‹ Histoire de la musique moderneChapitre 10 sur 109 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

PREMIER SIECLE DE LERE CHRETIENNE

Après avoir retracé aux yeux du lecteur les notions succinctes qui me sont parvenues, et qui m'ont parues dignes de quelque intérêt , sur l'état de la musique antique, sur sa naissance, sur la créa-

TOMF. I. 8

tion du premier système musical, des premiers instruments , sur îe^ développements qu'a subis cet art sous les divers rapports du chant ^ de l'exécution, de la poésie, du théâtre, de la déclamation, de l'éloquence, de la pantomime, de ï» danse, depuis son origine la plu» reculée ou la moins inconnue jusqu'^à la chute totale de l'empire romain, j'arrive enfin au premier siècle de l'ère chrétienne, de cette ère nouvelle et non moins étonnante qui a succédé à tant de grandeur, de prodiges! à tant d'abaissement et de destruction. J'y arrive avec le même zèle investigateur, avec le même amour pour la lumière et la vérité, avec la même résolution de suivre pas à pas la marche de l'art musical, stationnaire chez les Romains qui lui portaient peu de sympathie, et que nous allons voir, pour ainsi dire, naître une seconde fois sous notre ciel, grandir avec rapidité, et venir s'asseoir au sanctuaire de tous les mérites, riche de lauriers qui ne le cèdent en rien à ceux que décernent les muses à leurs plus dignes comme à leurs plus chers favoris.

Un événement immense nous ouvre l'entrée de ce premier siècle ; on me permettra d'en dire quelques mots^ il n'est pas d'ailleurs dépourvu de relation avec l'objet qui m'occupe spécialement.

Jésus-Christ naît à Bethléem, village de Palestine à deux lieues de Jérusalem, le 25 décembre de l'an 4004 du monde, suivant l'Ecriture, dans la douzième année du règne d'Auguste, successeur de César, et second empereur romain. Jésus grandit, animé de l'esprit divin -, il prêche une nouvelle doctrine , une religion nouvelle , et réunit autour de lui douze disciples ou apôtres, pénétrés comme lui de l'esprit de réforme. Ses opinions, ses prédications alarment l'autorité , attirent sur lui la persécution -, trahi par Judas ^ l'un de ses apôtres, il est livré à ses persécuteurs, arrêté, traîné devant les .tribunaux, jugé et condamné à périr sur la croix entre deux larrons, dans la trente-troisième année de sa vie. L'acte judiciaire de sa condamnation, que le hasard a fait tomber entre mes mains, est un document trop important, trop curieux pour qu'il m'ait été possible de résister au désir de l'insérer ici, tel du moins qu'il m'a été communiqué.

<î Sentence rendue par Pnn ce Pilatc^gony çrneur régent delà basse

— il5 —

«^ Galilée , portant que Jésus de ÏNazareth subira le supplice de îâ « croix.

« L'an dix-sept de l'empire de Tibère César, et le \ingt-cinquieme « jour du mois de mars, en la cité sainte de Jérusalem, Anne et « Caïphe étant prêtres et sacrificateurs du peuple de Dieu -, Ponce « Pilale, gouverneur de la basse Galilée, assis sur le siège présidial « du prétoire ,

« Condamne Jésus de Nazareth à mourir sur la croix entre deux « larrons, les grands et notoires témoignages du peuple disant :

« 1° Jésus est séducteur ;

« 2" 11 est séditieux '•, , ,

i( S" il est ennemi de la loi -,

« 4* 11 se dit faussement fils de Dieu ;

« 5° II se dit faussement roi d'Israël^

« 6° Il est entré dans le temple suivi d'une multitude portant des «' palmes à la main.

« Ordonne au premier centurion Quirilus Cornélius de le conduire « au lieu du supplice.

« Défend à toutes personnes pauvres ou riches d'empêcher la « mort de Jésus.

« Les témoins qui ont signé la sentence contre Jésus sont:

« 1« Daniel Robani y pharisien.

« 2" Joannas Zorobatel.

« 31° Raphaël Robani.

« 4° Capet, homme public.

« Jésus sortira de la ville de Jérusalem par la porte Struénée. »

Cette sentence est gravée eri hébreu sur une lame d'airain ; sur le côté sont inscrits ces mots : « pareille lame est envoyée à chaque tribu. » Celle-ci a été trouvée dans un vase antique de marbre blanc, lors des fouilles que l'on fit en la ville d'Aquila, au royaume de Naples, en 1280, et a été découverte par les commissaires des arts à la suite des armées françaises, à l'époque de l'expédition de Naples , sous les ordres du général Championnet , en 1798 j elle était dans la sacristie des Chartreux , près de cette capitale : cette lame était renfermée dans une boîte de bois d'ébène. Le vase antique de

marbre blanc est dans la chapelle du palais de Caserte , à cinq lieueâ de Naples. La traduction que Ton vient de lire a été faite par les membres de la commission des beaux-arts , sous la présidence du célèbre Denon (1).

En faisant périr le chef de cette nouvelle croyance, on ne réussit point à détruire les germes nombreux des principes qu'il avait semés. Ils s'étendirent dans l'ombre, en silence; le temps, le fanatisme, ce besoin que ressentent les peuples à certaines époques d'avoir aulre chose que ce qu'ils ont et dont ils se lassent, au risque d'abandonner ce qui est bien pour courir après ce qui est mal , toutes ces causes jointes à la persécution se chargèrent du soin de les cultiver, de les faire fructifier, et, un jour, ils montèrent sur le trône avec Constantin dont ils avaient habilement su, par l'organe de leurs adroits et patients prédicateurs , conquérir la puissante protection en Tabsolvant de tous ses crimes.

L'événement prouva alors, comme cela a été mille fois inutilement prouvé, que, contrairement au but que se proposent les persécuteurs, dans quelque cas que ce soit, le sang des martyrs féconde la terre du prosélytisme, loin de la dessécher.

Après de laborieuses recherches , de mûres réflexions, on arrive à cette conviction que les Gaulois, nos premiers ancêtres, pris avant la conquête de Jules César ^ né à Rome l'an 654 de sa fondation, un siècle avant l'ère chrétienne, conquête qui date de l'an 695 environ , conquête qui avait été préparée par l'établissement des colonies romaines d'^i^ en Provence , de Narbonne, de quelques autres encore, les Gaulois, dis-je, ou Celtes, ou IJriens, peuples du feu , ou possesseurs du feu exprimé en langue celtique par la syllabe wr, qui signifie (eu, les Gaulois enfin étaient trop peu civilisés pour connaître les arts, seulement de nom; j'en excepterai toutefois les bardes, que l'on

(1) Les Chartreux , par leurs prières , obtinrent que celte lame ne leur fût point enlevée ; on leur tint compte , en cédant à leurs vœux, des grands sacrifices qu'ils avaient faits pour l'armée. M. Denon fit faire une lame du même modèle, sur laquelle il fit graver cette sentence. A la vente de son cabinet, après son décès arrivé le 26 avril 1825, elle a été achetée par lord Howard au prix de 2,890 fr.

s^'acconîe à regarder comme les dépositaires vivants et impénétrables de toutes les connaissances humaines supposées possible en ces temps si loin de nous, et sur lesquels la tradition ne nous a laissé rien parvenir de satisfaisant. On s'étonnera grandement sans doute de ce que les Celtes, ayant tout inventé, en fussent arrivés à ce point d'ignorer toutes choses; ceci peut s'expliquer: la centralisation absolue est un mauvais système. On a vu que les bardes retenaient pour eux seuls le dépôt des sciences, et ne les enseignaient qu'avec la plus grande parcimonie; plus la nation celte s'augmentait, plus elle s'étendait, et plus elle s'éloignait alors du foyer des lumières ;.et, lorsqu'à l'époque de la conquête des Romains les bardas disparurent pour ne plus revenir, ils laissèrent la Gaule en proie aux vainqueurs, plongée dans les ténèbres de Tignorance, que les Romains étaient peu capables de dissiper, et qui d'ailleurs servaient merveilleusement leur politique dominatrice. Les bardes, il faut le croire, se réfugièrent sur d'autres points du globe pour y chercher une terre de paix, de liberté, et cultiver les moyens de civilisation dont ils étaient seuls en possession. Les habitations des Gaulois n'étaient, dans ces premiers âges qui précédèrent l'apparition des Romains, que des excavations naturelles, des espèces de grottes, de cavernes qui auraient pu leur faire donner le nom de troglodytes, ou de misérables huttes à moitié enfoncées en terre, rondes, recouvertes d'une espèce décalotte, percée au milieu d'un grand trou rond , pour laisser échapper la fumée du foyer que l'on allumait ordinairement au-dessous de cette ouverture. Une espèce de sculpture bizarre et grossière, semblable à celle de l'idole cham-chi tonn-gù des sauvages, en faisait les seuls ornements. Une teinture brune, iK)irâtre, étenduesur des figures informes, telle était leur peinture, tels étaient leurs arts: on se fait aisément l'idée des, chants que pouvait articuler un pareil peuple.

Lâchasse, une agriculture dans l'enfance à peine suffisante pour pourvoira leurs plus impérieux besoins , le soin des troupeaux, là guerre au dehors, les duels perpétuels au dedans, voilà leurs occupations habituelles, leur vie tout entière : il paraît cependant certain qu'ils étaient très sensibles aux chants que proféraient leurs bardes. Leurs vêtements se composaient de peaux d'animaux, qu'il fallait

laver, graisser, pour les rendre souples^ que l'on se figure l'odeur que devait exhaler une famille ainsi vêtue, réunie autour du foyer domestique ! Parmi les Gaulois , les Belges surent de bonne heure fabriquer une étoffe de laine fort serrée, fort épaisse, qu'ils teignaient en bleu, leur couleur favorite, que leur fournissait le jpas^e/; mais on ignore absolument par quels procédés ils extrayaient le bleu de cette plante. Les Romains se servaient sans répugnance de cette étoffe belge dans les pays froids. Ils savaient aussi fabriquer une sorte de savon composé de graisse d'animaux et de cendre des végétaux. Ils construisaient des barques avec des branches d'arbres entrelacées, aux moyen desquelles ils communiquaient jusqu'en Angleterre. Les Marseillais (colonie grecque), étaient déjà depuis longtemps de hardis navigateurs, puisqu'ils commerçaient antérieurement avec les Phéniciens 5 ce devait être une entreprise bien téméraire que d'aller à de grandes distances sur mer, sans pilote, sans boussole, à la merci des événements si désastreux, si effrayants, si irréparables sur ce formidable élément ! Mais que ne peut l'appas du gain chez les hommes II Les Gaulois faisaient aussi usage de grandes barques qui leur servaient à naviguer sur les rivières.

Lorsqu'ils se mariaient, ils avaient la coutume de se donner mutuellement des dots 5 ces dots consistaient en troupeaux, en bestiaux et en ustensiles de ménage. Leur costume se composait du sagum, espèce de manteau fait de peaux de bêtes, comme je l'ai dit plus haut, qu'ils attachaient sur une épaule avec une épine, quelquefois avec une agraffe en fer, et des hracçœ, sorte de pantalon fait d'étoffe de hn. Leurs cheveux étaient longs et enduits d'une pommade dont la composition est inconnue^ ils portaient aussi des colliers. Les femmes se couvraient de longues tuniques mais conservaient la poitrine et les bras nus.

Cet aperçu de la société gauloise, avant la conquête des Romains donnera à peu près la mesure de ce que l'on peut raisonnablement supposer qu'ils avaient de connaissances en général dans les différents arts. La rudesse de leurs mœurs, la sauvage simplicité de leurs vêtements, de leurs demeures, de leurs intérieurs, de leurs ustensiles, de leurs goûts, de leur commerce, de

îeurs habiludes, éclairent sufïisamment sur le développement probable des arts dans ces temps d'ignorance primitive.

Quelques améliorations furent les résultats de la conquête et du contact prolongé des Gaulois avec les Romains ^ mais mon intention n'est pas d'en retracer et d'en discuter ici l'histoire détaillée; j'ai seulement désiré esquisser cette grande figure celtique, mère 4^ toutes choses, dont nous sommes les descendants; j'ai souhaité qu'elle apparût dans toute sa rusticité native, afin qu'il fût possible d'apprécier approximativement l'époque où commença sa civilisation. J'admets sans contestation la tradition qui nous fait connaître le développement immense de ce grand peuple, qui nous entretient de ses hauts faits, de ses bardes, de leurs poésies, de leurs chants, de sesrfrmWeslégislateurs, médecins, astronomes, devins, chanteurs, prêtres, tout à la fois -, mais malheureusement aucun monument ne nous reste pour nous instruire et attester qu'avant de devenir sujets de l'empire romain, les Gaulois savaient lire, écrire, compter, chiffrer, connaissances si importantes dans la vie privée comme dans la vie relative des peuples. Que pouvait être alors leur langage? quelle pouvait être leur poésie? leur rnusique? je l'ignore complètement. Ne demandons pas aux Gaulois, ne leur supposons pas plus de savoir en musique qu'ils n'en avaient en sculpture, en peinture, en architecture, en législation, en bien-être intérieur et en civilisation générale. Sous le climat humide, nébuleux, froid des deux Bretagnes, de la Belgique, des Gaules enfin, le génie de l'homme se développa lentement; né sous ce ciel de frimats, il quitta un jour son lit de neige et s'avança vers les contrées où une atmosphère plus humaine, un soleil plus généreux, lui promettait des destins plus prospères, des développements plus dignes de lui. Tels furent les Celtes ou Gaulois, tels furent les Grecs, et avant eux tous les peuples de l'Asie, héritiers comme eux des germes du feu sacré, de ce génie créateur qui devait produire tant de merveilles, et qu'ils allèrent féconder aux rayons bienfaisants de l'astre qui échauffait les terres orientales, tandis qu'engourdi dans l'occident il poursuivait péniblement sa marche lente et incertaine. Toutefois, ta conquête des Gaulois par les Romains, l'occupation prolongée

— Modes vainqueurs dans ces vastes provinces, durent apporter de notables changements à la constitution morale de ce pays, comme à sa constitution physique, et sonner l'heure du réveil des facultés intellectuelles de la nation gauloise, ou du moins en accélérer beaucoup la marche et les résultats. C'est ce que j'ai cru reconnaître au travers du voile si peu transparent de l'histoire^ telles sont mes conjectures que le lecteur examinera et jugera dans sa conscience.

A César succéda Auguste^ son règne fut de 29 ans, dont 17 après la naissance de J.-C. Tibère succéda à Auguste, et régna jusqu'en Tan 37 de J.-C. Caligula occupa le trône impérial, où il fut remplacé l'an 41 par Claude, qui gouverna l'empire jusqu'en l'année 54, Néron, son successeur, régna jusqu'en 68-, Galba, Othon, Vitellius, succédèrent à Néron de Tan 68 à l'an 70^ Vespasien , de 70 à 79; Titus, de 79 à 81 ; Domitien, de 81 à l'an 96; Nerva, de 96 à 98; et, enfin, Trajan, lequel acheva le premier siècle et commença le second, puisqu'il régna depuis l'an 98 jusques à 117.

Pierre, ou Simon, ou Céphas, fils de Jean, frère d'André, vicaire de Jésus , prince des apôtres , saint Pierre enfin , après avoir prêché à Antioche, vint, dit-on, à Rome sous le règne de Néron, et y mourut martyr avec saint Paul, l'an 65 ou 66. Les papes font remonter jusqu'à lui l'institution de leur puissance spirituelle. Il a fallu que l'histoire enregistrât cette prétention, et que la crédulité des peuples fut bien élastique pour y ajouter foi , car il est facile de savoir que jusque vers le milieu du quatrième siècle,c'est-à'dire jusqu'au règne de Constantin, cette souveraineté fut impuissante pour préserver de la hache la tète des nouveaux sectaires; que depuis Pierre jusqu'à Constantin des milliers de chrétiens, chefs et disciples , prédicateurs et convertis , périrent victimes des persécutions des païens, que n'arrêtèrent point \eur puissance spirituelle. Mais je laisse de côté cette grave discussion qui n'est pas de mon domaine, et je reviens à la notice chronologique que je crois utile à l'ordre des temps et à la liaison des faits. La musique moderne se lie trop étroitement avec tout ce qui touche à la chrétienté pour que l'on ne suive pas avec quelque intérêt le fil général des événements afin de découvrir, s'il se peut, l'instant où se forma cette ahiancc si

féconde et les circonstances qui l'accompagnèrent: tel est le but de mes recherches.

A saint Pierre succéda immédiatement saint Lin, né à Volterra, en Toscane. On lui donna le titre de second pape, mais on ne dit pas à quelle époque, dans quelles circonstances, à quel propos ce nom de pape à été adopté. On sait, et je l'ai déjà dit, que ce mot vient du grec /)apas, qui signifie père, d'où probablement est venu l'usage de faire prononcer aux jeunes enfants le moi papa en s'adressant à leur père , que ce nom de papas était commun à tous les évêques, quand il y eut des évéques, ce que Ton ne sait pas au juste non plus; que ce nom de pape enfin ne fut exclusivement réservé aux successeurs de saint Pierre qu'à compter de Grégoire VII, pape lui-môme en 1085. Ainsi, pendant l'espace de 1019 ans, tous les papes furent évêques, pères, conseils, guides spirituels, ostensibles quand ils furent tolérés, timides et cachés quand ils furent persécutés, et tous les évêques étaient papes.

On remarquera peut-être avec quelque curiosité que la coiffure particulière de ces premiers ministres du christianisme, la mitre ou tiare ^ dont l'origine est judéenne, et remonte à une époque de l'antiquité fort antérieure à Moïse; que cette tiare, ou mitre, ne fut d'abord qu'un bonnet élevé, rond, fermé par le haut en forme de calotte de four. Le premier qui eut la pensée d'y mettre une couronne de roi fut, à ce que l'on croit, Ilormidas, pape en 523, ce qui distingua alors la tiare de la mitre. La seconde couronne fut ajoutée par Boniface VIII, pape en 1303. Benoit XII, pape en 1342, peu satisfait apparemment de ne porter que deux couronnes, en joignit une troisième en l'honneur, il faut le croire, de la sainte Trinité et de la constante humilité de Jésus, qui marchait pieds nus; or, et d'après ce principe, il est bon de savoir que la tiare n'est encore surmontée que de trois couronnes-, le ciel aidant, il pourra peut-être survenir quelques nouveaux et utiles perfectionnements.

Saint Clément, troisième /)a;3e, je ne discute plus sur ce titre, saint Clément succéda à saint Lin; il avait été ordonné par saint Pierre. On le croit l'auteur de la première mission destinée à prêcher le

christianisme dans les Gaules. Saint Clément mourut l'an 76, mais on ignore quel fut son genre de mort. Il paraît que cette première mission n'eut aucun succès, puisque, d'après l'opinion émise par les historiens , ce n'est que vers le miUeu du deuxième siècle que le christianisme parvint à pénétrer dans le pays des anciens Celtes. Je rapporte ces deux versions, qui ne coïncident point entre elles, sans chercher ni vouloir les approfondir davantage, et cependant on comprendra que j'attachais quelque importance à savoir par qui et à quelle époque précise furent envoyés dans ce pays les premiers prédicateurs chrétiens, puisque c'est à leur suite, dit-on, que la musique, le chant c'est-à-dire, y pénétra^ mais une simple ohservation détruit cette assertion. Aucune musique, aucun chant, appliqué aux paroles des prières, aux cérémonies du nouveau culte, n'est révélé avant l'apparition de saint Ambroise (de Milan) au quatrième siècle, qui en fit les premiers essais, comme cela sera exphqué en son temps. Ce chant, qui n'était point né aux époques de ces deux premières missions, et dont, au surplus, on ne fait aucune espèce de mention, ces prières chantées, ces cantiques en musique n'ont donc pu pénétrer dans les Gaules, ou ailleurs, qu'à la suite des missions entreprises à la fin du quatrième siècle , ou même plus tard, puisque saint Ambroise ne mourut qu'en 397.

Saint Clet, quatrième pape, succéda à saint Clément. Ce pape, qui ne régna que sept ans, termina sa carrière l'an 83. Je n'ai rien appris sur ce pontificat qui ait rapport à l'objet principal qui nous occupe en ce moment et qui puisse intéresser le lecteur en aucune manière.

Saint Anaclet, cinquième pape, prit cette même année, 83, la place de saint Clet, et subit le martyre en l'année 96: c'est tout ce que j'ai pu recueillir sur le compte de ce personnage.

Le sixième pape fut saint Evariste^ il succéda à saint Anaclet. Ce pape termina le premier siècle et commença le second, puisqu'il vécut jusqu'en l'an 108. Evariste était grec de naissance^ il fut persécuté sous Trajan, et laissa, en mourant, l'Eglise déchirée par plusieurs hérésies^ ceci n'est pas surprenant, puisque l'abbé de Fleury confesse, dans son estimable Histoire Ecclésiastique, qu'avant

l'expiration du premier siècle qui s'écoula après la mort de J.-C, on comptait déjà, dans la chrétienté, plus de cinquante sectes différentes comprenant et expliquant le christianisme chacune à sa manière.

Ainsi, ce premier siècle qui vit treize empereurs romains , depuis Auguste jusqu'à Trajan, et six papes, ou évêques, depuis saint Pierre jusqu'à Evariste, nous présente déjà cette église, persécutée et proscrite avec plus ou moins d'ardeur pendant près de quatre siècles, suivant qu'elle était plus ou moins agressive contre l'ordre de choses établi et qu'elle inspirait par conséquent plus ou moins de défiance et d'alarme au pouvoir, cette église naissante, dis-je, est déjà divisée en une foule de croyances diverses, opposées l'une à l'autre, ennemies implacables, s'anathématisant tour à tour, et troublant la paix de l'empire par leurs divisions et leurs incessantes discordes.

Ajoutez à ces causes de trouble, d'ébranlement, que les Gaulois soumis au joug romain par les armes de César firent de fréquents efforts, quoique longtemps infructueux, pour le briser ou s'y soustraire, et Ton pourra facilement présumer en quel état se trouvait la civilisation , les arts, la musique, au milieu d'une population travaillée par cette fièvre brûlante de liberté, précurseur de la crise tardive , mais d'autant plus terrible , plus irrémédiable , et qui devait enfin l'affranchir un jour.

Je vais reprendre et suivre le cours des événements, observant attentivement, et faisant mes efforts pour saisir l'instant de la renaissance de la musique dans les Gaules, sa première patrie, ou du moins celui de la création de la musique moderne, suite et résultat de ce nouvel emprunt fait aux anciens Grecs et introduit sous notre ciel par le concours des missionnaires ultramontains.

J'ai déjà énoncé mon opinion à cet égard-, elle est fondée sur de nombreuses et respectables autorités; toutes s'accordent sur ce point et reconnaissent que: « Le plain-chant est un reste bien dé- « figuré mais bien précieux de l'ancienne musique, qui , après avoir « passé par la main des barbares, n'a pu perdre encore toutes ses « premières beautés, et que nous possédons sans le savoir. Le temps

" où les chrétiens commencèrent d'avoir des églises et d'y chanter « des psaumes et d'autres hymnes , fut celui où la musique avait « déjà perdu presque toute son ancienne énergie. Les chrétiens « s'étant saisis de la musique dans l'état où ils la trouvèrent, lui « ôtèrent encore la plus grande force qui lui était restée, savoir «« celle du rhythme et celle du mètre, lorsque des vers, auxquels elle « avait toujours été appliquée, ils la transportèrent à la prose des « Hvres sacrés, ou à une poésie barbare, pire pour la musique que « la prose même.» En l'absence de ce rhythme, de ce mètre grec qui faisait Tunique différence des valeurs sonores et soutenues, le plain-chant dégénéra : « en un chant se traînant alors uniformément « et sans aucune espèce de mesure, de notes en notes presque

" égales en une psalmodie monotone et quelquefois ridicule.»

Ces conclusions, que je transcris textuellement, loin de détruire cette assertion, à savoir que les chants de l'Eglise actuelle sont, pour la majeure partie, composés de fragments de mélodie grecque recueillis d'abord par saint Ambroise de Milan , puis par saint Grégoire, pape, le confirment au contraire de la manière la plus positive.

On a prétendu, avec quelque irréflexion, je crois, et un ton assez peu mesuré, que: « les chrétiens méprisaient trop les païens pour « leur emprunter quelque chose que ce fût. » Il ne s'agit point ici de mesurer le degré d'estime que chacune des deux croyances devait à l'autre, l'action dominatrice des persécuteurs sur les persécutés le fait assez comprendre j mais il est historique et de la dernière évidence que ce n'est pas une, mais mille choses que les premiers chrétiens empruntèrent aux païens. IN'y avait-il pas à l'extérieur de la porte de chaque temple deux vases remplis d'eau lustrale? N'y avait-il pas dans chacun de ces vases une branche de laurier desr tinée à asperger les individus qui entraient dans ces sanctuaires consacrés à la divinité? Ne spnt-ce pas là les deux bénitiers de nos églises? La crosse des évêques n'est-elle pas le lituus des augures, le pedum des bergers? La mitre n'est-elle pas la coiffure des prêtres indiens? Les couronnes adaptées à la tiare ne sont-elles pas originaires du bandeau de Bacchus? Tout cela n'est-il pas d'une incalcur-

lable antiquité ? Et le plain-chant, ne serait-il pas de source grecque ? un nouvel emprunt fait aux anciens? Qui donc alors, parmi les chrétiens, en est l'auteur, et pourquoi ne pas le nommer ?Consultez les philosophes, l'histoire entière , celle d'Egypte, où Ton commence à lire plus clairement \ osez répéter tout ce qu'elle renferme , vous y verrez que ce pays compte 5,000 ans de gouvernement monarchique avant l'ère chrétienne^ plus de 15,000 ans de gouvernement théocratique par les prêtres, avant les rois, attestés par Manethon^ leur historien (consultez M. L. Dussieux, de l'école des Chartes), vous y puiserez la certitude que l'Asie, l'Inde, l'Afrique ont renfermé, dès la plus haute antiquité , de vastes et florissants empires. Les dénégations obstinées sur ces faits ne peuvent amener que des révélations de nature à compromettre la bonne foi ou les lumières des contradicteurs.

Ceci ne s'oppose en rien à ce que j'ai rapporté sur l'origine urienne ou celtique de tous les peuples du globe, que l'auteur a placée immédiatement après le déluge, comme il prend soin de le dire au commencement de son livre , pour sa tranquilité personnelle apparemment, et pour le salut de son ouvrage^ il suffirait simplement de restituer à cette origine l'époque qui lui appartient réellement: toutes choses ainsi remises en ordre, les déductions curieuses et multipliées qu'il tire des principes qu'il a posés suivraient alors et sans obstacles le cours naturel de leur développement.

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