dont on suppose généralement que saint Amiroise et saint Augustin ont composé les paroles et la musique. Beaucoup d'auteurs modernes se glorifieraient d'avoir f.nl ce morceau.

des tétracordes, non-seulement parce qu'il était d'origine grecque *, mais encore parce que tous les anciens chants ecclésiastiques qu'on n'a pas eu le mauvais goût d'accommoder à la moderne, font entendre une mélodie qui n'a pu s'établir sur notre gamme.

La musique resta dans l'état où saint Ambroise l'avait mise, jusqu'à l'époque où le pape saint Grégoire 2 la perfectionna de nouveau. On ne sait pas au juste quel changement il apporta au plain-chant; cependant tous les écrivains s'accordent à dire qu'il ajouta les quatre tons, ou modes plagaux aux quatre modes authentiques 3 dont saint Ambroise avait fait usage. Quoique le tra-

1 Saint Ambroise avait long-temps réside' à Anlioche , capitale de la Syrie , sous Constantin. C'est dans cette ville que s'était établi d'abord l'usage de chanter des hymnes et des chœurs pour le service divin ; et , selon Eusèbe , saint Ambroise tira de là les mélodies qu'il transporta dans l'église de Milan.

3 Grégoire commença son pontificat en 590

3 Selon que , en terme de plain-cbant , le mode est authentique ou plagal , les deux tétracordes sont conjoints ou disjoints ; ce qui produit une grande variété d'alfection dans les modes.

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vail de ce pontife ait été en grande partie une compilation , puisqu'il choisit dans les restes de l'antiquité les meilleures pièces dont il composa le rituel , cette musique n'en prit pas moins le nom de chant grégorien ou de chant romain. Elle subsiste encore aujourd'hui à Rome et dans toutes les églises catholiques , telle qu'elle a été établie par saint Grégoire.

Saint Grégoire n'est pas l'inventeur des caractères du plain-chant. De son temps, déjà on avait substitué à la multitude de caractères grecs que les anciens avaient appliqués à la musique, quinze lettres de l'alphabet romain , ce qui simplifiait beaucoup la notation 1. Grégoire réduisit encore ces quinze lettres à sept , qui suffisaient pour son heptacorde; mais peu de temps après sa mort ( ou peut-être même de son vivant, car les écrivains ne sont pas d'accord sur ce point ), les premiers caractères musicaux

1 Plusieurs écrivains , et notamment Rousseau , regardent Boéce comme le premier auteur de ce changement. Cependant Boëce n'en parle point dans son ouvrage où il traite de la notation ; et il parait probable que cet usage est postérieur à lui.

ayant été inventés, on les appliqua au cliant grégorien.

Une des choses les plus avantageuses que saint Grégoire ait laites pour l'art fut la fondation d'une école de chant, où se conservèrent les principes et les formes qu'il avait établis. Cette école subsistait encore trois cents ans après la mort du saint pontife, qui arriva en 604, et elle avait jusqu'alors fourni des chanteurs aux diverses églises de la chrétienté ; on y conservait le lit dans lequel couchait saint Grégoire, l'original de son rituel, et le fouet dont il se servait pour punir les jeunes clercs et les en/ans de chœur qui ne prenaient pas bien le ton1. Grâce à cet établissement, l'Europe, en proie aux déchiremens qui suivirent l'invasion des barbares, put encore retrouver quelques restes défigurés de la mélodie antique.

Le chant romain avait été porté en Angleterre par le moine saint Augustin, que saint Grégoire envoya dans ce pays pour y prêcher la religion; plus tard il fut introduit en Allemagne par saint Boniface de

Histoire du pontificat de saint Grégoire.

Mayence ; et Charlemagne, ce glorieux protecteur des arls et des lettres, ne néglige;" rien pour le propager en France. On peut juger de la peine qu'il eut à y réussir par le passage suivant, extrait d'un ouvrage du temps qu'on a imprimé à Francfort en i5g4- « Le très-pieux roi Charles étant retourné » célébrer la pâqueàRome avec le seigneur » apostolique , il s'émut , durant les fêtes , » une querelle entre les chantres romains et > les chantres français. Les Français préten- » daient chanter mieux et plus agréablement » que les Romains ; les Romains se disant » les plus savans dans le chant ecclésiastique, » qu'ils avaient appris du pape saint Gré- » goire , accusaient les Français de corrom- » pre , d'écorcher et de défigurer le vrai » chant. La dispute ayant été portée devant » le seigneur roi, les Français qui se tenaient » forts de son appui, insultaient aux chantres » romains. Les Romains , fiers de leur grand » savoir, et comparant la doctrine de saint » Grégoire à la rusticité des autres , les » traitaient d'ignorans, de rustres, de sots , » et de grosses bêtes. Comme cette alterca- » tion ne finissait point, le très -pieux roi

.. Charles «lit à ses chantres: Déclarez-nous » quelle est l'eau la plus pure et la meil- » leure , celle qu'on prend à la source vive » d'une fontaine , ou celle des rigoles qui » n'en découlent que de bien loin ? Ils dirent » tous que l'eau de la source était la plus » pure, et celle des rigoles d'autant plus al- » térée et sale qu'elle venait de plus loin. » Remontez donc , reprit le seigneur roi » Charles, à la fontaine de saint Grégoire, » dont vous avez évidemment corrompu le » chant. Ensuite le seigneur roi demanda au » pape Adrien des chantres pour corriger » le chant français ; et le pape lui donna » Théodore et Benoît , deux chantres très- > savans, instruits par saint Grégoire même; » il lui donna aussi des antiphoniers x de » saint Grégoire , qu'il avait notés lui-même » en notes romaines. De ces deux chantres , » le seigneur roi Charles , de retour en France, » en envoya un à Metz et l'autre à Soissons , a ordonnant à tous les maîtres de chant des » villes de Fiance de leur donner à corriger » les antiphoniers , et d'apprendre d'eux à

■ Offices.

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» chanter. Ainsi furent corrigés les antipho- » niers français , que chacun avait altérés par » des additions et des retranehemens à sa mo- » de; et tousles chantres de France apprirentle » chant romain, qu'ils appellent maintenant » chant français. Mais quant aux sons trémie blans , flattés , battus , coupés dans le » chant, les Français ne purent jamais bien » les rendre , faisant plutôt des ehevrotte- » mens que des roulemens, à cause de la » rudesse naturelle et barbare de leur gosier. » Du reste, la principale école de chant de- » meura toujours à Metz; et autant le chant » romain surpasse celui de Metz , autant ce- •> lui de Metz surpasse celui des autres écoles » françaises. »

"Vers le même temps, à peu près , on commençait à voir des orgues dans l'Occident. L'empereur Constantin Copronyme en avait envoyé un à Pépin , père de Charlemagne *. Ce prince en fit présent à l'église de Saint-

Les oreilles françaises e'taient alors si peu hahitue'es aux sons dons; de cet instrument , que les historiens du temps rapportent qu'une femme mourut de plaisir en les entendant.

St. histoire

Corneille de Compiègne , et l'usage ne tarda pas à s'en répandre dans toutes les églises de Friinee , d'Italie et d'Allemagne.

Néanmoins la musique , après Charlemagne , resta fort long-temps sans faire le moindre progrès. Les notions musicales des peuples barbares se trouvaient mêlées aux restes de la musiqne grecque , et cette union s'était opérée sans aucune méthode. Les différens essais tentés successivement en Italie pour le perfectionnement de l'art ne com. posaient point un système régulier : ils ne produisirent que la confusion jusqu'au commencement du onzième siècle, où l'invention de la gamme posa une première base sur laquelle s'établit graduellement le système moderne.

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