‹ Histoire de la musiqueChapitre 14 sur 37 · PALESTRINA · texte numérisé non relu

PALESTRINA

C'est sous le beau ciel de l'Italie que la mélodie s'était réfugiée en abandonnant la Grèce , et elle n'a point quitté depuis sa nouvelle patrie.On ne s'en étonne point lorsque l'on songe à la douceur de ce langage , que Métastase appelait la musique même , pour le comparer aux sons rudes et barbares des langues qui s'étaient formées dans le reste de l'Europe. Plus heureux que les autres peuples conquis à la même époque par les barbares , les peuples de l'Italie avaient conservé , dans le dialecte qui s'établit chez eux , une grande partie de l'harmonie et de la douceur de l'accent latin : aussi vit - on la poésie italienne précéder de beaucoup toutes les poésies modernes , et le Dante mettre au jour son immortel ouvrage, quand l'Europe ne connaissait d'autres vers que les chansons des troubadours t.

1 Le Dante était né en 1265 , et mourut en l32l.

1 iS HISTOIRE

Le père Ménestrier est d'opinion que les hymnes et les cantiques tirent leur origine des pèlerins qui allaient à la Terre-Sainte ; et, en effet, plusieurs écrivains italiens citent saint François d'Assise, qui était né en 1 182 , comme un des pieux personnages de cette contrée qui exerçaient leur génie à compose] des chants spirituels appelés laudi , en forme de chansons. Ces laudi ou cantiques renferment tous les louanges de Dieu, de la Vierge, ou des saints et des martyrs : ils ressemblent aux hymnes, quant au sujet, mais non quant à la forme , les hymnes ayant été originairement construites sur .des modèles grecs et romains , tandis que les laudi sont entièrement d'invention italienne '.

Dans l'ancienne collection de Florence , chaque cantique est précédé de son chant. Toute cette musique est simple , écrite à une

' En i3io , il se forma à Florence une société qui avait pour but le perfectionnement des laudi , et dont les membres s'appelaient laudesi ou laudisti ; elle existait encore en 1770. Pendant le quinzième siècle, cette espèce de poésie religieuse était fort estimée et prodigieusement cultivée, si on en juge par le grand nombre de collection. qui ça furent imprimées.

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DE LA MUSIQUE. t I()

partie , et sans basse ; mais elle est si mélodieuse , que je crois devoir en placer ici un échantillon , comme une preuve que déjà l'Italie chantait.

A l'exception des laudi , l'espèce de musique que l'on cultivait en Italie avant l'invention du contre-point ne nous est pas connue. On trouve seulement , dans la vie des premiers peintres italiens , que quelques-uns d'entre eux avaient fait d'abord leur profession de la musique. Léonard de Vinci , par exemple , jouait avec habileté de plusieurs instrumens , et il avait même inventé une nouvelle lyre. L'Italie possédait aussi dès ce temps un grand nombre de chanteurs , dont de vieux écrivains ont vanté le talent , et surtout l'expression. Mais on ne suit l'histoire de l'art avec certilude qu'à partir de l'époque où brilla Palestrina .

Giovanni Pierluigi da Palestrina naquit à Palestrina ', dans l'année i5ag. Il étudia la musique, selon les uns sous Claudio Mell, et selon les autres sous Goudimel ; dans

1 Palestrina est une petite ville de l'état romain, que les anciens appelaient Pre'neste.

tous les cas, sous un maître de l'école flamande, qui était alors la plus renommée. Son génie ne tarda pas à se développer, et à lui faire reconnaître que la science du contre-point, portée alors jusqu'à l'excès par les compositeurs, avait fini par bannir de la musique toute espèce de grâce et d'expression. Il suivit une autre méthode, et sut allier les charmes de la mélodie au plus grand savoir. Ses premières compositions commençaient à le faire connaître, lorsqu'il apprit que le pape Marcel II , las des plaintes qu'excitaient le fracas et l'inconvenance ' de la musique d'église, avait résolu de la réduire au plain-chant. Palestrina alla trouver le souverain pontife; il en obtint la permission de lui faire entendre une messe de sa composition. Cette messe parut si belle et si noble 2, que le pape renonça à son projet, et qu'il attacha le jeune compositeur à sa chapelle , en le chargeant de

1 Les contrapunlistes du quinzième el du seizième siècle prenaient souvent pour base de leur composition une chanson vulgaire.

5 Cette messe subsiste ; elle est à six parties , et on la connaît sous le nom de Messe du pape Marcel.

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composer d'autres ouvrages dans le même genre.

Palestrina ne tarda pas à devenir le chef de toute l'école italienne. L'harmonie la plus pure , une expression douce et majestueuse à la fois distinguait ses nombreuses productions de toutes celles des contrapuntistes de l'Europe. Son style était si remarquable, que depuis lui, la belle et grande manière dans les compositions d'église n'est désignée que par le nom de style alla Palestrina ; et sa fécondité égalant son génie , sa supériorité fut si bien reconnue, qu'en 1^92, quatorze des plus célèbres compositeurs s'étant réunis pour publier un recueil de psaumes à cinq voix , ils lui en firent la dédicace comme à leur maître.

A l'âge de trente- trois ans, Palestrina avait été nommé maître de Chapelle de Ste.- Marie-Majeure; il fut maître de chapelle de Saint-Pierre en 1571, Il remplit ces emplois delà manière la plus distinguée; et après avoir porté l'art à un degré de perfection qu'on n'avait pas encore atteint, et qu'on n'a jamais surpassé , il mourut le 2 février de l'année 1594 , âgé de cinquante-cinq ans.

Ses funérailles se lirentavecla plus grande pompe. Un concours immense dépeuple, et tous les musiciens de Rome , accompagnèrent son cercueil à l'église de Saint- Pierre, où on l'enterra ' au pied de l'autel de saint Simon et de saint Jude. Une messe de sa composition fut chantée dans l'église; pendant la translation du corps, tout le collège de Rome avait chanté un Libéra me, Domine, qu'il avait aussi composé. On inscrivit sur son tombeau l'épitaphe suivante , qui s'y voit encore aujourd'hui :

Joannes Petrus Aloysius

Palestiina,

Musicœ princeps.

S'il n'était pas reconnu que la fécondité est un des caractères du génie, on s'étonnerait de la multitude des chefs-d'œuvre qu'a produits ce grand compositeur, surtout lorsque l'on songe à la difficulté du genre, et à la correctiou admirable de cette im-

En conséquence de son extrême habileté.

(Corrigio, Grotte valicane)

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mense quantité de canons et de fugues, qui servent encore de modèles aux maîtres les plus habiles.

Voici la liste des ouvrages de Palestrina les plus connus, de ceux que, depuis trois siècles , on n'a pas cessé d'exécuter à Rome et dans les autres villes d'Italie1.

Ouvrages imprimés.

i°. Messe du pape Marcel (Rome, i555); a°. douze livres de messes, à quatre, cinq, six, sept et huit voix ( Rome, et Venise, depuis i554 jusques 1601 ); 3°. deux livres de motets à deux voix ( Venise, 1571 ); 4". quatre autres livres de motets (Venise, de i5y5 à i586); 5°. deux livres de madrigaux, à cinq voix ( Venise , i58i,etRome, iSq^); 6°. deux livres de madrigaux , à quatre voix ( Venise, de i586 à i6o5 ); 70. hymnes de toute l'année, à quatre, cinq et six voix

• La collection complète des ouivres de Palesuina est fort rare. Nous ne la possédons ni à la Bibliothèque du Roi, ni à celle du conservatoire ; el on est olilige d'avoir recours à quelques savaus en musique pour en eonnaiHi une partie.

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( Rome, i58g ); 8°. deux livres d'offertoire, à cinq voix ( Venise, i5o4); 9°- Magnificat , du huitième ton (Rome, i5o,i ); io°. un livre de litanies à qu;itre voix ( Venise , 1600); ii°. un livre de messes (Rome, 1610 ); 12°. un idem (Rome, 1639 ).

Le docteur Burney, dans son recueil des pièces qui se chantent à Rome dans la semaine sainte , a fait graver de ce grand maître un Stahat à huit voix et un motet. Reichardt, dans son Magasin musical, a publié une petite pièce de sa composition. On en trouve deux autres dans l'histoire d'Hawkins : enfin, M. Breitkopf, de Leipsick, possède quelques manuscrits sous le nom de cet auteur.

J'ai cru devoir m'étendre un peu sur tout ce qui concerne Palestrina, et donner ici le catalogue de ses œuvres, attendu que ce patriarche de l'harmonie, si célèbre en Italie et en Allemagne, n'est connu en France que des compositeurs et des savans en musique; et que beaucoup de musiciens mêmes ignorent jusqu'au nom de celui qui perfectionna l'art au point de le fixer.

Palestrina fait d'autant plus époque que

c'est depuis lui seulement que peut vraiment dater l'histoire de la musique moderne. Alors, tous les différens genres de compositions existaient; et si je n'en ai pas fait mention dès l'instant de leur invention, c'est qu'il fallait suivre avant tout les progrès et le développement du système musical. Mais les quatre genres principaux qu'on connaît en musique, le genre d'église, le genre de chambre , le genre instrumental et le genre dramatique, vont être l'objet des chapitres suivans.

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