‹ Histoire de la musique moderneChapitre 17 sur 109 · HUITIÈME SIÈCLE DE L'ÈRE CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

HUITIÈME SIÈCLE DE L'ÈRE CHRÉTIENNE

On ne s'attendra pas , sans doute , à des récits instructifs ou amusants sur le siècle qui vit gémir et s'abrutir la France sous le règne honteux des rois fainéants: peu s'en est fallu que, de dégoût, je ne passasse outre jusqu'au onzième siècle, laissant à d'autres le soin de remuer, de fouiller ce chaos de trois cents ans de triste mémoire. J'ai repris la plume cependant, soutenu, encouragé par cette pensée qu'abstratiou faite de l'ennui que je devais nécessairement produire, on me tiendrait peut-être quelque compte de celui qu'a dû me causer , sans beaucoup de profit à la vérité , le désir de ne point rompre l'unité et la liaison indispensable dans toute conception d'une certaine étendue. J'ai donc rappelé mon zèle qui menaçait de se lasser , et je poursuis ma tâche, que j'abrégerai certainement quand cela me sera possible, et au grand contentement du lecteur probablement, mais jamais aux dépens d'une réflexion, 'd'un renseigne-

ment utile, ou d'une question dont la solution me paraîtra intéresser les progrès du jugement en matière d'arts.

De saint Sergius P% qui mourut en 701, jusqu'à Léon IIÏ , lequel termina sa carrière en 816, Rome a vu, pendant le huitième siècle, l'Eglise gouvernée par treize évêques légalement élus et consacrés , un évêque élu et non consacré, et six anti-papes, dont trois à la fois. Le royaume de France compte déjà vingt-huit rois, bien qu'il ne date réellement que de Clovis, en 486, jusqu'à Pépin, père de Charlemagne, et chef de la seconde race dite Carlovingienne.

Je reviens à saint Sergius , que j'ai laissé en possession du pouvoir en 701, lequel eut pour successeur Théodore et Pascal, tous deux anti-papes, et enfin Vmn VI, grec de naissance, qui mourut en 706.

Jean Vil, grec comme le précédent, parvint ensuite au trône papal, et mourut en 707.

Sisimius, de Syrie, fut élu à la place de Jean VIT, et ne fut pape que vingt jours.

Constantin^ né dans le même pays, lui succéda, et mourut en 715.

Après lui, Grégoire II, né romain , monta sur la chaire de saint Pierre, et mourut en 731. Il fut vivement persécuté par l'empereur Léon , dit V Iconoclaste.

Grégoire III fut son successeur jusqu'en 741, qu'il mourut. Ce dernier était syrien^ il fut, ainsi que son prédécesseur, persécuté par l'empereur Léon, et à ce point qu'il fit offrir en secret à Charlesi!/ar^e/, vainqueur alors des Sarrasins, de se soumettre à son autorité afin de secouer le joug de l'Empire, proposition sur laquelle il ne reçut point de réponse positive de la part du prince français, qui, d'ailleurs, mourut la même année que le pape.

A Grégoire III succéda Zacharie, né en Grèce , et qui mourut en 752. C'est lui qui commença la bibliothèque du Vatican, devenu depuis si célèbre. L'événement le plus remarquable de son époque est sa réponse aux envoyés de Pépin, qui venaient le consulter sur la situation politique de ce maire du palais de Childéric III. « Pour ne « pas renverser l'ordre, leur dit-il, il vaut mieux donner le nom de « roi à celui qui en a le pouvoir,» Cette réponse parut une décision favorable aux désirs de celui qu'elle intéressait.

Etienne H, élu et non consacré, succéda à Zacharie^ mais, comme il mourut trois ou quatre jours après son élection sans avoir pu être installé, on ne le compte pas parmi les papes.

Etienne II ou III, romain comme le précédent, fut élu immédiatement, et mourut en 757. Menacé par Astolphe, roi des Lombards, il fut secouru par Pépin, qui enleva quelques villes à Astolphe, et en fit présent à Etienne : c'est de là que date la puissance temporelle des papes , qui n'avaient encore rien possédé en propre avant cette donation.

Paul P^, frère du précédent, lui succéda, et mourut en 767.11 fut plus renommé par sa piété que par sa prudence.

Après la mort de Paul P, le monde fut témoin d'un événement étrange. Trois papes à la fois se disputèrent le pouvoir: Theophilacte, Constantin et Philippe. On ne sait rien sur le sort du premier^ Constantin fut chassé de l'église de Rome , et mourut dans un monastère après qu'on lui eût fait crever les yeux^ Philippe avait été tiré d'un couvent par un parti dont le chef était un prêtre nommé Valdibert; mais E^imne /!/ ow /F l'emporta , et Philippe fut déposé. Etienne mourut en 772: il était romain de naissance. Constantin, seigneur riche, ambitieux, dont le projet était de s'emparer de la puissance ecclésiastique , dût en grande partie sa condamnation à l'influence exercée par Etienne. Après celui-ci il y eut encore un autre anti-pape du nom de Constantin, mais je n'ai rien à dire sur ce dernier.

Adrien /" fut élu après Etienne , et conserva le pouvoir jusqu'à sa mort arrivée en 795 j il fut protégé par Charlemagne contre Didier, roi des Lombards.

Léon III fut le successeur d'Adrien ^ ce pape termina le huitième siècle et commença le neuvième, puisqu'il ne mourut qu'en 816: il était né à Rome. Son premier soin fut de rendre homm.age à Charlemagne auquel il envoya les clefs de saint Pierre et l'étendard de la ville. Sur le point de devenir victime d'une conspiration tramée contre lui , il se réfugia en France ^ Charlemagne le renvoya en Italie avec une puissante escorte, et Léon rentra dans sa capitale en maître. L'an 800, Charlemagne se rendit à Rome, où il reçut la

couronne impériale des mains de son protégé, qui, à genoux, le salua empereur.

La seconde moitié de ce siècle si sombre, si nul jusqu'à présent, nous offre un fait de la plus haute importance pour l'art musical , un fait pour ainsi dire créateur de la musique moderne en faveur de laquelle il opéra une grande révolution dont il fut le principal instrument.

Pépin, père de Charlemagne, fut proclamé roi de France en 755 , et se fit, le premier, sacrer à Soissons par saint Boniface, « cérémo- «nie jusqu'alors inconnue dans le royaume,» dit l'abbé Millot(His?. de Finance). En 757, Pépin reçut, entre divers autres présents, le premier orgue qui ait été connu en France ainsi qu'en Europe , et qui lui fut envoyé par l'empereur d'Orient Constantin -Copronyme. Pépin, à son tour, en fit don à la cathédrale de Sainte-Corneille de Compiègne. Cet instrument, destiné un jour à de si magnifiques développements, qui devait contribuer à une si complète révolution dans le système musical , cet instrument eut à subir quelques temps d'abandon, d'oubli, d'obscurité, de répulsion même^ il fallut le comprendre, apprendre à s'en servir, à en jouer, examiner sa structure, l'étudier, tenter vingt essais, l'imiter enfin, le reproduire, et le répandre ensuite dans toutes les églises de France, d'Allemagne , d'Angleterre , etc., et préparer ainsi à la musique l'avenir de grandeur et de gloire où nous la verrons arriver dès le dix-septième siècle; mais, pour être conséquent, je dois d'abord achever de rapporter ce qui me reste de renseignements à produire sur le huitième siècle.

Cosmas, évéque de Majuma, vers 730, était bon musicien, et composa des chants sur plusieurs hymnes ; mais comme il n'existait point encore de notes pour les fixer et les transmettre, il y suppléa par des signes de son invention: ces signes, malheureusement ne sont pas venus jusqu'à nous et nous sont totalement inconnus. On cite aussi un livre en forme de traité écrit sur la musique, dans le courant de ce siècle, par un auteur nommé Enchiriades, mais on ne sait rien de plus sur cet écrivain et sur son livre, qui est probablement perdu ou enfoui, comme tant d'autres, dans quelque obscure

bibliothèque de couvent aussi obscur lui-même qu'inutile, où le hasard seul le fera peut-être découvrir un jour.

L'opinion que j'ai émise touchant l'introduction de la musique dans les Gaules du chant ambroisien-grégorien, propagé en Angleterre, on s'en souvient, par le moine Augustin, envoyé dans ce pays par saint Grégoire au sixième siècle, l'introduction de ce chant dans les Gaules, dis-je, par les premiers chrétiens qui purent y prendre quelque ascendant, se trouve appuyée par le nom et l'autorité du diacre Flaccus-Albinus-Alcuin, né à York , en 746, mort en 804, âgé de 70 ans. Charlemagne l'avait appelé en France, où il fonda , sous les auspices de ce monarque , les écoles de Paris , de Tours, d'Aix-la-Chapelle, et fit naître les arts dans l'empire par ses soins assidus, éclairés, soutenus de la sollicitude toute puissante du souverain. Ainsi , qu'on le remarque bien , dès le huitième siècle la France posséda des établissements où l'on enseignait publiquement la musique: c'est un fait sur lequel je crois très important d'appeler toute l'attention du lecteur, et d'appuyer fortement.

On peut donc regarder Alcuin comme l'instituteur des Français , comme il avait été d'abord celui de Charlemagne, et comme il le fut même aussi des Allemands. Alcuin avait pour disciple en théologie, car la théologie était déjà devenue une science! Maurus Rahanus, qui avait étudié la musique sous la direction du vénérable Bède, de Fulde, prêtre anglais, mort en 737, à 62 ans: Maurus, dans la suite, devint archevêque de Mayence. Il avait reçu de son maître Bède, et reçut également de son maître de théologie Alcuin, l'amour de la musique -, tous deux lui répétèrent souvent « qu'il fallait que « les clercs apprissent la musique, parce que les psaumes des Hé- «< breux étaient écrits dans un rhythme varié; que la musique est « une des sciences les plus nobles , les plus utiles , et que sans elle « il est impossible de faire le service divin ».

Cette musique toutefois , et je ne cesserai de le répéter, se bornait encore aux fragments de musique antique , aux cantilènes grecques, recueillis par saint Ambroise et saint Grégoire, au chant d'église constitué par ces deux hommes, au plain-chant unique qui s'exécutait par homophonie ou par antiphonie^ c'est-à-dire à l'unis-

son ou à l'octave: ne perdons pas de vue un instant que nous n'avons pas encore fait un pas de plus ^ nous avons des écoles de chant, les premières qui aient existé dans toute l'Europe^ nous avons des précepteurs de voix, du plain-chant, mais pas encore de musique, de musique moderne: cela est bien entendu. Ce chant n'a point de tonalité harmonique, sa tonahté est purement nominative et -arithmétique 5 il n'a point de mesure, point de notes, point de valeurs respectives et comparatives qui lui soient propres -, il ne s'écrit qu'avec des lettres; ce n'est encore que la parole soutenue et fixée sur des intonations appréciables : rappelons-nous bien ceci qui est de toute évidence et de la plus haute importance. Il faut croire que l'invention des notes de musique remonte à une époque extrêmement ancienne, et que, par cette raison, elle est environnée d'obscurité et d'incertitude, puisqu'elle est attribuée à plusieurs individus nés à des époques fort différentes et dans des lieux très éloignés l'un de l'autre. Dans la catégorie des conjectures, elle est due à un moine de Saint- Amand, dans le comté de Flandre (dép. du Nord), nommé Huchaldus, né dans la seconde moitié du huitième siècle, et qui mourut Tan 930; ceci appartient au neuvième et au dixième siècles, et n'est mentionné maintenant qu'à cause de l'à-propos. Il existe effectivement, assure-t-on, de cet Huchaldus, né l'an 840, une table semeiograpldque, c'est-à-dire faisant connaître la manière de noter la musique de son temps; sur cette table se trouvent des signes indiquant chacun des sons composant l'octave , indépendamment des lignes horizontales de la j9or^ee, et de certaines barres verticales qui pourraient bien être l'idée génératrice du système de nos barres de mesures actuelles ; les valeurs de ces figures représentant les divers sons de l'échelle diatonique, ou gamme, sont appHquées sur les paroles de l'hymne Sanctorum meritis. Ce système inventé par Huchaldus, attesté véritable par des autorités dignes de foi, et demeuré longtemps enfoui dans le manuscrit, où , plus tard , on l'a découvert , a dû être connu de Guido d'Arezzo, qui est né vers la fin du dixième siècle, et fut, par conséquent, fort peu éloigné du temps où vivait encore Huchaldus (930). Il résulte évidemment de ce rap-

prochement que Guido n*a nullement inventé ce système, mais qu'il lui a appliqué les idées de perfectionnement , d'extension que la réflexion à fait naître dans son esprit méditatif: je reviendrai en temps utile sur ce personnage. Par une supposition toute logique , toute vraisemblable , ne se peut-il pas que , dans quelque manuscrit beaucoup plus ancien et aussi inconnu maintenant, les noms celtiques ut, ré, mi, fa, sol, la du sexacorde de Guido se soient trouvés consignés, et que le hasard, ou quelque autre cause, en ait fait faire l'application à l'hymne de saint Jean, dont j'ai parlé ailleurs? Je livre cette conjecture à la sagacité du lecteur.

La première horloge connue en France fut envoyée à Pépin-le- Bref par Paul F, élu en 757: la seconde fut envoyée à Charlemagne par le csAiï Haroun- al- Raschild; ces horloges étaient hydrauliques: l'eau était leur principal moteur, on les nommait clepsydres: les horloges de sable datent à peu près de la même époque, à ce que l'on croit-, ainsi bien décidément les Grecs n'ont jamais connu ni les unes ni les autres. On eut plus tard l'ingénieuse idée d'ajouter à ces machines des roues v puis l'eau fut remplacée par un ressort et des poids ^ eniîn la première horloge à roues dentelées et à balancier, fabriquée en France, date de 1370^ elle fut confectionnée par les ordres de Charles V, dit le Sage, par un artiste mécanicien allemand nommé Henri de Wick, et placée sur la tour du palais qu'habitait alors ce roi. Cette savante et utile invention peut se classer, à ce que l'on assure, en neuf époques 5 ce n'est qu'à la quatrième, vers la fin du seizième siècle, que l'on imagina le ressort enfermé dans le tambour^ ce ressort remplaça , comme cause du mouvement, le poids qui en faisait précédemment l'oilice. Ce ne fut qu'au seizième siècle que l'on commença à fabriquer des horloges d'une assez petite dimension pour qu'elles pussent être mises dans la poche et que l'on appela montres. Les anglais Barlow, Tompion et Quarle furent en 1676, les inventeurs des montres à répétition : cette époque est regardée comme la sixième de l'art de l'horlogerie.

A compter seulement de l'importante découverte de la mesure régulière et fractionnée du temps , on comprend la possibilité

d'appliquer cette mesure à la musique^ aussi est-il à peu près certain qu'avant cette époque on n'avait jamais songé à soumettre le chant à une mesure rationnelle quelconque autre que celle qu'il recevait de l'accentuation des paroles et de leurs différentes valeurs longues ou brèves, encore moins à faire sortir les rhythmes de cette mesure régulière, de ses divers mouvements et de ses différentes coupes. Je crois positif que rien ne contredit cette assertion avec quelque chance de vraisemblance, et , jusqu'à ce moment, rien de contraire à mon opinion n'est venu à ma connaissance.

La nation française est donc, comme on peut s'en convaincre , une nation fort jeune sous les divers rapports de la civilisation et du génie inventeur 5 mais si elle n'a pas tout inventé, elle a presque tout perfectionné. D'autres peuples sont sortis de leurs langes bien avant elle, mais elle a marché plus vite et elle est allée beaucoup plus loin qu'eux. Jetons un coup-d'œil impartial, dépouillé de toute prévention trop favorable, sur la carte du monde, et cherchons le pays du globe qui l'emporte sur nous en bien-être intérieur, en politesse, dans les sciences, dans les arts, dans les lettres, dans les arts mécaniques ou industriels, dans l'agriculture. Il y a soixante ans, les Anglais étaient encore nos rivaux et quelquefois nos maîtres-, aujourd'hui nous les atteignons partout et les surpassons sur plusieurs points, et certes c'est faire de la civilisation et du génie français l'éloge à la fois le plus complet et le plus honorable que l'orgueil national le plus exigeant puisse ambitionner.

Les anciens étaient très versés dans les sciences mathématiques, géométriques et mécaniques, ainsi que le prouvent ceux des écrits d*Archimède de Syracuse, né l'an 287 environ avant J.-C, d'Euclide, qui vivait dans le troisième siècle avant J.-C, de Héron d'Alexandrie^ né vers l'an 120 avant l'ère chrétienne , qui ont pu parvenir jusqu'à nous, et le témoignage des auteurs les plus respectables, tels que Plutarque, etc. Héron d'Alexandrie vivait vers le temps de Ptolémée VII^ surnommé Evergètes //(ce qui veut dire le bienfaisant), roi d'Egypte, qui mourut l'an 117 avant J.-C. 11 ne faut pas confondre celui que je viens de citer avec Héron , mathématicien qui

vivait à Alexandrie au cinquième siècle, et un autre Héron, dit le Jeune, aussi mathématicien du septième siècle. Héron d'Alexandrie, ou l'ancien, dis-je, possédait de grandes connaissances en géométrie, en mécanique et en physique^ il faut croire qu'il était versé en même temps dans la science hydraulique, puisque l'on cite ses clepsydres^ ou horloges mues par l'eau, ses automates, ses machines à vent comme ayant excité la surprise et l'admiration de ses contemporains. C'est à lui peut-être qu'il faut alors attribuer l'invention de Vhydraulos, espèce d'orgue mis en mouvement par le moyen de l'eau. Il paraît que, dès cette époque reculée, l'orgue pneumatique, oU à vent, était déjà connu, et que l'eau n'y était appliquée que pour diminuer l'intensité de l'air qu'apparemment on ne savait pas encore maîtriser autrement. Ce ne sont là, au surplus, que des conjectures sur lesquelles il ne m'est pas permis d'insister. Toujours est-il certain que l'idée génératrice de l'orgue, quelque fût sa composition, avait germée en Asie et y avait produit de nombreux résultats avant que cette précieuse invention fut seulement soupçonnée en Europe. Le présent de l'empereur Constantin-Copronyme à Pépin-le-Bref , en 757, s'explique alors sans aucune difficulté.

Voici donc expliqué, autant que cela est possible, l'introduction du plain-chant, seule et unique musique de cette époque dans les Gaules , où il prend une consistance politique déterminée par l'institution des écoles de chant fondées par Charlemagne. Ce plainchant avait également pénétré en Angleterre par les soins du moine Augustin, au sixième siècle ; ce moine, dont j'ai déjà parlé , et qui est devenu l'apôtre de ce pays , fut présenté au roi Ethelhert dans l'île de Thanet-, l'envoyé de saint Grégoire fut admis ensuite dans la ville de Cantorbery, où il entra en chantant des litanies et un alléluia: c'est en 596 que les Anglo-Saxons entendirent le chant grégorien pour la première fois, En 680 le pape Agathon, poursuivant l'exécution de ce qu'avait commencé saint Grégoire, envoya à son tour en Angleterre un nommé Jean, chantre de Saint-Pierre, et le meilleur chanteur de plain-chant de son temps, pour l'enseigner

dans ce pays où il eut promptement de nombreux émules ; c'est sans aucun doute à ces enseignements que se formèrent Bède de Fulde , le diacre Alcuin et le théologien Maurus Rabanus.

Je terminerai cette revue du huitième siècle par une remarque, que je crois de quelque valeur, sur deux mots empruntés du grec que le hasard fait en ce moment tomber sous mes yeux. Il a déjà été longuement question de la mesure du temps, de la mesure en musique, des clepsydres, des horloges de sable et mêmes des gnomons attribués aux anciens Egyptiens et aux Grecs. J'ai dit, et je crois pouvoir maintenir mon opinion , que la mesure légale , rationnelle et fractionnaire du temps avait dû précéder de beaucoup la mesure régulière et rhythmique de la musique : jusqu'à preuve contraire matérielle et palpable , je conserve et soutiens ma croyance. Néanmoins, les mots arsis, j'élève, etthesis, j'abaisse, appliqués à la musique des anciens, donneraient heu de croire, d'abord qu'ils avaient effectivement, et contre mon opinion, une mesure musicale proprement dite 5 ensuite, qu'ils levaient le premier temps, que nous frappons dans toutes les mesures binaires ou ternaires, et qu'ils frappaient le second , que nous levons dans la mesure binaire ou à deux temps. Dans l'hypothèse, admise un instant, de l'existence d'une mesure régulière dans la musique des anciens, il faudrait étabhr clairement et péremptoirement qu'ils n'avaient qu'une seule mesure, celle à deux temps , et discuter ensuite la date précise de cette invention. On serait ainsi assuré que l'on ne renvoie pas gratuitement aux anciens des premiers âges, qui n'eurent point de mesure, je le répète, un système qui appartient à une époque très rapprochée de nous, et que j'ai positivement indiquée lorsque j'ai parlé de Eucbaldus, de Saint-Amand, en Flandres , né au neuvième siècle, époque où, par parenthèse, on avait la pédantesque manie (lorsque par hasard on voulait bien prendre la peine d'écrire en français) de hérisser de mots grecs et latins toute espèce de livre d'instruction , quelque élémentaire qu'il fût, comme si l'on s'était imposé pour première condition de la rédaction d'un ouvrage didactique destiné à l'enseignement que d'abord on n'y devait rien

comprendre du tout. Ou je me trompe fort, ou je soupçonne que ^ arsis et thesis ne sont que des mots empruntés et échappés à la ( plume ambitieuse de quelque docteur peu réfléchi du moyen-âge, /

Page 1