‹ Histoire de la musiqueChapitre 11 sur 37 · INVENTION DE LA GAMME , DU RHYTHME ET DE L'HARMONIE · texte numérisé non relu

INVENTION DE LA GAMME , DU RHYTHME ET DE L'HARMONIE

Malheureusement à l'époque où les chrétiens s'étaient emparés de la musique grecque , pour l'appliquer aux hymnes et aux psaumes , cette musique avait déjà beaucoup perdu de son énergie. Ils lui ôtèrent encore le peu de force qui lui était restée , en la transportant des vers à la prose. Dans la crainte d'ailleurs d'imiter les chants des païens au théâtre > ils n'adoptèrent que le genre le plus simple , le diatonique ; et ce genre même s'altéra tellement avec le temps, qu'à l'époque où Gui d'Arezzo inventa la gamme , les notions nécessaires manquaient pour réoi'ganiser et rétablir le système ancien. Ce fut sans doute le motif qui obligea Gui à lui en substituer un nouveau , puisque tous les savans en musique regardent

son échelle comme beaucoup plus imparfaite que l'échelle grecque '.

Guido, surnommé l'Aretino ou d'Arezzo, du nom d'une petite ville de Toscane , sa pairie , et que nous appelons Gui Arétin ou d'Arezze , naquit vers la fin du dixième siècle. Il était simple moine d'un couvent de l'ordre de Saint-Benoît, dans le duché de Ferrare. Doué d'un génie inventeur , il s'occupa fortjeunedusoin d'imaginer de nouveaux procédés pour écrire et pour enseigner à lire la musique. Les principes fondamentaux de l'art se trouvaient si fort altérés de son temps ,

1 Je ne rapporterai rien ici de tout cequi été dit et écrit sur la défectuosité de notre gamme, par Rameau, d Alemhert , etc. Chacun sait que les plus grandes critiques qui en ont été faites portent sur l'inconvénient qu'elle a de moduler en deux modes, et sur la difficulté de passer du la au si naturel. Ces critiques ont été présentées avec infiniment de savoir et de clarté par M. Viloteau , dans son ouvrage intitulé : de l Analogie de la musique avec le langage. Il rapporte qu'en Egypte il essayait de la faire chanter à des musiciens grecs, égyptiens ou arabes , élhio piens , persans , arméniens et syriens , et que les grimaces et les contorsions qu'étaient obligés de faire ces|bonnes gens, pour atteindre avec la voix jusqu'à notre si naturel, étaient singulièrement risibles.

qu'il sentit la nécessité de les rétablir ou de les remplacer; et ce dernier parti fuit celui qu'il prit. En conséquence , au lieu d'un assemblage de tétracordes , comme les Grecs , ou d'eptacordes , comme saint Grégoire , il proposa un nouveau système composé d'hexacordes. Il établit le premier , en ajoutant une corde au-dessous de l'octave grave, c'est-à-dire un solde notre clef de/a; et comme il marqua cette note par le gamma des grecs, son échelle prit le nom de gamme , qui lui est resté tout barbare qu'il est. Gui désigna ses notes par la syllabe qui commençait chaque hémistiche dans la première strophe de l'hymne de Saint-Jean :

ut queant Iaxis R?.so7iare fibris mira gestorum r\muli tuorum soLee polluti L\bii reatum ,

Sanctc Joannes.

Mais il ne donna point de nom à la septième note , que nous appelons si , et qui

pendant long-temps continua à se nommera. C'est pourquoi les détracteurs de sa gamme prétendent , non sans quelque apparence de raison, qu'il sentait lui-même que le vice de son échelle était là , et que cherchant à le dissimuler par tous les moyens possibles , il employa différens stratagèmes pour pallier les inconvéniens de ce fatal fi ".

Quoi qu'il en soit, une nouvelle méthode de solmisation dont Gui était l'inventeur l'aida à faire triompher son système , auquel elle se trouvait liée. Tel était le mérite de cette méthode, que les élèves qui jusque-là avaient eu besoin de dix années pour apprendre à lire la musique étaient en quelques jours en état de déchiffrer un chant, et devenaient d'habiles chanteurs en moins d'un an. Le pape Jean xix ( ou Jean xx selon quelques-uns ) , ayant voulu juger lui-même de ce prodige, fit inviter Gui, dans l'année 1022, à se rendre près de lui. Le célèbre moine lui présenta son antiphonier, c'est-à-

' Les muances ou changemens auxquels il eut recours , et qu'il serait trop long d'expliquer ici, compliquaient beaucoup son système.

dire le recueil des offices de toute l'année, noté selon sa méthode ; et le pape, après avoir lu la règle du chant placée en tête, en fit aussitôt l'essai, et se convainquit par lui-même de la supériorité du procédé.

Non-seulement Gui rendit plus facile la lecture de la musique, mais il simplifia beaucoup aussi la manière de l'écrire. On avait fait plusieurs tentatives, depuis saint Grégoire , pour améliorer la notation musicale. Déjà on plaçait les sept lettres à des degrés de hauteur analogues à ceux d'élévation et d'abaissement de la voix , et l'on marquait ces degrés d'une manière précise, au moyen de lignes parallèles. Gui, au lieu de répéter la lettre, se contenta de l'écrire au commencement de la ligne, et chaque fois que la lettre revenait, il marquait un point sur la ligne. Il finit par simplifier encore davantage, en plaçant des points dans l'intérieur des lignes ; en se servant ainsi de ces intervalles pour désigner des degrés , il réduisit l'étendue de la portée , qui devint par-là plus facile à saisir.

On a dit avec raison que Gui n'était pas l'inventeur de tous ces procédés, et qu'à l'ex-

ception de sa méthode pour solfier, il avait seulement le mérite d'avoir réuni en corps de doctrine les découvertes déjà faites : luimême, dans tous ses écrits, dont le plus célèbre est le micrologue , parle des différentes inventions qui existaient avant lui et dont il s'est servi, comme de choses universellement connues. Il n'en est pas moins vrai qu'il eut le talent de choisir, dans une foule de préceptes divers d'où naissait la confusion , ceux qui pouvaient fixer les bases d'un art dont tous les principes, à cette époque, étaient encore variables; qu'ayant senti la nécessité d'un alphabet musical, il le créa; et que ces titres justifient la haute célébrité qui s'attache à son nom. Quant au reproche qu'on lui fait d'avoir renversé le système des Grecs, j'ai déjà dit que probablement ce système était alors altéré au point de ne pouvoir plus être rétabli; mais il en serait autrement, que l'on conçoit très-bien comment l'homme de génie cède au penchant qui l'entraîne vers l'invention , et comment Gui d'Arezzo a préféré à la renommée qu'il aurait obtenue en perfectionnant le système grec, celle dont

il jouit depuis huit cents ans comme inventeur de la gamme moderne.

Gui étant un des premiers écrivains qui aient parlé du contrepoint, on lui en a pendant long-temps attribué l'invention; mais c'est à tort. Le contrepoint était connu avant lui: il devait sa naissance à l'usage qui s'était établi d'accompagner le chant avec l'orgue dans toutes les églises d'Occident. Cet accompagnement se faisait d'abord à l'unisson ; mais la facilité qu'il procurait de faire entendre plusieurs sons à la fois , donna occasion de remarquer que certains assemblages de sons étaient agréables à l'oreille. On commença par adopter la tierce mineure , que l'on employait seulement dans les terminaisons ; on se permit peu à peu de faire entendre des quartes , des quintes , etc. On appelait cette méthode organiser. On l'appliqua bientôt aux voix ; et c'est ainsi que commencèrent les compositions à deux ou à plusieurs parties qu'on nomme contrepoint, parce que , comme nous venons de le voir , les notes dans ce temps n'étaient encore autre chose que des points posés sur des lignes.

Par suite de cette découverte, l'harmonie,

gO HISTOIRE

qui était restée inconnue aux anciens l, fut en usage chez les modernes avant que les règles les plus simples et les plus essentielles de la mélodie fussent bien déterminées; car on ne peut concevoir de véritable mélodie sans rhythme ; or, le défaut d'accentuation mélodieuse dans les langues établies en Europe, depuis l'invasion des barbares, ayant fait abandonner l'usage du rhythme dans la poésie, cette partie constitutive de l'arl avait disparu avec les vers grecs et latins. Les points de Gui n'exprimaient pas des quantités différentes, en sorte que le plain-chant marchait par notes égales, et cependant les vers n'ayant plus de nombre , il devenait nécessaire d'attacher le rhythme à la musique même. On avait déjà bien essayé de mesurer en temps longs et brefs; mais le peu de règles établies

1 Jl est si surprenant qu'il ne soit jamais arrive qu'un musicien de l'antiquité' , en pinçant à la fois deux cordes de sa lyre , ait remarque' la douceur de l'union des sons qui eu résultait , que plusieurs des savans qui ont e'erit sur la musique ancienne prétendent que les Grecs chantaient au moins en tierces ; quoique les recherches les plus exactes et les plus multipliées prouvent évidemment le contraire.

à cet égard étaient fort vagues. Eniin , vers le milieu du onzième siècle , Franco de Cologne s'empara du travail de ses devanciers, l'étendit , le corrigea , et mérita d'être regardé comme l'inventeur du rhythme musical. Il ne distingua néanmoins que trois degrés de durée , la longue , la brève et la semi-brève l ; ce ne fut que vers la fin du quatorzième siècle que l'on introduisit dans la mesure un plus grand nombre de subdivisions du temps, et c'est alors seulement que les notes prirent à peu près la forme qu'elles conservent encore aujourd'hui a. On n'imagina pas encore cependant de tirer des barres pour diviser par mesures : cette invention est très-moderne , elle date tout au plus de deux cents ans 3.

1 Les deux, notes de notre plain-cliant sont les caractères de Franco.

J La tête était en forme de losange; vers le milieu du dix-septième siècle , on a employé la forme ronde , quia entièrement prévalu.

3 Vers l'an 1600 on commença à poser des barres ; mais on ne les tira que de huit en huit , ou de quatre en quatre mesures, pour renfermer dans une même case toutes les notes de la partition qui répondaient à une même note de

QSt HISTOIRE

L'invention de la gamine, de l'harmonie et du rhylliine, qui toutes eurent lieu dans le onzième siècle , devait nécessairement donner naissance à des compositions plus régulières et plus étendues ; mais la manie des croisades ayant attaqué toute l'Europe nuisit pendant long-temps aux progrès des arts en général, et depuis l'époque où Gui arrangea l'échelle jusqu'en 1400, la musique se perfectionna peu, et resta bornée, au plain- chant dans le genre sévère, et dans le genre gracieux, aux chansons des troubadours.

très-grande valeur, telle que la maxime ou la longue.

• J'ai vu , dit Rousseau , dans son Dictionnaire de miisi- » que, nos meilleurs musiciens embarrasse's à Lien lire l'an- >• cienne musique d Orlande et de Claudin. Ils se perdaient >■ dans la mesure , faute des barres auxquelles ils étaient » accoutumes , et ne suivaient qu'avec peine- des parties

• cbante'es autrefois couramment par les musiciens de » Henri III et de Charles IX,

DE LA MUSIQUE. g3

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