‹ Histoire de la musique moderneChapitre 14 sur 109 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

CINQUIÈME SIÈCLE DE l'ÈRE CHRÉTIENNE.

On ne pourra s'empêcher de convenir, je crois , de la vérité patente de ce fait que, la musique ayant été ramenée dans les Gaules par les premiers chrétiens qui parvinrent à s'y maintenir, il était utile de suivre, d'épier leurs démarches, de connaître la situation physique et morale du terrain , de part et d'autre , la nature et l'origine du grain que Ton y venait semer, la culture qu'on lui avait appliquée , quelles mains l'avaient soigné et ce qu'il avait produit. Je reprends le cours de mon examen , que j'abrégerai le plus possible.

J'ai laissé, on s'en souvient, ffonorius sur le trône de l'empire romain en 395; il règne encore au commencement de ce siècle, c'està-dire jusqu'en l'année 408. De cette année 408 jusqu'à 476, succèdent à Honorius, Valentinien Ifl^ Maxime, Jvitus, noble gaulois, Majorien, Libius -Sévère, Authémius, Olyhrius, et enfin Juguslule, soixante-deuxième et dernier empereur romain. Comme les empereurs de Constantinople n'ont, dans la suite, aucun rapport avec l'objet principal de cet écrit, je m'abstiendrai d'en parler, sauf le

ras où le nom de l'un d*eiUre eux deviendrait de quelque ulililé à ma narration.

L'évêque Anastase gouvernait encore l*Eglise de Jésus en 401. Innocent I'^'^ lui succéda; né à Rome, il mourut en 417. Il était absent lorsque cette ville fut prise et saccagée par Marie /*••, roi des Goths, en 410; à son retour, il fit tous ses efforts pour réparer les maux qu'avait souffert sa ville natale.

Zozime, qui le remplaça, ne vécut que jusqu'en 418. Zozime était né en Grèce; il approuva d'abord, puis condamna ensuite les opinions de Pélasgcy célèbre chef de secte de dissidents, et toujours en raison de l'infaillibilité incontestable des papes.

Boni face I^^ vint occuper le siège devenu vaccant par la mort de Zozime, et mourut à son tour en 422. C'est aussi à cette époque que saint Jérôme termina sa carrière. C'est à Boni face l^^ que saint Augustin dédia son livre contre les pélasgiens.

Célestin P^ succéda à Boniface P% et mourut en 432. C'est lui qui fit condamner au concile de Rome , en 430, la doctrine de NestoriuSy autre chef de secte.

Cet évêque eut pour successeur Sixte III, né à Rome , mort en 440, et qui légua pour la réparation et l'ornement des églises l'énorme somme de cinq mille marcs d'argent.

Saint Léon, dit le Grand, monta ensuite sur la chaire de saint Pierre, et s'y maintint jusqu'en l'année 461, qu'il cessa de vivre. Par la puissance de son éloquence persuasive, il sauva Rome du pillage, et obtint d'Attila, roi des Huns, qu'il respecterait la cité chrétienne et retournerait sur le Danube: ce fut certainement une belle et heureuse action; mais quelques années plus tard, Genseric^ roi des Vandales, prit Rome et la pilla sans égards pour les instantes prières de saint Léon. On prétend, et l'on s'appuie sur l'autorité du père Martini de Bologne, qui l'afTirme positivement, que le pape Léon P**, dit le Grand, élu le 10 mai 440, décédé à la fin d'octobre 461, était bon musicien, et môme compositeur. On peut se rendre aisément compte des horribles dévastations commises par les hordes sauvages amenées du fond du Nord à travers les Gaules, l'Italie, jusqu'à Rome inclusivement, par Attila et Genseric, et quel devait être l'état de la civilisation, des

sciences, desar(s , du bien-ôlre public , après le parcours quatre fois répété (le ces masses rugissantes de barbares.

Marlianus Capella^ écrivain latin, né l'an 490 avant J.-C. ou, selon ce qui paraît bien plus vraisemblable , dans le huitième siècle de l'ère chrétienne, à Madaure en Afrique, d'autres disent à Carthage, où il fut depuis proconsul, est indiqué dans l'ouvrage où j'ai rencontré son nom, et, par je ne sais quelle inconcevable erreur de date, comme vivant à Rome au temps de saint Léon. Quoiqu'il en puisse être de l'époque précise de sa naissance , un de ses ouvrages traite exclusivement de la musique^ le premier, il classa au nombre de sept les arts qu'il nomme libéraux et qui sont, selon lui: la grammaire , la dialectique, la rhétorique , la géométrie, Y arithmétique , Vastronomie^ et la musique. Il est le premier qui ait donné le nom de ton à ce que l'on appelait auparavant mode dans la musique d'église. On s'occupait déjà sérieusement de musique dès le commencement de ce siècle , car un certain Mucianus (qui ne saurait être le Mucianus, général et favori de l'empereur Vespasien, et consul l'an 52 de J.-C), sur lequel je n'ai rien pu savoir de plus particuher, traduisit dans ce temps, du grec en latin , un ouvrage d'un auteur nommé Gaudence (peut-être saint Gaudence, évêque de Brixia ou Brexia, en Italie, qui mourut en 410, et que l'on a fait, contre toute raison, contemporain ou prédécesseur de Claude - Ptolomée ^ l'astronome, qui vivait l'an 135 de notre ère), lequel traite de la musique. Un autre auteur nommé Lucius ou Julius Apuleius., ou Apulée, né en Afrique, à Madaure, vers le milieu du deuxième siècle de J.-C, était venu se fixer à Rome, et avait aussi écrit sur la musique ^ mais ses écrits ont été perdus.

Le successeur de saint Léon fut saint Hilaire, décédé en 468. Il était né en Sardaigne.

-S«m< iSimp/icms remplaça saint Hilaire, et mourut en 483, laissant les affaires de l'Eglise excessivement embrouillées.

Félix m prit la place deSimplicius, et la quitta en 492, qu'il cessa de vivre. C'est lui qui rejeta l'édit d'union entre l'Eglise grecque et l'Eglise latine, que Simplicius avait eu beaucoup de peine à obtenir de Zenon, empereur de Constantinople. Le politique et rusé Félix

calcula que, s'il acceptait cet édit, il resterait soumis au gouvernement d'Orient, et ne serait plus qu'un simple évêque subordonné au souverain ^ son orgueil, son amour pour le pouvoir souverain , indépendant , en un mot , lui fit rompre toutes les négociations touchant cette affaire. Il fit condamner plusieurs hérétiques: c'est tout ce qu'on sait sur ce pontife ambitieux, intolérant et turbulent. Il était né à Rome.

A Félix III succéda Gélase : celui-ci mourut en 496. Auteur d'un traité contre Entychès et Nestorius^ tous deux chefs de nouvelles sectes, il fut aussi peu tolérant pour les divergences d'opinions religieuses que l'avaient été ses prédécesseurs.

Le successeur de Gélase fut Anastase //, qui mourut en 498. Il plaida auprès de l'empereur grec Anastase V^ en faveur de la religion chrétienne, qui n'était point encore catholique, c'est-à-dire universelle. Il écrivit aussi à Clovis pour le féliciter sur ^a conversion, bien qu'il eut battu les légions romaines commandées par St/agfrms, et enlevé la Gaule à l'empire romain.

Symmaque, mort en 514, succéda à Gélase^ il était originaire de Sardaigne. Dans ce temps, il y eut un anti-pape nommé Laurent^ qui fut consacré dans l'église de Sainte -Marie le même jour que Symmaque le fut lui même dans la basihque de Constantin, ces deux églises sont dans l'enceinte des murs actuels de Rome, lesquels furent rebâtis par liélisaire. Théodoric fut pris pour arbitre entre les deux prétendants, et se prononça en faveur de Symmaque. Laurent se retira à Nocera dont il fut évêque^ il s'était éloigné sans résistance, et revint cependant quelque temps après, secrètement sollicité par deux patriciens, nommés Probus et Festus; ils accusèrent Symmaque de grands crimes; mais il fut absout par le concile de Palma, et une seconde fois par le concile tenu à Rome Tan 503.

En résumé, le cinquième siècle, qui entendit les derniers soupirs du grand empire romain, nous présente encore, y compris Honorius, mort en 408 , neuf empereurs de Rome, sans compter huit empereurs byzantins, ou de Constantinople , à partir de Constantin, lequel fut le premier. L'Eglise fut gouvernée pendant ce siècle par quatorze

papes, depuis saint Anastase, décédé l'an 401 , jusqu'à i'anti-papc Laurent: c'était déjà le quatrième.

Nous arrivons à une époque plus intéressante pour nous, celle du règne de Clovis, roi des Francs, et des Gaules affranchies de la puissance romaine, en 486. Déjà Pharamond, duc des Francs, était parvenu, malgré les efforts des Romains, à s'établir de ce côté-ci du Rhin sur les terres des Gaulois^ Clodion son fils, Mérovée et Childéric sont donc mis « à la tête des rois de la première race ^ « mais nous connaissons si peu d'événements de leurs règnes que « nous commencerons cette suite chronologique par Clovis, qui « peut être regardé comme le véritable fondateur de la monarchie.» (Voy. VAbrég. chronol. de VHist. de Franc, par le présid. Hénault.) Néanmoins Clovis n'est que le cinquième roi de cette race, puisque « ce peuple y avait eu (dans les Gaules) dès l'an 287, un établisse- « ment qui lui fut confirmé par l'empereur Julien, et qui devint fixe « sous Clodion , vers 438, après l'expédition qui assura à ce prince « la possession de Cambrai et du pays voisin jusqu'à la Somme.» (Voy. id.) Les Bourguignons et les Vislgoths avaient déjà enlevé aux Romains quelques parties de la Gaule ^ Clovis, à 19 ans, entreprit de leur ravir le reste ^ il attaqua près de Soissons , et battit leur général Syagrius, qu'il prit et fit décapiter: dès ce moment il fonda définitivement le royaume de France. Gondebaud, roi des Bourguignons, avait une nièce nommée Clotilde, qu'il donna à Clovis pour s'en faire un aUié^ mais ce dernier, malgré cette union , ne tarda pas à s'emparer de la Gaule entière , après avoir battu le roi bourguignon Gondebaud, et tué de sa main Alaric, roi des Visigoths, dans une grande bataille livrée à Vouillé, près de Poitiers.

Les Gaulois ne souhaitaient rien tant que d'être défivrés de la puissance des Romains^ Clovis réussit à les affranchir: ils l'adoptèrent comme leur libérateur. L'aventure du vase de l'égfise de Reims, reclamé par saint Rémi, évêque de cette ville, prouve que déjà il y avait dans les Gaules des églises riches , des évêques et des saints^ on chantait dans ces églises, cela est probable, mais le bruit des armes empêchait d'entendre ces chants qu'il étouffait. Clovis ^

aussi adroit politique que brave soldat, quoique barbare (l'intérêt éclaiiT, toujours les plus ignorants!), Clovis avait épousé Clotilde de Bourgogne, bien qu'elle fut chrétienne^ dirigé par les mêmes nécessités, les mêmes calculs , il se lit chrétien à son tour, non par dévotion, mais par politique. Trouvant le christianisme en faveur dans un pays qu'il venait de conquérir et qu'il désirait garder, il jugea prudent de ne pas heurter les opinions nouvellement reçues ^ il pensa sagement qu'un royaume comme la Gaule valait bien unô hostie: de même que, plus tard, Henri IV reconnut que Paris valait bien une messe. Clovis caressa gracieusement les évêques, le clergé, qu'il dota et enrichit, parce qu'il comprit que, par eux, il dominerait tout le reste : ceite politique profonde n'est pas nouvelle, comme on le voit.

La Bataille de Tolbiac, près de Cologne, livrée aux Allemands, venus dans le but de le dépouiller, comme lui même avait dépouillé les Romains, prouve invinciblement ce que j'ai avancé. L'armée de Clovis était composée en grande partie de nouveaux chrétiens : Clovis craignit un instant de perdre la victoire. Les Allemands étaient intrépides \ le nouveau souverain des Gaules, voulant électriser ses soldats , promit de se faire chrétien s'il avait l'avantage^ cette promesse redoubla l'ardeur de ses troupes qui hachèrent les Allemands en pièces. Clovis fut, peu de temps après, baptisé par saint Rémi, Cette cérémonie qui mettait le sceau à sa conversion eut lieu en 496. Ainsi qu'à celle de son mariage et de son inauguration au pouvoir, il y eut des chants , des actions de grâce , de la musique , des solennités religieuses, cela dût être ainsi, bien que l'histoire ne nous en dise rien.

Les Goths d'Italie, gouvernés par Théodoric, homme de mérite, de tête et de cœur, vivaient sous un ciel plus doux, plus favorable, et se trouvaient , par une inversion remarquable , par l'opposé de ce qui était arrivé aux Romains dans les Gaules, en contact avec des peuples policés, amoureux des arts où ils avaient excellé : et ils se le rappelaient encore ; les Goths de Théodoric , dis-je , prirent les mœurs, les goûts de ces peuples qu'ils avaient subjugués par les armes , et qui les subjugaient à leur tour par les arts , devenus

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étrangers au reste de l'Europe , d'où ils avaient en quelque sorte disparus, épouvantés par les guerres, les massacres religieux et politiques, et les passages successifs des hordes du Nord.

Mais la Gaule respira quelque temps en paix sous le bras vigoureux de Clovis. Ce roi des Francs avait sans doute pris goût aux fêtes dont il avait été l'objet, aux chants qui les avaient accompagnées, car il avait appelé auprès de lui des musiciens. Leur savoir ne le satisfit probablement pas entièrement^ dans un traité conclu par lui avec le roi des Goths, il fit insérer cette condition qu'il lui serait envoyé un musicien habile à corriger le chant français, c'està-dire le plain-chant , ainsi qu'un joueur de luth. Théodoric, pour lui complaire, lui envoya le chantre Acorède, accompagné d'un fameux joueur de luth. Tous deux avaient été choisis par Boëce, romain de naissance, savant distingué, deux fois consul, ministre et favori de Théodoric, qui l'exila d'abord pour se débarasser de ses courageuses remontrances touchant ses cruautés, et qu'il fit ensuite nlourir après une longue captivité. Les prêtres et les chantres de Clovis profitèrent des conseils qui leur furent donnés, leur chant devint plus doux et plus agréable. Ayant appris aussi à jouer de quelques instruments, Clovis les employa alors d'une manière fixe au service divin, et depuis cet usage s'est constamment conservé à la cour des rois de France jusqu'en i830. Le plain-chant, ou chant romain, fut introduit en Angleterre vers 590 par le moine Augustin, que saint Grégoire y envoya. Il fut ensuite porté en Allemagne par saint Boniface deMayence, que l'on regarde comme le patron de ce pays.

Le goût particuher de ces différents peuples ne tarda pas à l'altérer. Les évêques se mêlèrent de corriger le chant français des églises, et le rendirent ce qu'il est encore aujourd'hui, insignifiant, traînant et fort maussade. Clovis mourut en 5U, laissant son royaume en partage à ses quatre fils Thiéry P\ Clodomir, Childebert /" et Clotaire P^.

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