DES TROUBADOURS ET DES MENESTRELS
Quelle que soit l'influence du langage sur la musique , je ne crois pas devoir entrer ici dans les disputes sans nombre qui ont eu lieu sur la formation des langues modernes. Voltaire prétend que le langage qui s'établit chez tous les peuples d'Occident dans le neuvième siècle, par suite de l'invasion des barbares, était un composé du latin et du teuton, d'où sont nées les langues française , italienne, espagnole, etc. Quoi qu'il en soit, un langage vulgaire avait remplacé le latin, même à Rome, vers le huitième siècle x, et ce fut dans le même temps
1 Les prières pour le pape Adrien , pour Charlemagne, sa femme et ses enfans, sont termine'es par, Tu lo juva , au lieu de la lormule latine , Tu illum juva , usite'e jusqu'alors.
que s'introduisit l'usage de la rime. Les premières hymnes que l'on rima furent appelées proses; car les règles de la quantité et de la mesure établies par les anciens s'y trouvant négligées, on ne voulait pas honorer du nom de poésie des vers qui n'étaient point rhythmiques '.
L'opinion la plus commune cependant est que les Italiens ne furent pas les inventeurs de cette nouvelle versification , et qu'ils imitèrent la rime des Provençaux. La Provence était le berceau de ces poètes chanteurs, connus sous le nom de troubadours, qui parcouraient la France , et visitaient les cours des rois, des princes et des barons. Accueillis partout sans autre recommandation que leur talent, sans autre fortune que la harpe qu'ils portaient en sautoir, ils séjournaient à leur gré dans les palais et dans les chaumières, où leur profession était également honorée. Les chansons dont ils payaient la bonne réception de leurs hôtes étaient de petits poèmes rimes, écrits en lan-
1 Les proses se chantaient après le GraJuel ou l'Introït. Le Slabat mater est une hymne de cette espèce.
Ud. LA MUSIQUE. gS
gue romance ou provençale *., et dont les sujets traitaient de l'amour ou de la guerre. Ils en composaient eux-mêmes les paroles et la musique; aussi faut- il juger avec indulgence celte première poésie, fruit de la seule imagination, et dont les inventeurs n'avaient souvent d'autres guides que l'ignorance et le caprice. Quant à la musique, la notation en est peu variée, et le temps ne s'y trouve pas marqué. Cependant, dans ces productions dépourvues de règles, et trop souvent de goût , on découvre aisément le germe de la mélodie et de la poésie future de l'Italie et de la France.
Les troubadours ne se bornaient pas à charmer les dames châtelaines par leurs chansons d'amour, ils suivaient vaillamment les guerriers aux combats, où ils entonnaient la chanson de guerre. A l'imitation des Germains leurs ancêtres , les Français avaient
' Quoique ce langage ait e'té appelé provenç al , il était plus cultive' dans le Languedoc, le Daupliine' et 1 Aquitaine, que dans la province qui lui a donné son nom ; car dans la grande co'.lcctiou de la Bibliothèque du Roi, qui renferme les vies de ces poètes , on n'en trouve que huit ou neuf qui soient provençaux. •
gô histoire
pour coutume de chauler en chœur certains airs militaires, lorsqu'ils marchaient à l'ennemi. Charlemagne , qui n'ignorait pas combien ces chants guerriers animaient les soldats , les aimait avec passion ; et non-seulement il en avait un recueil complet, mais il les savait tous par cœur '.
Un des plus illustres protecteurs des troubadours fut Guillaume IX, comte de Poitiers, quit lui-même était poète et musicien. Il naquit en 107 1, et il est l'auteur du plus ancien poème qui nous reste en langue romance , quoique ce dialecte ait été parlé et chanté très-long-temps avant lui. De son temps , les troubadours se virent tellement honorés qu'ils se multiplièrent en France à l'infini : ceux à qui le défaut de voix ou de connaissances en musique ôtait la faculté de chanter leurs vers se faisaient accompagner par des chanteurs et des joueurs d'instrumens qu'on appelait ménestrels, jongleurs , etc.
Les instrumens les plus usités en Europe ,
1 Un des plus célèbres est la chanson de Roland. Les Français la chantaient encore à la fatale bataille dePoitier* &ous le roi Jean.
à cette époque, étaient la harpe1 et le violon. La harpe passait pour le plus noble, mais le le violon était en grande faveur parmi les ménestrels. Celui-ci se jouait comme aujourd'hui avec un archet , dont l'usage doit avoir été fort ancien en France ; car la figure qui se voit au portique de Notre-Dame , un. violon et un archet à la main , représente le roi Chilpéric , si l'on en croit Montfaucon 2.
Le nom de ménestrel, d'où nous est venu ménestrier , était dans le huitième siècle le titre du maître de chapelle du roi Pépin, père de Charlemagne. Il fut ensuite donné au chef des chœurs, autrement dit coryphée ; mais à l'époque dont je parle , on appelait ménestrels tous ces artistes errans dont l'unique moyen d'existence était la musique , et on les distinguait en quatre classes : les trou-
* Les harpes de ce temps e'iaientde beaucoup plus petite dimension que les nôtres ; elles avaient vingt-deux cordes et elles étaient visiblement une imitation de la lyre grecque , puisqu'elles se portaient à la main.
1 La cathédrale de Notre-Dame a e'té fondée par Cliildebert , dans le sixième siècle , rebâtie par le roi Robert dans le dixième ; et finie par Philippe Auguste , qui commença son règne en 1180.
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badours, qui chantaient leurs propres vers ; les chanteurs employés par les poètes et les compositeurs à qui la nature avait refusé de la voix ; les narrateurs ou romanciers qui , dans une espèce de chant , récitaient leurs histoires ; enfin les jongleurs, qui jouaient des instrumens.
L'immense quantité des poètes musiciens que la profession de troubadour fit éclore dan-, le moyen âge prouve que les progrès d'un art sont bien loin d'avoir lieu en raison du nombre d'hommes qui le cultivent. Il est. même remarquable que, parmi cette foule de compositeurs , on ne puisse en citer un dont le talent ait servi de modèle à ses successeurs, et qu'à l'exception de Guillaume, comte de Poitiers , et du célèbre Blondel, dont l'un était souverain et l'autre fut l'ami d'un roi , pas un d'eux n'ait laissé de nom.
Sous le règne de Philippe Augute , la licence de mœurs des ménestrels et des jongleurs de\ int telle qu'ils furent tous publiquement censurés, et bannis de France. Il faut croire que les troubadours, qui d'abord n'avaient pas peu contribué à répandre en Europe le germe de la politesse et de la ga-
de LA musique. yo,
lanterie, avaient aussi fini par se corrompre car ils se virent enveloppés dans la même disgrâce; et cet anathème, soit qu'il fût ou non mérité, porta un coup funeste à loin profession.
Rappelés sous les successeurs de Philippe Auguste, les ménestrels furent encore souvent réprimés par la police. En i33o, ceux de la ville de Paris formèrent une compagnie sous le nom de ménestraudie, et obtinrent une charte. Réunis sous un chef qu'on appelait roi des ménestrels , ils habitaient tous une rue particulière qui a retenu leur nom ', et où le public allait se fournir de musiciens pour les parties de plaisir2. Quant aux troubadours, ce qui contribua autant que leur exil à les abolir fut le changement
1 La rue des Menestriers. Les ménestrels e'taient les fondateurs et les patrons de l'église de Saint-Julien des Menestriers, qui existe dans celle rue , et ils fournissaient à son entretien.
2 Louis IX exempta les ménestrels du péage d'entrée pour la ville de Paris , a condition qu ils chanteraient une chanson et danseraient ce qu'on appelait une singerie au paveur ; de là est venu le proverbe français : Payer en gambades et en monnaie de singe.
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qui s'opéra en France dans le langage. Les provinces méridionales du royaume ayant été peu à peu réunies à la couronne par suite d'héritages ou de conquêtes, la langue française qui commençait à se former devint partout la langue vulgaire; on écrivit dès lors la poésie dans ce dialecte, en sorte que la faveur dont avaient joui les troubadours cessa naturellement avec l'usage de la langue romance.
Les chants les plus anciens qui nous restent, composés sur du langage français, sont ceux de l'infortuné Coucy *, si célèbre par son amour pour Gabrielle de Vergy , et par sa triste fin. Cette musique est écrite sur quatre lignes, en notes losanges, avec une clef de sol et un bémol à la clef. On n'y trouve aucune indication de temps, et la mesure à cette époque était entièrement dépendante de la volonté du chanteur et de son habileté.
Parmi toutes les chansons du treizième siècle , dont il nous reste un très-grand nombre, on distingue surtout celles de Thibaut,
1 Coucy vivait sous Philippe Auguste , vers 1 an 1200.
roi de Navarre. Ce prince ayant conçu, ainsi que chacun sait , une passion violente pour la reine Blanche, mère de saint Louis, s'appliqua à la poésie et à la musique , soit dans l'espoir de plaire à sa dame , soit plutôt dans l'intention de se distraire d'un amour malheureux. Car, dit Fauchet * , pour ce que profondes pensées engendrent mélancolies il lui fut dit d'aucuns sages hommes, qu'il s'estudidt en beaux sons, et doux chants d'instrumens : et si fit-il; car il fit les plus belles chansons, et les plus délectables et mélodieuses , qui oncques fussent ojes en chansons et en instrumens.
Il est certain que plusieurs chansons du roi de Navarre, si l'on avait le soin d'en marquer la mesure en y posant des barres , passeraient aisément pour avoir été composées de nos jours. La marche de leur mélodie, dont on regarde ce prince comme l'inventeur, n'offre plus rien de la barbarie de nos premiers chants nationaux. Elle est régulière et gracieuse ; elle ferait penser que la partie mélodieuse de l'art n'a point fait
* Des anciens poêles français , page j65.
de progrès depuis le treizième siècle ; et l'on s'étonne que la reine Blanche n'ait pas été plus sensible à des chants aussi doux.
Long-temps encore après le roi de >Javacre, toute la musique vulgaire se réduisait en France à des lais ', des virelais, des It.iIJ.ides, enfin à ce que nous avons depuis appelé des chansons. Il ne parait pas qu'on eût appliqué à la musique profane l'invention du contre-point. Dans tout ce qui nous reste de ce temps on ne trouve pas un chant à deux parties, pas une basse écrite sous un chant; et si l'on excepte quelques compositions de Guillaume de Machau, écrites pour un triplum, un ténor, un contra ténor et une quatrième partie sans nom 2, l'har-
1 Selon M. Lévê<]ue de la Bavalière , le mol lai dérivait du mot latin lessus qui signifie complaintes , lamentations. Il v en avait pourtant de joyeux , et l'on en faisait aussi sur des sujet sacrés.
2 Le comte de Caylus a fait à l'Académie des Inscriptions un rapport sur ces poèmes mis en musique , dont en 1747 il trouva un duplicata à la Bibliotliéque du Roi , n°. 7609. Leur auteur , Guillaume de Macliau . que le connu de Caylus dit avoir été poète et musicien , mourut en 1370.
monie n'avait encore fait entendre ses accords que dans les cathédrales, où bientôt elle allait se perfectionner rapidement , ainsi que nous allons le voir.
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