CHAPITRE X
SIXIEME SIECLE DE LERE CHUÉTIEINNE.
Après avoir passé en revue la Grèce, l'empire romain, ses empereurs, ses diverses vicissitudes pendant un espace de 526 ans à peu près, nous voici arrivés à l'époque importante de la monarchie française sur laquelle doit désormais se diriger tout notre intérêt et toutes nos recherches.
Je dirai succinctement quelques mots sur les évoques de Rome, intronisés pendant ce siècle sur la chaire de saint Pierre, pour ne point rompre la chaîne historique des hommes et des choses qui peuvent avoir eu, de près ou de loin, quelque relation avec l'objet principal de ce Hvre, et l'on conviendra, peut-être avant la fin de ce chapitre, que ce n'est pas sans cause que j'en ai agi ainsi , et qu'alors j'ai eu raison de m'arrêter, après toutefois y avoir mûrement réfléchi , à cette détermination.
Symmaque, on se le rappelle, gouvernait l'Eglise à la fin du cinquième siècle, et ne mourut qu'en l'année 5l4.
Hormidas (j'ai déjà précédemment cité ce nom) succéda à Symmaque, et mourut à son tour en 523. Il fut fort ardent contre la secte des Eulichéens.
Jean P\ mort en 526, avait remplacé Hormidas^ il était né en Toscane. N'ayant pu obtenir de Justin, empereur de Constantinople , la révocation des édits contre les Ariens, que Théodoric l'avait chargé de soUiciter, il mourut en prison. Ceci démontre que la rancune des princes n'est pas toujours parfaitement logique, et que l'exercice de leur justice n'est pas non plus toujours parfaitement raisonnable.
Félix IV prit la place de Jean , que la mort le contraignit à quitter
l'an 530. Né à Bénévent, il administra, dit-on, l'Eglise avec beaucoup de sagesse.
Boni/ace H apparut après Félix IV , et mourut en 532. il était romain de naissance; par une singulière prétention, il voulut choisir lui-même son successeur, mais il ne put y parvenir; on lui opposa un anti-pape , nommé Diosccre, qui était le cinquième, et qui cessa de vivre fort peu de temps après.
Jean II prit le siège , devenu vacant parla mort de Boniface II, et le quitta à son tour par la même raison que son devancier, en 535 : il était né à Rome , où on lui donnait le surnom de Mercure: on ne dit pas pourquoi. C'est lui qui condamna le patriarche de Constantinople parce qu'il avait embrassé les opinions d'Arius. Et de quel droit le condamna t-il? c'est ce qu'on ne nous dit pas non plus. Jean II fit une chose sage en défendant de faire aucun don, aucune promesse, pour obtenir un évêché.
Agapet prit ensuite possession de ce poste qui devenait chaque jour plus éminent, plus convoité, et mourut en 536. L'empereur Justinien, qui voulait apparemment l'unité de l'administration de l'Eglise comme l'unité de l'administration de l'état, prétendit soumettre Agapet au patriarche de Constantinople-, Agapet résista vigoureusement, ne se soumit pas, et mourut fort pauvre.
Sylvère succéda à Agapet, et mourut en 538.
Virgile, qui mourut en 555, succéda à Sylvère.
Pélasge P^ remplaça Virgile, et mourut en 560; il était né à Rome. L'église nommée Saint-Philippe-et-Saint-Jacques fut commencée par lui et terminée par Jean III. On assure que Jean II a écrit quelques épîtres.
Jean III fut son successeur, et cessa de vivre en 573. On le surnommait Cafellin: ce surnom n'est pas expliqué. Jean III gouverna, dit-on, avec beaucoup de modération.
Benoit I" prit sa place, et la quitta à sa mort arrivée en 578. On prétend que, né à Rome, son véritable nom était Bonose. Ce pontife déploya une noble et généreuse charité envers le peuple pendant une terrible famine survenue en même temps que les Lombards désolaient le pays.
Pélasge 11, né aussi à Home, succéda A Benoit l" . Vainement il voulut ramener à l'unité de croyance plusieurs évêques d'Italie qui s'en étaient écartés. Il fit de son palais un hospice pour les pauvres vieillards, et fit rebâtir celui de Saint-Jean-de-Latran. Ce digne évêque mourut en 590.
Pélasge II eut pour successeur saint Grégoire surnommé le Grand, lequel mourut en 604. Il naquit à Rome , et était fils du sénateur Gordianus. Les invasions des Lombards ayant contraint les exarques, ou gouverneurs de l'Italie pour l'empereur de Constantinople, à se renfermer dans Havenne, saint Grégoire se vit obligé de prendre les rênes du gouvernement, et de s'occuper de la défense militaire du'pays; il sut faire la guerre et la paix. C'était peu que d'avoir à combattre le mauvais vouloir de l'empereur d'Orient, Maurice, qui régnait alors, il fallut encore qu'il luttât avec une égale énergie contre les ennemis du dehors, les hérésies, l'ignorance et la corruption du clergé italien: son habileté triompha presque partout; il mourut dans la soixante-deuxième année de son âge. J'aurai plus d'une fois occasion de mentionner cet illustre personnage dans le cours de ce livre, et l'on ne s'en étonnera pas, je pense, puisque c'est à lui que l'on doit la constitution donnée aux matériaux amassés par saint Ambroise, auxquels il joignit tous ceux qu'il put recueillir lui-même, tels que cantiques, hymnes grecs ou latins, dont il s'appliqua à indiquer la mélodie par des signes qui pussent les rappeler à la mémoire. De tous ces éléments, il composa son Antiphonaire , ou recueil de tout ce qui devait désormais concourir au service divin. Il faisait enseigner à de pauvres enfants, ou à des orphelins, ces mélodies qui prirent dès lors le nom de chant grégorien: plus tard, ils furent chargés du soin de les propager et de seconder leurs maîtres, que saint Grégoire avait dû, en quelque sorte, instruire et former lui-même. C'est à lui qu'est due la substitution , encore admise et pratiquée de nos jours , des sept premières lettres de l'alphabet latin A, B, C, D, E, F, G aux nombreux signes grecs, pour exprimer les divers degrés diatoniques de l'échelle des sons la, si, ut, ré, mi, fa, sol. Ces détails pourront être reproduits ailleurs, selon l'opportunité-, mais il était nécessaire de
fixer (l'abord ratleiition du lecteur sur ce personnage qui caractérise à lui seul le sixième siècle sous le point de vue musical , comme sous les rapports historique et politique. Les divers emprunts faits à la musique des anciens par saint Ambroise et saint Grégoire, qui prirent le soin de les organiser en corps de doctrine, se trouvent donc ainsi authentiquement constatés, et à Tabri désormais de toute contestation.
De Symmaque, élu en 498 évêque de Rome, et qui ne mourut qu'en 514, jusqu'à saint Grégoire qui succéda à Pelasge II en 590, et ne cessa de vivre qu'en 604, Rome a vu, pendant ce siècle, quatorze papes et un anli-pape: voilà l'état de l'église au sixième siècle.
Je n'ai rien recueilli d'important, ou d'utile à dire ici, sur la situation des Gaulois, ou Francs, que j'appellerai désormais du nom de Français, qui leur est devenu commun. Ce siècle, à peu près rempli par les fils et petit fils de Clovis, parmi lesquels je mentionne, comme point d'histoire seulement, Dagohert P^ ^ fondateur de l'abbaye de Saint-Denis, en 630, ce siècle monarchique ne présente qu'une longue et fatigante suite de crimes, de meurtres, d'imprudentes condescendances, de fondations de monastères , de folies et ruineuses largesses aux évêques, aux églises, d'usurpations de bien d'autrui par la captation, la violence ou la trahison, d'affranchissement de tout impôt à des villes entières en faveur de tel ou tel saint, comme à Tours, par exemple, à cause de saint Martin. Ces affranchissements accordés sans raison valable aux importunités d'un clergé avide, hautain, étaient aussi impolitiques que dépourvus de discernement, et n'obtenaient aucune concession de son égoïsme^ un seul trait le prouve, et c'est la réponse audacieuse faite à Clotaire, qui demandait au clergé un secours d'argent, par Injuriosus de Tours: « Si vous enlevez ce qui est à Dieu, dit-il à « Clotaire V% Dieu vous enlèvera bientôt votre royaume.» (Voy. VHist. de France, t. I, abbé Millot. ) Oser appeler le bien de Dieu ce qui n'était que le résultat de la prodigue et aveugle politique des rois î . . . Qu'espérer pour la civilisation , les lumières, les arts, dans un pareil chaos? rien. Toute la politique de ces temps de barbarie consistait à inféoder au prince qui régnait le plus grand nombre possible
de créatures, et quand le pouvoir avait acheté un évêque , c'était comme s'il avait acheté corps et âme une province entière. Le clergé possédant une immense quantité de terres, de châteaux, de monastères, d'abbayes, d'immunités, et même d'impunités qu'il tenait de la libéralité irréfléchie des souverains, disposait à son gré des peuples dont la superstitieuse ignorance et la grossière intelligence les plaçaient à peine au-dessus du niveau des brutes.
Toutefois rien n'est indifférent en matière de recherches, lorsqu'on écrit pour le bien ou pour la gloire d'un art quelconque. 11 faut interroger courageusement toutes les pages de l'histoire, et y recueillir avec soin le moindre renseignement, la plus légère circonstance, qui peut le frapper d'un nouveau jour, le rattacher à des époques où l'on pourrait craindre qu'il n'existât plus, ou à des lieux où l'on pouvait le croire méconnu et méprisé. J'ai dit, et je persévérerai à en offrir les preuves chaque fois qu'elles se présenteront à moi, j'ai dit qu'un grand nombre de personnes éminentes avaient étudié, pratiqué et honoré la musique, et que leur gravité, leur prépondérance dans le monde avait répandu sur cet art une partie de la considération dont elles jouissaient-, après tant de noms antiques illustres déjà inscrits dans ce livrer vient naturellement se placer celui de l'empereur Justinien, né à Ochrida en Bulgarie, au commencement du sixième siècle. L'auteur du recueil des lois romaines connu sous le nom de code de Justinien, le souverain de Constantinople était très bon musicien, et composa même la musique d'un hymne sur la divinité de Jésus , que l'on chante encore dans l'église grecque.
Peu de personnes, peut-être, savent qu'il existe de nombreuses différences entre les usages de l'Eglise grecque et ceux de l'Eglise latine^ dans la première , par exemple , la Vierge tient l'enfant Jésus dans ses bras, tandis que, suivant le style des Latins, la Vierge tient Jésus sur ses genoux: soit en peinture, soit en marbre, ou marmaron, comme l'appelaient les Grecs, les artistes se sont toujours scrupuleusement soumis à cette distinction.
Après les rois , à cette époque si loin de nous , les évêques se croyaient les personnages les plus importants de l'état, s'ils ne se
croyaient même au fond de l'àme supérieurs à celui qui portait la couronne, depuis que l'imprudente faiblesse de l'un de ces rois avait reconnu tenir d'eux la dignité de souverain, et qu'ils se furent par suite arrogé l'étrange droit de la lui retirer. Paris, au sixième siècle, eut un évêque nommé saint Germain, né à Autun, qui exerçait une grande influence, dont il était redevable à ses lumières et à ses vertus. Cet évêque était zélé partisan et protecteur du chant d'église. Il mourut en 576, âgé de quatre-vingts ans. Le chant, comme cela est reconnu de temps immémorial , est l'émission soutenue et appréciable de la voix parlante. Depuis Orphée jusqu'au Tasse , que chantent encore les gondoliers vénitiens et les matelots napolitains, toutes les poésies sacrées ou profanes furent chantées. Mais le chant a subi d'immenses changements depuis Orphée jusqu'à nos jours. Parmi les diverses espèces de chants successivement mises en pratique, et qui , sans être antiques, n'en sont pas moins fort anciennes, il en est une, que Ton croit, je ne sais sur quel fondement, avoir été imaginée dans ce sixième siècle , où il y avait déjà beaucoup plus de couvents que de châteaux^ quoiqu'il en soit, sa singularité mérite une mention. Ce chant ne roulait que sur deux degrés , ou deux sons , ou deux notes , ce qui est synonyme : comme par exemple mi, fa, mi, fa ^ mi, fa, mi, et n'embrassait conséquemment qu'un seul intervalle de seconde : on appelait cela chanter en ison. Quelques ordres de moines n'eurent pas d'autre chant que cette égale et monotone psalmodie, qui a dû longtemps être traditionnelle avant d'être écrite. Cependant on savait écrire en France à cette époque , puisqu'il est dit quelque part que l'usage d'écrire avec des plumes d'oies , de paon, de cigne, etc. , remonte à la fin du cinquième siècle, ou au commencement du sixième. Néanmoins, au septième siècle , on se servait encore pour écrire de la canne, ou roseau. Au neuvième siècle , les plumes avaient fait totalement disparaître la canne ou calamus; d'où il est naturel de conclure qu'il y avait depuis longtemps de Yencre et du papier, ou au moins du parchemin, ce que nulle part on ne prend la peine de nous apprendre. C'est une grave erreur commise par les peintres, on me pardonnera cette remarque critique, que de représenter les quatre évangélistes et les premiers
pères de l'Eglise écrivant avec une plume; pour tous ceux au moins qui sont antérieurs à la seconde moitié du cinquième siècle.
Je termine sans beaucoup de regrets l'exploration de ce sixième siècle, qui n'est pas absolument stérile, puisque les grandes figures de Clovis et de saint Grégoire y occupent une place très importante, je n'ai , sur le fait de la musique , rien de plus instructif à apprendre au lecteur.