‹ Histoire de la musique moderneChapitre 19 sur 109 · TOMB J · texte numérisé non relu

TOMB J

Un autre anti-pape cîu nom de Sergius doit être signalé ici.

Boniface VI remplaça Formose, et mourut dans cette même année 896. Il fut chassé quinze jours après son installation , parce qu*on prélendit qu'il n'avait pas été canoniquement élu.

Etienne VI ^ ou VU ^ fut agréé à sa place, mais la mort l'enleva en 897. Ennemi de Formose, il fit déterrer son corps, le fit condamner comme ayant usurpé le pouvoir, et lui fit trancher la tête par le bourreau , puis jeter ensuite dans le Tibre, après lui avoir fait couper les deux doigts qui servent à la consécration. Cette atroce vengeance souleva le peuple contre lui : il fut chargé de fers et mourut étranglé dar.s sa prison.

Romain, qui ne gouverna à peu près que quatre mois, fut intronisé après Etienne VI ou VII, et mourut en 898. Il s'appelait Gallesino.

Théodore II prit sa place, qu'il ne garda que vingt jours: il mourut cette même année 898: cette place élait meurtrière à ce qu'il semble. Il avait fait cependant concevoir de grandes espérances aux partisans de la paix et de la justice; sa mort renversa toutes leurs prévisions.

Jean XL lui succéda, et termina ce siècle, puisqu'il mourut précisément l'an 900. Le lieu de sa naissance fut Tibur, ou Tivoli, à six lieues de Rome. Il fit jurer les capitulaires de Charlemagne. Ce prince et Pépin son père ayant fait d'immenses donations à l'Eglise, ce respect pour les capitulaires du grand empereur s'explique et se conçoit alors aisément.

Ce siècle a donc vu, y compris Léon III qui mourut en 816, jusqu'à Jean IX mort l'an 900, vingt-un papes et quatre anti-papes. Une chose fort étrange et digne de remarque , c'est que les décrets des plus augustes assemblées, les ordonnances des empereurs, des rois, leurs mariages, leurs testaments, s'éludent, s'abrogent, se cassent, les décisions des papes, quelque déraisonnables qu'elles soient, jamais! Pourquoi? mon dieu je n'en sais rien, et bien d'autres seraient aussi embarrassés que moi pour le dire. C'est au temps de Pépin que commença à s'établir en silence la puissance des papes \ c'est aussi dans ce temps que l'on vit des abhesses de couvents d'hommes, à commencer par une maîtresse de Pépin pour

laquelle ce prince, qui voulait l'épouser, fut sur le point de répudier la reine Bertrade: pour la dédommager de la perte de cette espérance, qu'il ne put réaliser, il lui donna un couvent de moines à gouverner!....

Voici maintenant venir Charlemagne , l'homme universel, le Napoléon de son temps, comme Napoléon fut le Charlemagne du nôtre, avec cette exception que Charlemagne ne fut ni trahi, ni lâchement vendu par ceux qu'il avait écrasés sous le poids des bienfaits, ceux auxquels il avait tout donné, jusqu'au nom qu'ils portaient. Il fut le protecteur de tout ce qui conduit au plus grand des biens, à la civilisation^ les actes, ou décrets, qui émanaient de son gouvernement, se nomm'dient capitulaires ; il les scélait ordinairement avec le pommeau de son épée, chargeant la lame, disait-il, du soin de les faire respecter. Par l'un de ces capitulaires, il établit des écoles de grammaire, d'arithmétique et de chant: celle de Metz et de Soissons, entre autres, furent florissantes. C'est lui qui institua la première académie dont il était lui-même membre sous le nom de David: chacun des académiciens portait, ainsi que lui, un nom emprunté à récriture-sainte ou à la fable; il jeta les premiers fondements de V Université de Paris. Ces créations sans modèles, à l'égard de cette époque supérieure qui domine toute la monarchie ancienne de France , sont bien plus extraordinaires que celle de l'Académie Française fondée par Richelieu vers le commencement du dixseptième siècle. Le diacre Alcuin le seconda puissamment dans toutes ses utiles entreprises-, mais il eut fort à faire, car « l'igno- « rance était si prodigieuse, qu'on exigeait des prêtres, comme « une chose alors peu commune , qu'ils pussent entendre l'oraison « dominicale. » Durant ce grand règne, il se forma, à l'imitation des anciens bardes, une association de musiciens que l'on appelaient les trouvères, ou romanciers; c'était la pépinière des poètes de cette époque ^ la seconde division de cette société comprenait les chantères, ou ménestrels^ qui étaient chargés du soin de composer des airs pour les romans des trouvères; venait ensuite la troisième division composée des jongleurs et ménétriers, joueurs d'instruments dont l'office consistait à accompagner les voix avec la harpe, une

espèce de vielle, et un autre instrument à archet nommé violt, qui pourrait bien être l'ancien rehec, ou violon à trois cordes. Pour acquérir la connaissance de la langue française de ce temps-là, il faut consulter les antiquités de Franchet, auteur d'un traité sur cette langue et sa poésie. Une remarque utile à faire, je pense, et qui touche de plus près à la musique qu'on ne croit, c'est que la conquête des Gaules par les Romains, et leur longue occupation, avait fini par substituer presque généralement la langue latine à la langue celtique, celle des Gaulois, ou peuples uriens , et qu'au neuvième siècle des débris de ces deux langues se forma la langue romance, laquelle succéda au latin. « C'était une espèce de «» jargon formé du latin , comme l'itahen et l'espagnol, et où l'on » apercevait à peine quelque mélange de mots celtiques ou tudes- « ques j mais il n'a fallu qu'un petit nombre d'excellents écrivains , <i sous Louis XIV, pour en faire la principale langue de l'Europe.» Les jongleurs accompagnaient les chantères ou ménestrels, comme je viens de le dire ^ ces derniers chantaient des épithalames pour les noces, des chansons, des lais, des virlets, des sonnets , des ballades , des louanges à Dieu, et étaient gouvernés par les poètes, trouvères ou romanciers, qui composaient les romans rimes. Le premier inventeur de ce genre de composition fut un nommé Maître Eustache, qui fit celle intitulée Brut. C'est évidemment de ce genre de poème et de cette époque que nous vient la romance, si généralement répandue en France , le seul pays où l'on sache véritablement bien y réussir. Parmi les premiers chansonniers français qui succédèrent à Maître Eustache^ et je ne pourrais les mentionner tous parce que d'abord il faudrait connaître leurs noms, et qu'en outre la hste en serait trop longue , je citerai" cependant Lambert de Court et Alexandre de Paris, auteurs du roman en vers d'Alexandre-le-Grand^ Guyot de Provins, auteur du roman de la Bible 5 Hébert, qui composa celui des Sept Sages ^ Gauthier de Belleperche, arbalétrier, auteur du roman de Judas Machabée^ mais de tous ces romans rimes, celui de la Rose, commencé par Guillaume de Lorrin, terminé par Jean de Mun, a passé pour le meilleur. Huon de Méry fut encore un bon poète de ces premiers temps, ainsi que Charles d'Anjou, Marie

de France, Thierry de Poisson, le Vidame de Chartres, le Queus de la Marche, le Châtelain de Coucy, Jean de Maison, le Queus de Bretagne, Robert de Châtel , etc., tous poètes français. Dans le recueil de chansons et vaudevilles, dont Ollivier Busselin est le premier auteur, on retrouve celle du Roi de Navarre; mais aucune n'a rapport au vin. On croit que ce sont Baïfei Ronsard^ qui, les premiers, eurent l'idée de joindre Bacchus et l'Amour dans leurs chansons, ainsi que l'avait fait Anacréon.

Haroun-al-Raschild , aussi célèbre en Asie que Tétait Charlemagne en Occident, et qui mourut l'an 802, entretint d'étroites relations d'amitié avec l'empereur des Français par deux ambassades successives^ il lui fit faire de magnifiques présents, parmi lesquels était la première horloge à sonnerie que Tout eu vue dans le royaume et en Europe: j'en ai déjà parlé. Charlemagne mourut en 814, âgé de 70 ans, après un règne de 46 ans: il avait eu cinq femmes légitimes. Ce grand prince était instruit, poli, éloquent, juste, bon, bienfaisant, mais avec discernement, ennemi de la rapacité des prêtres, auxquels cependant il fit d'inconcevables largesses^ il connaissait parfaitement tous les moyens, toutes les sortes d'artifices qu'ils employaient pour extorquer de l'argent, des legs, des héritages en efi'rayant les moribonds par la peur de l'enfer, ou en les séduisant par l'espoir flatteur du paradis, s'ils refusaient ou s'ils consentaient à dépouiller leurs enfants, leurs héritiers légitimes , et à donner leurs biens aux églises. « Deux mémoires « qu'il (Charlemagne) composa en 811 pour l'assemblée nationale « sont une preuve frappante de son zèle à réformer les abus. »

Lors de sa présence à Rome, Charlemagne eut à terminer une querelle suscitée entre les chantres français et les chantres romains, dans le temps qu'il allait faire sa pâque. Les romains prétendaient que les français avaient corrompu le chant grégorien^ ceux-ci s'en défendaient chaleureusement : enfin la dispute fut portée devant l'empereur qui décida la question par un apologue , et leur demanda laquelle ils croyaient la plus pure de l'eau que l'on prend à sa source même, ou de celle que l'on puise dans le courant. Ils convinrent tous que celle de la source devait être préférable, et que les fran-

çais, plus éloignés de celte source , avaient probablement tort. A la suite de cette discussion , l'empereur demanda des chantres propres à diriger le chant français -, le pape Adrien lui en donna deux , Théodore et Benoît, munis d'antiphonaires rédigés par saint Grégoire lui-même. De retour en France, Charlemagne envoya l'un de ces chantres à Metz, dont l'école florissait depuis longtemps, l'autre à Soissons^ l'empereur voulait que tous les chantres et maîtres de chant, déjà nombreux en France où l'on comptait des établissements relatifs à cet enseignement dans les principales villes de l'empire, se conformassent aux instructions des deux maîtres envoyés de Rome , ce qu'ils ne firent que très imparfaitement. Indépendamment de l'application du chant aux cérémonies de l'égUse, les ecclésiastiques s'occupaient avec zèle de la théorie, et l'on cite un archevêque de Lyon, nommé Agobardas, mort en 840, auquel on attribue un traité de corrections des antiphonaires^ mais le plus savant musicien des dernières années du neuvième siècle fut un moine de l'abbaye de Cluny, nommé Eudes.

La preuve évidente de l'intérêt qu'inspira toujours l'art musical, lors même qu'il n'était encore que dans son enfance, et du rôle important qu'il était appelé à jouer dans le monde , c'est que les personnages les plus éminents , les empereurs , les rois , les princes , les papes, les ecclésiastiques du plus haut rang, s'y appliquèrent dans tous les temps et s'y distinguèrent par de grands talents. Charles II, dit le Chauve, empereur des] Français en 840, était bon musicien et chérissait cet art. Peu de temps avant sa mort, le comte de Baudry lui présenta un prêtre vénitien nommé Georges, né à Bénévent^ cet homme s'engagea à fabriquer un orgue semblable à ceux que possédaient les Grecs. L'empereur ordonna qu'il fut logé dans le palais d'Aix, et qu'on lui fournit tout ce dont il aurait besoin pour son travail : ce fut Vantulfe, son maître de musique, qu'il chargea de ce soin. Les orgues était encore fort rares alors. Oa commença, sous ce règne, à voir des horloges en France. Georgius^ archevêque de Nicomédie en 880 , et qui avait été précédemment moine à Constantinople, était regardé par ses contemporains comme l'un des premiers musiciens de toute la Grèce. Un

moine français, nommé Grimbaldus ou GrimbauU, eut l'honneur d'être appelé en Angleterre par le roi Alfred -le Grand, et d'avoir ce roi pour disciple au cours de musique qu'il ouvrit alors dans ce pays. Alfred aimait passionnément cet art j à douze ans, il savait déjà par cœur un grand nombre de chansons saxonnes qu'il jouait également sur la harpe, instrument dont il s'occupait avec ardeur, et qui lui servit merveilleusement pour pénétrer dans le camp des Danois où il fut reçu plusieurs fois déguisé en ménestrel, comme je l'ai racconté ailleurs. Ce prince fonda à Oxford, en 886, une chaire spéciale pour l'enseignement de la musique. Mais malgré tous ces encouragements, et jusqu'à l'apparition de l'orgue en Occident, on n'y connut absolument que le plain-chant ^ et encore îa musique harmonique ne commença-t-elle à y naître que longtemps après l'introduction des orgues dans les églises et dans les monastères. Ce fut Dunstan qui , le premier, en fit présent à l'abbaye de Malmesbury, puis à diverses éghses d'Angleterre-, mais, je le répète, l'art n'existait pas encore. L'ouvrage le moins incomplet sur cette matière, écrit dans la Grande-Bretagne, ne fut rédigé qu'au treizième siècle par le moine Walter Odington. Pendant les quatorzième et quinzième siècles, on cultiva la musique avec une grande distinction dans ce pays-, on y étudiait le même contrepoint qu'en France, d'où il passa en Italie, où il était complètement inconnu lorsqu'il florissait déjà depuis longtemps dans les écoles belges et dans les nôtres. Henri V, roi d'Angleterre, n'aimait ni la musique, ni les vers : on l'accuse même d'avoir condamné au silence la poésie et le chant ^ cependant, la plus ancienne chanson anglaise que l'on connaisse fut faite pour célébrer sa victoire à la bataille d'Azincourt, en 1415, sur le roi de France Charles VI. Deux musiciens furent célèbres sous le règne orageux de Henri VI : Jean Dunstahle et Jean Hamboïs. L'Angleterre est le seul pays ou la musique ait été honorée du grade de docteur; lorsqu'on prouvait sept ans d'étude, on était reçu bachelier, et après cinq autres années , on parvenait au doctorat. On devait faire entendre alors des morceaux à quatre, cinq, six et même huit parties, dans des séances publiques annoncées

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plusieurs jours à ravance. Cet usage remonte au quinzième siècle, et n'a été imité en aucun lieu. Edouard IV, au contraire de Henri V, son prédécesseur, autorisa les ménétriers, jongleurs, etc., errants jusque-là sans unité , sans liens, à se réunir en communauté sous la direction d'un chef qu'il nomma maréchal des ménétriers ; ce roi fonda aussi, en 1469, la chapelle royale qui existe encore maintenant. Henri VUI était bon musicien; il avait composé, dans sa jeunesse, deux messes qu'il faisait souvent exécuter à sa chapelle. Lors de sa rupture avec le pape Léon X, on substitua des paroles anglaises aux paroles latines de ces messes ainsi qu'à tous les offices de l'Eglise: la musique ne fut heureusement pas regardée comme hérétique. L'archevêque Cramner travailla lui-même avec ardeur, par les ordres du roi , à cette transformation , qui avait l'immense avantage de substituer à un langage barbare, inconnu aux dixneuf vingtièmes de la population, la langue nationale, la langue de tout le monde, qui, dans chaque pays, vaut toujours mille fois mieux qu'une autre, fut-ce celle des dieux, attendu que la plus simple loi du sens commun veut à toute force que l'on entende et que l'on comprenne ce que l'on dit. Mais lorsque l'Angleterre se fut laissée envahir par les chants ultramontains , le goût national s'abâtardit , il perdit 'ses formes natives et caractéristiques, et finit par s'anéantir pour laisser le champ libre à l'étranger, ffopnrfef n'était point anglais, mais il passa sa vie presque entière dans ce pays où, tant qu'il vécut, il ranima le goût des compositions, qui sont toujours véritablement belles quand elles sont véritablement bonnes. A sa mort , tout dégénéra de nouveau ; on exécute cependant encore ses œuvres, on les écoute avec une profonde vénération pour ce grand compositeur, et elles servent du moins à entretenir chez quelques esprits élevés le goût des belles conceptions dans un art qu'il professait avec une si haute distinction. En aucun pays il n'y eut d'aussi magnifiques concerts qu'en Angleterre, tant pour le nombre réellement monstre des exécutants, que pour le choix des morceaux, le soin donné à l'exécution , Tafiluence prodigieuses des spectateurs, et le prix énorme des places. Maintenant, le chant

italien, le piano, la flûte, et surtout la danse, ont seuls le pouvoir d'émouvoir les habitants des bords de la Tamise: peut-être môme la danse l'emporte-t-elle sur tout le reste.

L'Angleterre, quoiqu'il en soit, a eu un nombre remarquable de compositeurs et d'artistes d'un grand mérite. Je me suis écarté un moment de mon sujet, mais l'occasion s'est présentée, j'ai cru naturel et juste à la fois de la saisir, et de payer à cette nation , toujours rivale, souvent ennemie de la nôtre, le tribut d'estime qui lui est du sous le rapport artistique: tribut dont la source, au surplus, est dans l'histoire ainsi que tout ce que contient cet écrit, et dont la moralité, l'effet général, doivent invariablement et sans exception lui être rapportés.

Chilpéric /^^ roi de France, que Frédégonde, sa seconde femme, fît assassiner par son amant Landry de la Tour, maire du palais en 584, Chilpéric l'^^ , dis-je, était poète et musicien, autant qu'on pouvait être l'un et l'autre en ces temps-là. Pour obtenir des rimes de la langue que l'on parlait alors, et dont il avait sans doute plutôt l'instinct que la science^ il inventa, dit-on, quatre lettres qu'il ajouta à l'alphabet : il n'en faudrait pas tant pour illustrer un grammairien.

Un ancien auteur nommé Pithon, ne fait remonter l'origine et l'établissement de la chapelle musicale des rois de France qu'au règne de Pépin-le-Bref, père de Charlemagne^ j'ai expliqué antérieurement sur quoi se fonde mon opinion touchant cette origine, que l'on peut, à mon sens, faire remonter jusqu'au règne de Clovis, puisqu'il est dit qu'un corps de musiciens figura aux cérémonies de son mariage, de son baptême, qui n'eut lieu que postérieurement, et qu'ensuite ce corps fut maintenu auprès de sa personne pour le service ordinaire de l'église. Quoiqu'il en puisse être sur ce point, cette chapelle, cette musique, ce corps de musiciens était dirigé par un chef que l'on nommait alors ménestrel.

Il est donc certain que, depuis une époque extrêmement reculée, les rois de France ont été dans l'usage d'avoir une chapelle, c'est à dire un corps de musiciens , de chantres attachés à leur service particulier et à leur gages, un lieu réservé où ils allaient entendre

— isoles offices et la messe , et un prêtre spécial à cet effet que l'on nommait chapelain. En supposant qu'il y ait eu une ou plusieurs interruptions dans cette partie si intéressante du service de la couronne, on ne saurait se soustraire à l'évidence et à la puissance de l'étymologie qui fixerait toujours plus définitivement ce fait au temps où les rois de France, lorsqu'ils partaient pour la guerre, faisaient porter devant eux la cape, d'autres disent le casque, de saint Martin de Tours , qui avait été soldat dans sa jeunesse, comme une relique de bon augure et un présage certain de succès. Lorsqu'on arrivait au camp, une tente particulière était disposée dans un lieu à labri de tout danger pour recevoir cette cape: cette tente alors prenait le nom de capelle; un prêtre y disait la messe pour le roi et s'appelait capelain; de cet usage, modifié ainsi que les noms, on a fait chapelle et chapelain, lequel prend maintenant le modeste titre de grand aumônier.

Charlemagne, en revenant de Rome en l'an 801, ramena donc avec lui Théodore et Benoît, les deux chantres dont j'ai déjà parlé , ainsi que quelques autres musiciens, que l'on indique sommairement sans faire connaître s'ils étaient chantres ou instrumentistes, de quels instruments ils jouaient, et s'ils étaient italiens ou étrangers fixés en Italie. L'empereur voulut avoir dans son propre palais une école de musique, c'est-à-dire de plain-chant, basée sur les principes corrigés de saint Grégoire, qui, jaloux des utiles travaux de son prédécesseur, avait impitoyablement fait brûler tous les livres de saint Ambroise dont il put se saisir, afin de faire disparaître jusqu'à la trace de ces recueils, qui lui avaient cependant été d'un grand secours lorsqu'il entreprit de réaliser le même projet, et sans lesquels la pensée ne lui en serait peut être pas venue (1).

C'est alors que l'on commença à voir se former la famille artis-

(1) Un journal des Pyrénées a annoncé, îl y a quelques années, la découverte A\mEvangéliaire , ou livre d'évangiles, écrit sur parchemin vers la fin du huitième siècle, orné de toutes les magnificences de la calligraphie (l'art de l'écriture) du moyen-âge. Cet Evangéliaire , donné par Charlemagne à Daniel , archevêque de Narbonne , serait alors le quatrième manuscrit connu de la grande époque caiiovingienne.

tique des musiciens, par TefTet de ces réunions de chanlres et d'instrumentistes attachés spécialement au service des rois de France. La première confrérie de cette nature qui s'organisa prit, comme je l'ai expliqué plus haut, le nom de trouvères, etc., puis aussi celui de troubadours. Comme, à l'imitation de leurs devanciers les anciens bardes, ils étaient à la fois poètes, musiciens, et chantaient eux-mêmes leurs compositions, on leur donna, ou ils prirent le nom de chantères, d'où nous vient probablement la dénomination de chanteur. Avant d'avoir acquis une existence régulière, une organisation plus déterminée, grâce à la réunion de divers éléments formant un corps attaché à la personne et au service du prince, ces musiciens étaient sans nombre fixe, errants, courant le pays, visitant les cours des comtes, des hauts barons, qui les retenaient à leurs festins, à leurs noces, à leurs fêtes, et les comblaient ordinairement de riches présents en les congédiant.

En rassemblant, en étudiant avec soin et discernement les indications diverses et multipliées offertes par l'histoire , on peut arriver à comprendre d'une manière claire et satisfaisante cet état de choses; mais ce dont il est bien plus difficile de se rendre un compte exact, c'est de l'effet possible résultant de ce mélange de voix et d'instruments. Sans musique écrite, tout devait se chanter et se jouer de mémoire; mais dans quel rapport ces instruments étaientils avec les voix? Combien y en avait-il? Etaient-ils divisés en graves et en aigus? Entendait-on à la fois toutes les voix et tous les instruments? Ces derniers se taisaient-ils quand les voix ou une seule voix récitait? Quelle pouvait être la nature, la forme des accompagnements, et y avait-il des accompagnements? Toutes ces questions sont sérieuses et de nature à exercer les méditations et la perspicacité des personnes rélléchies. Pour moi , je crois, dans mon humble jugement, que l'art étant dépourvu de système, de théorie, dérègles, de figures, d'éléments réguliers quelconques, tout était hvré à l'instinct musical de l'oreille qui adoptait au hasard, sans .savoir pourquoi ni comment, ce qui lui paraissait bon , parce qu'elle se sentait flattée par telle ou telle autre succession de sons, par tel ou tel autre mélange de voix et d'instruments.

qu'elle retenait, qu'elle cultivait, précisément parce que, loin d'en être blessée, elle y avait trouvé du charme une première fois, et qui pouvait être réellement bien parce qu'en définitive l'instinct musical est dans la nature, et qu'il peut, à la rigueur et par luimême, produire, sinon des choses compliquées, savantes, du moins des résultats qui ne le révolte pas.

Malgré tout ce qui a été dit précédemment, malgré ces dispositions, favorables en apparence au développement de la musique en France, ce n'est que sous le règne de Robert, second roi de la troisième race , et à Tépoque de son second mariage avec Constanca, fille de Guillaume, comte de Provence, dans les premières années du onzième siècle, que le goût de cet art commença à se généraliser et à se répandre dans la nation. Jusque-là il avait été renfermé à la cour des rois, dans les châteaux des grands, dans les monastères et dans les églises. J'ai déjà cité un assez grand nombre d'ecclésiastiques appliqués à l'étude et à la pratique de la musique ^ mais je suis loin d'avoir épuisé cette liste dans laquelle je n'ai inséré que les noms de ceux qui m'ont paru mériter une mention particulière motivée sur leur savoir personnel, autant que par les services qu'ils ont rendus à l'art par leurs exemples, leurs écrits et leurs découvertes. Yingt-six ans à peine se sont écoulés depuis la mort de Charlemagne, décédé en 814, et déjà, en 840,1a Flandre se montre productrice d'hommes remarquables. Un grand fait se révèle vers le milieu de ce neuvième siècle^ ce fait immense nous est signalé par un moine né à Saint-Amand, nommé Ubalclus, ou Hucbaldus, le même que celui dont j'ai parlé au chapitre douzième. Ce moine était poète, philosophe, et l'un des meilleurs musiciens de son temps. Il est le premier de tous qui ait parlé de la musique à plusieurs voix , ou en harmonie, expression que l'on représente improprement, je crois, par le mot diaphonie^ qui signifie intervalle dissonant, et non pas harmonie: diaphonie est l'opposé de paraphonie , qui veut dire consonnant, comme je l'ai déjà expfiqué ailleurs. L'harmonie, la composition à plusieurs parties, est donc née au neuvième siècle, peut-être même sous les doigts de cet homme de science et de méditation dont le génie inventif avait devancé l'é-

poque ou elle devait prendre une position si glorieuse dans le monde. Peut-être a-t-il reconnu possible, par l'application des doigts sur plusieurs touches de l'orgue, d'obtenir la résonnance simultanée de plusieurs sons ajustés entre eux de manière à plaire à l'oreille, et transmissibles ensuite par l'organe des \oix \ je me trompe peut-être, mais ces présomptions ne me paraissent pas dénuées de toute espèce de vraisemblance: l'avenir, d'ailleurs, éclaircira sans doute davantage ce point si important de l'histoire de l'art. Hucbaldus a laissé des manuscrits qui ont été publiés par l'abbé Gerbertj ces manuscrits fournissent de précieuses notions sur la manière dont s'écrivait la musique alors. Hucbaldus mourut en 930, à plus de 90 ans.

La musique, sous la pourpre impériale même, rencontra de chaleureux protecteurs qui ne dédaignèrent pas de lui consacrer les moments d'un heureux loisir, et le secours de leurs réflexions comme de leurs écrits. L'empereur d'Orient Léon VI, surnommé le Sage, était fort versé dans la connaissance de cet art, tel au moins qu'il existait alors, et a même écrit sur ce sujet. Jl monta sur le trône l'an 889. Dans ce même temps la musique commençait en Allemagne aussi à prendre quelque consistance, et l'on croit que c'est Jean de Fulde qui , le premier dans ce pays , en 885 , mit des cantiques en musique.

Je ne m'attribue pas le mérite d'avoir fait le premier cette observation, que je crois cependant placée ici avec quelque opportunité, et c'est que dans les premiers siècles de notre monarchie, ainsi que dans l'enfance de toutes les nations successivement formées sur le globe, les lumières, le savoir, les connaissances répandues parmi les individus composant la population, se sont trouvés exclusivement réunis chez les hommes d'Eghse, et les moines particulièrement. Rémi d'Auxerre , moine du couvent de Saint-Germain en cette ville, professa à Paris, au neuvième siècle, la dialectique, la musique, et a même écrit, dit-on, un ouvrage sur cet art. En y réfléchissant attentivement, on reconnaît sans peine plusieurs causes à cet état de choses. L'espèce humaine se trouvait alors divisée en trois classes : le roi et les nobles, les évêques, le clergé, les moines,

et le peuple, c'est-à-dire la nation. Les nations alors, comme toujours, ne connaissaient de la guerre, dont elles étaient les principaux instruments, que les mille maux qu'elle engendre 5 leurs intérêts réels n'y entraient jamais pour rien -, l'agriculture en était à ce point d'être rigoureusement suffisante pour les nourrir. Le roi se servait des nobles qui l'avaient élu pour faire la guerre à ses voisins , ou repousser leurs agressions, et il les récompensait par le pillage des propriétés ennemies, ou par ses largesses particulières. Les nobles à leur tour requerraient les vilains, leurs vassaux, de fournir des hommes et de l'argent au roi. Pour parvenir à maintenir dans le devoir ces vilains, c'est-à-dire la nation, pour les réduire à une constante et passive obéissance envers les nobles, qui servaient le roi tant qu'ils en obtenaient satisfaction pour leur orgueil et leur ambition, le roi fondait des monastères, les dotait richement, exemptait le clergé de toute taxe, de toute charge, lui accordait les plus incroyables privilèges, etc. Par toutes ces raisons, le clergé lui était dévoué et se chargeait de plier le peuple sous le joug de la plus complète dépendance par l'ignorance, la superstition, la crédulité et la peur. Cette arme, toutefois, devenait dans certains cas redoutable , et l'on a vu plus d'une fois le clergé se liguer avec la noblesse contre la nation, ou avec la nation contre les grands et le roi, ou avec le roi contre tous, suivant qu'il s'agissait de conserver ses droits ou d'accroître ses richesses. Enrichi par les dons du prince, exempt de tout devoir envers l'état, vivant à discrétion au sein de l'abondance et de l'oisiveté, il n'est point étonnant: que des germes de génie, fécondés par une éducation moins défectueuse que celle du reste de la nation, se soient manifestés plus souvent parmi les ecclésiastiques, et aient produit des résultats, souvent utiles, il est juste de le dire, et que tout concourait à faire éclore. Ces résultats même ajoutaient encore au prestige dont étaient environnés ces hommes vivant dans la retraite, sous les dehors d'une apparente humilité, et visant néanmoins à la domination la plus absolue. C'est dans l'une de ces magnifiques retraites élevées par la prodigalité des rois, dans la riche abbaye de Cluny, que saint Odon, second abbé de ce monastère, se livra à la culture de

la musique et du chant, qu'il affectionnait extrêmement. Né en Franconie en 879, mort à Reims en 942 ou 944 , il a composé les paroles et le chant de douze antiennes auxquelles, de son temps, on ne connaissait rien de comparable. Son grand mérite le fit nommer, en 904, archi-chanteur à Tours. Il a beaucoup écrit sur la musique de son époque: on assure que" ses œuvres sont conservées dans la bibliothèque du couvent de Cluny.

Je n'ai rien à ajouter à ce que Ton vient de lire sur le neuvième siècle. Si j'ai fait un peu d'histoire, ou, pour mieux dire, si j'ai un peu trop copié d'histoire , si j'ai eu le tort d'envisager les choses de trop haut et dans un sens qui n'est pas toujours celui de la route battue , c'est dans l'espoir de m'éclairer, d'arriver à la vérité, et de rendre un service, non-seulement à l'art musical en particulieer, mais à tous les arts sans exception.

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