DES ORIGINES CHINOISES, PERSANNES, ARABES ET TURQUES
Quelques détails, que je crois utiles me restent encore à donner sur diverses origines; je les résumerai succinctement dans ce chapitre, afin de ne point abuser de la patience du lecteur, moins
soucieux peut-être (ou plus instruit que moi sur les notions que j'ai cru devoir recueillir sur la musique antique) que désireux de savoir ce qu'il espère que je lui apprendrai sur la musique moderne.
J'avais besoin, pour ma part, je l'avoue, de connaître le berceau d'un art que je chéris, les mains qui l'ont élevé, le sol qui l'a vu naître , les causes qui ont retardé sa croissance , celles qui ont amené ses merveilleux et rapides développements, je les ai cherchées avec ardeur, avec constance, et je rends grâce au destin qui m'a permis de soulever un coin du voile sous lequel se dérobaient ces précieux enseignements, et qui a permis que les matériaux dont se compose ce faible ouvrage parvinssent jusqu'à moi. J'ai fait mes efforts pour classer logiquement ceux qui composent ces quatre premiers chapitres que j'ai cru indispensables à la liaison , à l'ensemble de toute narration qui doit avoir un commencement, un milieu et une fin.
Je termine donc ici mes relations avec les antiquités grecques et romaines-, j'éprouve le pressant besoin de m'occuper de mon pays, de mes compatriotes, et de payer à un peuple voisin, longtemps notre frère, aujourd'hui l'aUié du nôtre, le juste tribut qui lui est dû pour la part glorieuse qu'il a prise à la rénovation et pour ainsi dire à la création de la musique moderne en Europe et d'abord en France. Quelques lignes, et j'aborderai enfin cette tâche à laquelle je consacrerai avec joie toutes mes veilles.
Le jésuite Martin Martini dit que le premier empereur qui régna à la Chine s'appelait Fossius, et vivait 3,000 ans avant J.-C. C'est un jésuite qui nous fournit ces renseignements: peut-être est-ce une raison pour ne les recevoir qu'avec une extrême réserve ^ d'abord le nom de Fossms, que j'ai fort scrupuleusement cherché, ne se trouve dans aucune des 24 dynasties qui ont régné sur ce vaste empire. Ensuite, l'histoire de ce pays, comme celle de l'Egypte et de l'Inde, se divise en trois grandes époques: l'histoire mythologique, l'histoire traditionnelle ou incertaine, et l'histoire écrite. Qu'un jésuite nie les deux premières, ou les passe sous silence, rien de plus naturel , mais aussi rien de moins concluant. Il nous est donc
loisible de croire, avec les plus doctes historiens, que l'origine des Chinois remonte infiniment plus haut que ne semble vouloir l'affirmer le père Martini. 11 dit encore que la musique fut toujours cultivée dans cet immense empire , si ancien , si peu connu î et qu'il y eut un théâtre longtemps avant l'époque où il commença à être connu des Européens: tout cela est peut-être vrai, quoique ce soit un jésuite qui le dise. On prétend que les Chinois sont plus anciennement musiciens que les Egyptiens et les Phéniciens, qui l'étaient longtemps avant les Grecs, puisque Cadmus porta la musique de Phénicie en Grèce. Il fallait que cet art eût reçu une organisation quelconque , une théorie , une méthode transmissible , résultats qu'une très longue suite de siècles peut seule produire, et qu'il n'est pas possible de concevoir, d'imaginer autrement. Je ne repousse pas l'antiquité des connaissances musicales accordée aux Chinois-, je suis entraîné au contraire à y ajouter foi en raison de l'extrême antiquité de ce peuple dont les annales remontent à une époque perdue dans la nuit des temps les plus reculés. Ces temps échappent nécessairement à l'œil de l'historien ; mais l'homme consciencieux, tout en avouant son insuffisance pour les expliquer, ne se croit pas pour cela autorisé à les nier.
Si, comme on l'affirme, les Chinois sont d'origine uriemie, s'ils descendent des Celtes passés en Asie, il est rationnel de croire que leurs connaissances en musique sont les plus anciennes du globe, puisqu'ils les reçurent du peuple celte ou urien, le plus ancien, le premier peuple du monde, la source de toutes les nations répandues aujourd'hui sur la terre.
Les Chinois, dont on ne révoquera pas la haute intelligence, les connaissances variées, la sage philosophie, philosophie stationnaire à la vérité, mais stationnaire pour nous, prodigieuse pour eux, pour leur temps où tant d'hommes célèbres allèrent s'instruire à leur école et admirer la maturité de leur sagesse , comme on admirait celle des Egyptiens, dont l'histoire commence à sortir de l'obscurité où l'avaient enveloppée tant de contes absurdes. Les annales des Chinois remontent à beaucoup plus que le triple de l'existence accordée par certaines décisions à la machine terrestre; les vastes
connaissances de ce peuple autorisent à croire qu'il avait aussi celle de l'octave qu*il divisait en dou2e demi-tons réguliers nommés par lui lu, tels que nous les comprenons aujourd'hui. Si cette tradition, due aux jésuites missionnaires, est exacte, elle doit surprendre la raison des modernes. II est étonnant en effet qu'un système si simple, si clair, né chez un peuple qui appelait la musique la science des sciences, n'ait pas pénétré en Grèce par la bouche de Pythagore; ce philosophe, dans ses longs voyages, s'avança, dit-on , jusqu'en Chine; il dût connaître ce sytème , quelqu'un dût le lui communiquer, ou du moins le lui indiquer; faut-il que les inextricables abstractions auxquelles se livra ce patriarche de l'art musical aient si longtemps obscurci une science dans laquelle les Grecs sont constamment demeurés inférieurs à eux-mêmes.
Plus conséquents , plus simples , plus vrais peut-être que les Grecs, les Chinois, ai-je dit, plus rationnels dans le calcul des intervalles perceptibles de la gamme , ont donc réduit et fixé la division possible de l'échelle diatonique à douze demi-tons ou lu. Chacun de ces lu se rapportait à l'un des demi-tons par lesquels nous divisons notre gamme. Ils plaçaient aussi , selon la loi qui nous paraît être celle de la raison, le grave en bas, l'aigu en haut, tandis que les Grecs, par une inversion que je ne saurais expliquer, et qu'il faut pourtant que je croie certaine par respect pour les autorités qui l'affirment, plaçaient au contraire le grave en haut et Vaigu en bas: système que nous ne pourrions adopter par la raison qu'il bouleverserait totalement toute notre musique , toutes nos théories de raisonnement.
Ces célèbres asiatiques ne notaient leurs airs que par les noms qu'ils donnèrent d'abord à leurs lu. Mais que l'on se persuade bien qu'il n'y avait pas plus de notes, de valeurs musicales, de mesure d'harmonie, de contrepoint, chez les Chinois que chez les Grecs. Le moyen de spécifier leur mélodie par les noms de leurs douze lu ne leur parut pas suffisant apparemment; ils joignirent un jour ensemble, deux lu, et cet assemblage fut nommé ton, ce qui leur donna par la suite une gamme de cinq tons et deux demi-tons majeurs, en tout semblable à la nôtre: fallait-il donc l'aller chercher si loinl....
Cette combinaison leur procura un grand nombre de modulattonir que l'on fait monter au-delà de 80, et auquel je veux bien croire, sans chercher à approfondir la valeur du mot plus que de la chose. La formation de ces douze lu, que Ton attribue à Hoai-nan-tsée , remonte au berceau de la monarchie chinoise, et est par conséquent fort antérieure au temps où vivait Pythagore. L'immense antiquité de ce peuple, sa persistance à conserver sans altération ses mœurs, ses coutumes , ses lois, ses modes, cette constance presque unique entre tous les peuples du globe, et qui était commune alors aux Egyptiens, justifie pleinement l'assertion de Platon, lorsqu'il dit, en parlant de la musique de ces derniers et de leurs œuvres en général: «Vous ne trouverez dans toute l'Egypte aucun ouvrage « qui soit différent d'un autre. Celui que l'on fit hier est semblable « à celui qui fut fait il y a dix mille ans. » (Hist. de la Mus,^ par Bonnet, t. 3, Disc, sur la mus. d'égl.,p. 67). Platon était d'Athènes, et naquit vers l'an 430 avant J.-C. A son compte notre monde aurait à cette heure près de 12,000 ans, sauf la réserve des nombreux siècles qui ont dû s'écouler avant que les Egyptiens fussent réunis en corps de nation, qu'ils eussent des mœurs, des lois, des sciences , des arts , une religion , des temples , des hymnes, une musique, des chanteurs, etc., etc. Ce calcul du divin Platon pourra sembler à certaines gens fort peu orthodoxe, ce qui n'empêchera pas qu'il ne puisse être parfaitement juste.
Les Arabes, déjà fameux dans une antiquité très reculée , par leurs savants ouvrages sur la médecine, l'histoire, l'astronomie, par leurs romans, leurs ingénieuses poésies, leurs utiles inventions, les Arabes joignirent à toutes ces connaissances celle de la musique et de plusieurs instruments. Les califs l'aimaient, la protégeaient et la cultivaient. Chez ce peuple, elle se divisait en deux parties: la vocale et l'instrumentale-, malheureusement on ne connaît aucune des règles de leur système musical. Abou-Giafer-Haroun , l'un da leurs souverains, a composé quelques chansons que l'on se rappelle encore. Il est certain que les Arabes se sont occupés de la mesure et de la division du temps, et c'est au calif Aroun-al-Raschild que nous devons la première horloge qui ait été connue en Europe: ce
souverain en fit présent à Chàrlemagne. On a avancé qu'il lui avait également envoyé le premier orgue qui eût été vu en Occident 5 mais une autre opinion, qui paraît mieux fondée, attribue ce précieux don à l'empereur d'Orient Constantin- Copronyme , et ce fut à Pépin ^ père de Charlemagne, qu'il fut adressé, l'an 757 de J.-C. Nous sommes également redevables ^ux Arabes des chiffres dont nous nous servons actuellement. C'est ainsi que tout florissait, que se développaient les facultés de l'esprit humain dans l'Orient, tandis que notre froide Europe était plongée dans l'engourdissement de l'ignorance la plus absolue comme la plus grossière.
On assure qu'ils ont appris la musique des Persans^ ainsi la mu- • sique aurait donc été plus anciennement connue en Perse qu'en Arabie: c'est un point à décider qui n'est point de ma compétence, et dont la solution n'ajouterait rien d'important à la connaissance de l'origine de la musique moderne , à laquelle j'ai hâte d'arriver.
On a remarqué, dit-on, une très grande analogie entre la gamme arabe et la gamme moderne ; mais toutes les successions possibles par degrés conjoints, par tons et demi-tons naturels seront toujours analogues les unes aux autres ^ ainsi ce n'était pas la peine ^^ d'en faire l'objet d'une remarque particulière. Les Arabes , comme / les Grecs et les Romains, n'avaient point de notes, point de mesure; les lettres de leur alphabet servaient seules à leur notation; ils ne connaissaient de même que Vhomophonie et Vantiphonie, c'est-à-dire l'unisson et l'octave, par toutes les raisons déduites ci-devant: là ^^ se bornaient toutes leurs connaissances harmoniques.
Les Persans et les Turcs connaissent aussi depuis longtemps la musique, et suivent à peu près le même système, avec les mêmes éléments, les mêmes ressources. De l'an 800 à l'an 900 de l'égire, la Perse a produit plusieurs écrivains distingués qui se sont occupés de l'art musical avec le plus vif intérêt: le plus estimé parmi eux fut Àbouluefa. La notation persanne se fait au moyen de leurs lettres, qui leur servent en même temps de chiffres: leur système tout entier est renfermé dans le nombre 40; la différence, on en conviendra, est énorme, si on le compare à celui des Grecs qui en renfermait 1620! De même que ces derniers, ils ont des modes
différents, ou, si Ton aime mieux, des rhythmes divers pour la guerre, pour la danse, pour l'amour, etc., et Ton assure qu'ils n'ont pas moins de 28 manières de battre la mesure. II est fort regrettable assurément que l'on ne nous ait pas fait connaître plus en détail de si grandes richesses , à nous, pauvres Européens qui n'en possédons que trois : il est vrai que si nous comptons nos mesures simples et composées , et toutes les nuances de mouvement du lent au vite pour autant de mesures différentes, nous n'avons rien à envier aux Persans. Ils se servent, pour battre ces diverses mesures, de deux petites timballes de cuivre, longues d'un pied, sur lesquelles ils frappent avec deux petites baguettes de bois , ou bien d'une espèce de tambour de basque sur lequel ils frappent avec la main seulement.
Pour qu'un concert, en Orient, soit complet, il doit être composé de six instruments, savoir: Vaoud, ou Yeoud, c'est une sorte de luth, deux flûtes, un demi-hautbois, un cistre et un violon. Ce concert est conduit par un chanteur qui bat la mesure et décide du choix comme du mode des morceaux. Il donne le signal en composant sur le champ une mélodie sur les notes du mode qu'il a choisi^ il doit faire entendre principalement la première note , celle du milieu, ou, si l'on veut, la dominante et la finale. Il chante quatre vers sur le mode indiqué, et les instrumentistes répètent après lui le chant qu'il a exprimé , ensuite ils jouent une ritournelle^ ces airs sont ordinairement du plus fameux compositeur d'Ispahan, nommé Coya-abd-el-Kader, qui en a composé, dit-on, plus de 2,000. Après un repos, on passe à un second mode, lequel est traité à peu près comme le premier, puis, après une nouvelle interruption, on attaque un troisième mode: mais on ne va jamais au-delà de ce nombre , bien que l'on prétende que les Persans en ont 36. On trouvera alors les Grecs bien modestes ou bien indigents, de n'en avoir que 15, et nous bien misérables de n'en posséder que deux seulement.
De tout ceci , je crois pouvoir conclure à l'égard de la grande querelle touchant la supériorité à accorder aux anciens sur les modernes, ou à ceux-ci sur les premiers, que celte querelle était, à
fîioh sens du moins, dépourvue totalement de fondement et de' raison , quelque respect que je professe pour Topinion de J. -J.Rousseau , qui paraît croire que nous ne sommes pas même capables de comprendre les immenses beautés de la musique des anciens , bien loin alors de pouvoir y atteindre: il peut avoir raison en un sens, et je confesse humblement que je n'y comprends rien du tout. La somme possible du développement de l'esprit humain paraît avoir été toujours à peu près la même^ cet esprit n'est pas perfectible à l'infini , car alors, dans un temps donné, de l'insecte il s'élèverait à Dieu, et le monde est déjà si vieux que si ce miracle avait eu quelque chance de succès il serait probablement déjà accompli ; mais il s'en faut encore de beaucoup que nous en soyons là. Cette dose de perfectibilité s'est portée tantôt vers un objet, tantôt vers un autre. Nous n'égalons les Grecs en sculpture, en architecture, qu'en les copiant; nous les surpassons de beaucoup en peinture, en musique, cela est incontestable; les anciens sont nos maîtres dans la gravure sur pierres dures, et dans l'épopée, dont Homère chez les Grecs, Virgile chez les Latins, furent les créateurs; mais nous avons à leur opposer avec avantage notre gravure en tailledouce, et comme ornements de notre Parnasse français, Corneille, Racine, l'universel Voltaire, J.-J. Rousseau, Buffon, Molière, Lafontaine, Boileau, etc., etc. Les anciens, autant qu'il est possible de les reproduire, n'offre rien qui efface le juste éclat de tous ces noms célèbres. Ce que l'on ne saurait rétablir, ce qui serait cependant indispensable à l'effet d'une comparaison équitable, c'est le temps, la langue, les mœurs, les lois, les habitudes, les préjugés, la religion , le cfimat, le ciel, la terre, mille circonstances locales, l'essence en un mot de la société pour laquelle écrivirent Eschyle ^ Sophocle, Euripide, Esope, Virgile, Aristophane, et tant d'autres. Et Ton veut comparer I et l'on veut décider d'une supériorité insaisissable! toute relative! on veut juger! mais si Racine pouvait être transporté de notre théâtre sur celui d'Athènes ou de Rome la grande, qui sait si ses chef-d'œuvres n'y seraient pas i'mpitoyablesifflés? car on sifflait à Athènes et à Rome tout comme à Paris. El
qui oserait aujourd'hui avoir la fantaisie de faire jouer sur notre scène une tragédie de Sophocle dans toute sa simpHcité antique? Personne assurément, et une symphonie à la manière des Athéniens serait à coup sûr assez mal reçue à côté de celles d'Haydn , de Mozard, de Méhul ou de Beethoven*
Il est, à mon avis, d'un bon jugement et de bon goût à la fois de jouir des talents , des œuvres des artistes , soit anciens et étrangers , soit modernes et nationaux ; mais il est imprudent de trancher audacieusement la question en décernant à chacun le degré qu'il doit occuper au-dessus ou au-dessous de l'autre: j'admets toutefois cette importante restriction que les sujets mis en parallèle seront, quoique différents, dans les conditions d'une méthode dictée par la raison, le sentiment du véritable bon goût, la dignité de l'art qu'ils exercent, et ne différeront que par la couleur particulière de leur génie. On ne supposera pas, j'imagine, que je me pose ici comme l'avocat tolérant ou aveugle du bizarre, de l'absurde, du fantastisme, du galimatias en un mot, et que j'invoque la mansuétude publique en sa faveur: loin delà, je souhaiterais au contraire que, plus éclairé, plus conséquent, de meilleur goût comme de meilleur ton, on n'applaudit pas indistinctement, ainsi que le font après boire, comme ils sifflent, tant de gens qui ne comprennent guère mieux à la vérité ce qui est mauvais que ce qui est réellement bon, ce dont il serait facile de fournir chaque jour des exemples, surtout lorsqu'il s'agit de prononcer sur les objets qui exigent de la sensibilité, de la finesse dans le tact, de l'élévation dans l'âme et de la noblesse dans les sentiments 5 peut-être est-ce beaucoup exiger qu'un parterre composé en entier d'assistants doués à l'égal l'un de l'autre de ces hautes quahtés^ mais on pourrait souhaiter peut-être que les moins intelligents fussent plus modestes, plus circonspects, moins étourdis et plus attentifs aux jugements de leurs pairs, sur lesquels ils pourraient et devraient régler les leurs. Ce que je blâme , ce dont je parle , c'est ce que je vois , ce que j'entends quotidiennement, et ceci me rappelle la leçon de goût et de raison que reçut le public pour avoir applaudi le sonnet du
vicomte dans le Misantrope , et qui manqua siffler le chef-d'œuvre de Molière parce que le malin auteur s'était donné la peine de lui prouver qu'il n'avait pas le sens commun.
Ce qui semble injuste envers des hommes de génie , de talent, vivant dans le même temps, dans le même pays, doit paraître impossible lorsqu'il s'agit de décider delà supériorité entre gens placés à vingt siècles les uns des autres, et que Ton franchit lestement d'un bond pour les mettre en parallèle, sans égard à toutes les considérations de temps, de lieux, de locahté que j'ai indiquées plus haut. C'est du moins une simple opinion que j'énonce et que je ne prétends pas imposer 5 mais il y a des gens qui ne comprennent pas plus l'impossible que ce monsieur auquel une dame demandait s'il savait jouer du violon, et qui lui répondit: « Je ne » vous dirai pas, madame, je n'ai jamais essayé. »
C'est à de pareils jugements , à de pareils juges que les arts , les artistes sont soumis, et dont il faut supporter la critique; et, cependant, critiquer c'est juger; pour juger il faut tout à la fois comprendre , sentir, savoir et pratiquer. C'est une mission délicate , de haute raison, du goût le plus pur et le plus impartial, singuHèrement exigeante sous le rapport des procédés, que celle de critique: c'est apparemment pour cela qu'il y a tant de personnes qui s'en mêlent, et jugent comme on jugeait le sonnet du Misantrope.