‹ Histoire de la musiqueChapitre 16 sur 37 · Le sublime Slabat · texte numérisé non relu

Le sublime Slabat

io°. Un Salve regina, sa dernière production.

Un des plus féconds compositeurs pour la musique d'église qui aient succédé à Pergolèse, et qui comme lui s'est distingué par la grâce, le goût et l'originalité, auxquels il a su joindre la plus savante facture, est Nicolo Jomelli. Il naquit à Aversa, dans le royaume de Naples en 1714 '• L'un de ses maîtres fut le grand Léo , qui , ayant entendu exécuter une cantate de Jomelli chez une de ses écolières , s'écria, transporté de plaisir: Madame, il ne se passera pas beaucoup de temps, et ce jeune homme sera l'objet de l'étonnement et de V admiration de toute l'Europe.

Jomelli en effet n'avait que vingt-trois ans lorsque son premier opéra ( tErrore amoroso ) obtint le plus grand succès sur le théâtre de Naples. En 1741» il fut de-

1 M. Choron, dans son Dictionnaire, remarque que c'est aussi l'anne'e de la naissance de Gluck.

mandé à Bologne, où il donna son Ezio. Peu de temps après son arrivée dans cette ville, il alla voir le père Martini, sans se faire connaître, et le pria de l'admettre au nombre de ses élèves. Le père Martini lui donna un sujet de fugue, et voyant comme il l'avait rempli : Qui étes-vous ? lui dit -il, vous moquez -vous de moi? cest moi qui veux apprendre de vous. Cependant Jomelli a prétendu depuis qu'il avait beaucoup appris de cet illustre maître; il ajoutait que si le père Martini avait peu de génie , l'art avait suppléé en lui à ce que la nature lui avait refusé '.

Après avoir donné Didone à Rome et Eumene à Naples, Jomelli se rendit à Venise, où sa Mârope causa tant de plaisir que le gouvernement le nomma maître du conservatoire des filles , pour composer des morceaux de musique d'église. C'est là qu'il fit son beau Laudate à deux voix, qui ex-

1 Tous ces détails sont pris du Dictionnaire des musiciens de M. Choron, qui les avait puise's lui-même dans 1 éloge de Jomelli, écrit par Saverio Mattei, l'ami de ce grand compositeur.

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cita une vive admiration. Son style, naturellement grave et majestueux, convenait parfaitement pour les chants religieux, et il acquit une sf grande réputation dans ce genre, qu'en 17^1 , comme on voulait avoir à Rome , pour les trois jours les plus solennels de la semaine sainte, de la musique aussi excellente que possible, on chargea Durante, Pérez l et Jomelli, de composer chacun une des lamentations de Jérémie.

L'ouvrage de Jomelli fut exécuté le mercredi, celui de Pérez le jeudi, celui de Durante le vendredi; et le docteur Burney, qui s'est procuré à Rome ces trois admirables productions, assure qu'il serait impossible de choisir entre elles.

La quantité de musique d'église qu'a composée Jomelli est à peine croyable ', quand on songe au grand nombre de ses opéras, et surtout quand on remarque qu'il

1 David Péi-'-z , d'une famille espagnole, était ne' à tapies en 17 il. Ce célèbre compositeur fut maître de chapelle à Palerme, et entra ensuite au service du roi de Portugal.

* Dans l'église de Saint-Pierre seule , on comple vingtcinq ouvrages de lui, exécutés depuis 1^50 jusqu'en i"j5i.

n'existe pas un morceau de cet illustre maître dans lequel on ne trouve quelques mélodies entièrement originales. On a prétendu avec raison qu'il avait changé sa manière à trois époques de s-a vie, et bien loin de lui en faire un reproche, on ne peut qu'admirer cette flexibilité de talent qui n'appartient qu'au génie. Tant qu'il composa pour l'Italie , où le style de Vinci et de Pergolèse était dans la plus grande faveur, il adopta la grâce et la facilité de cette école; mais pendant son séjour en Allemagne, où il avait accepté la place de maître de chapelle du duc de Wurtemberg, il sentit que tant de simplicité ne convenait plus, et les Allemands faisant surtout cas de l'harmonie, ses compositions furent alors aussi savantes que l'exigeait le goût du pays qu'il habitait. Il s'ensuivit qu'à son retour en Italie, où l'on avait conservé de l'horreur pour tout ce qui était d'une exécution difficile ', sa nouvelle manière déplut, quoi-

1 La musique que Duni transporta en France , et celle qu'y avait transportée Lully, donnent une idée birt\ positive de 1j facture italienne à cette époque.

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que cepenJant il l'eût aussitôt simplifiée beaucoup. On la trouvait gothique et pédante, et un Napolitain à qui l'on demandait son avis sur la musique de Démophon, s'écria qu'elle était scélérate ! ( è scelerata , signore! ) Néanmoins, comme Jomelli n'avait d'autre tort que celui d'être trop savant, ce grand maître aurait aisément fait sa paix avec ses compatriotes, en abandonnant un peu l'usage de ce qu'on appelait alors en Italie le gothique et laborieux contre-point ; et sans doute le sort de son Iphigénie , qui tomba pour avoir été mal exécutée en 1773, l'aurait ramené à des compositions plus simples, si le chagrin que lui fit cette chute ne lui eût pas causé une attaque d'apoplexie- Depuis lors, sa santé ne fit plus que décliner; mais son génie resta le même, puisque le dernier de ses ouvrages est son sublime Miserere à deux voix, que Saverio Mattei a mis en vers italiens. Jomelli le composa peu de mois avant sa mort, qui eut lieu le 28 d'août 1774.

La musique d'église permettant au savoir de s'exercer avec plus d'avantage que la musique dramatique, on conçoit que Jomelli

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en ait beaucoup composé, et ses productions dans ce genre n'essuyèrent jamais la moindre critique. Ses oratorio surtout sont regardés comme des modèles de facture, de style et d'expression. J'ai déjà dit que l'oratorio est une des quatre espèces de musique d'église; c'est ici le lieu d'en parler.

Il dut sa naissance à la passion que les habitans de Rome montraient pour le spectacle. Saint Philippe de Néri, fondateur de l'oratoire, à Rome, en i54o , espérant diriger cette passion vers la religion , imagina de faire composer par de très-bons poètes une espèce de petits drames, qui avaient pour sujet une action choisie dans l'histoire sainte, ou même une pieuse allégorie. Il les fit mettre en musique par d'habiles compositeurs, et des chanteurs, qui représentaient les différens personnages, les exécutèrent dans l'église. Ces concerts eurent un succès prodigieux ; la foule y courut , et ce genre de drame prit le nom d'oratorio du nom de l'oratoire où on allait les entendre.

Les poètes et les musiciens les plus célèbres-se sont exercés dans ce genre. Le premier compositeur d'oratorio est Giov. Ani-

tnuccia, l'un des compagnons de saint Philippe de JNéri; mais sa musique ne nous a point été conservée; et l'on ne possède pas d'oratorio avant celui d'Emilio Cavalière, qui fut exécuté en 1600, sous le titre de C Anima e 7 rorpo '. Le dialogue de cet oratorio était du récitatif, espèce de musique qu'on entendait pour la première fois. Il est fort douteux néanmoins qu'Emilio ait eu le mérite de cette invention : elle lui fut disputée alors par Giacomo Péri, compositeur florentin; et depuis, on a souvent nommé aussi comme inventeurs du récitatif, Vincent Galilée, père du grand Galilée, G. Cacetni et Claude Montéverde.Quoi qu'd en soit, cette déclamation notée convenait surtout à l'Italie, où la langue est accentuée et mélodieuse ; aussi tous les compositeurs s'emparèrent-ils aussitôt de cette découverte, et le père Kircher , en faisant l'éloge de Dominico Mazzochi, auteur d'un oratorio donné à Rome en i63i , dit que les récitatifs de ce

1 On exécula cet oratorio sur un théâtre, avec des décorations et des danses, dans l'église de Sanla-M.u ia délia valicella à Rome.

grand maître étaient si pathétiques qu'ils arrachaient des larmes.

On ne saurait parler de musique touchante sans nommer ici Alessandro Straclella , qui vécut vers le même temps , et qui posséda plus qu'un autre l'heureux don d'attendrir les cœurs , si l'on en juge par un trait de la vie de cet infortuné. Ce trait , dont l'authenticité est reconnue, doit trouver place dans une histoire de la musique.

Stradella , né à Naples vers le milieu du dix-septième siècle , non-seulement était lin excellent compositeur , mais il jouait fort bien du violon et chantait d'une manière ravissante. Parmi les élèves auxquels il donnait des leçons pendant un séjour qu'il fit à Venise , il se trouvait une jeune dame , nommée Hortensia , née d'une ancienne famille de Rome. Elle vivait en liaison intime avec un noble vénitien; mais Stradella, étant devenu fort amoureux d'elle , parvint aisément à supplanter son rival, et l'emmena à Rome, où il la faisait passer pour sa femme. Le noble vénitien, furieux, envoya dans cette ville deux hommes qui se chargèrent de le venger, en assassinant Stradella et sa mai-

tresse. Ces scélérats , arrivés à Rome , apprirent que le soir même Stradella faisait exécuter dans l'église de saint-Jean-de-Latran un oratorio de sa composition , dont il devait chanter le rôle principal. Ils résolurent de suivre leurs victimes lorsqu'on sortirait de l'église, et de profiter de l'obscurité de la nuit pour les frapper.

Lorsqu'ils arrivèrent à Saint-Jean-de- Latran, l'oratorio était commencé, et ils se placèrent dans la foule. La musique ravissante qu'ils entendirent alors, la belle voix de celui qui l'avait composée et qui l'exécutait d'une manière si touchante, le ravissement général de l'auditoire, tout fit une impression si vive sur les assassins que leurs cœurs de roche furent émus. Ils se demandèrent s'ils auraient le courage de tuer un homme dont le génie faisait les délices de l'Italie ; et n'ayant plus d'autre désir que celui de le sauver, ils l'attendent à la porte de l'église, l'accostent, lui avouent qu'il doit la vie à la musique sublime de son oratorio, et après l'avoir instruit du motif de leur voyage ils l'engagent à se mettre en lieu de sûreté le plus tôt possible, s'il veut ainsi que

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sa maîtresse échapper à de nouveaux poignards.

Stradella suivit ce conseil; mais le prodige que son talent venait d'opérer ne prolongea ses jours que pour peu de temps : deux années plus tard, étant allé à Gênes avec sa maîtresse , qu'il avait alors épousée , ils furent égorgés tous deux dans leur chambre par trois assassins. Quoique Stradella soit mort fort jeune, il a laissé un nom célèbre comme compositeur, et il doit une grande partie de sa réputation à cet oratorio de Saint-Jean-Baptiste, auquel il avait dû la vie.

Vers le temps où vécut Stradella, Bernino, Bahbjcci, Mazzei, Stellati, Bernini et de Tollis, ont tous composé des oratorios; mais c'est surtout dans le dix-huitième siècle que l'on vit paraître des chefs-d'œuvre dans ce genre. On cite ceux des deux Palavicini, de Benoncini, et surtout du grand Scarlatti. Ce dernier enrichit l'oratorio du récitatif mesuré dont il était l'inventeur, et la beauté de ses ouvertures, le pathétique de ses airs , ainsi que la richesse de son orchestre , ne laissent rien à désirer.

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Le célèbre Métastase a écrit huit oratorios, qui ont été mis en musique par les plus grands maîtres de l'Italie. Jomelli principalement, inspiré par une si belle poésie, v a joint des chants admirables : tout le monde connaît l'air de Sarah dans l'oratorio d'Isacco : Chi per pieta mi clice , il mio figlio che fa? Ce sublime morceau ne vieillira jamais; car la musique d'expression est le tous les temps.

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