DIXIEME SIECLE DE L ERE CHRÉTIENNE
Ma tâche devient pénible \ chaque pas en avant me fait découvrir un écueil, une obscurité, un doute à éclaircir, une difficulté à résoudre! Prudence et patience, voilà mes armes: espérons qu'elles me protégeront jusqu'à la tin: j'ai grand besoin de leur secours^ Et d'abord, si je tiens une note exacte des papes qui ont eu le& rennes de l'administration de l'Eglise en leurs mains, on sait déjà qu'ils ont eu une grande influence sur les arts en Italie , sur la musique spécialement, non seulement à Rome et dans ses dépendances, mais dans l'Europe entière j c'est de leur palais qu'est
sortie la propagande par laquelle s'est répandu le christianisme dans celte partie du monde que nous habitons. C'est parles soins de deux des hommes les plus éminents de l'Eglise, dans ces premiers siècles , que furent sauvés du naufrage de la Grèce et de l'empire romain les débris de la musique antique^ c'est par les chrétiens qu'ils ont pénétré dans les Gaules, où les ecclésiastiques les ont propagés, pratiqués, protégés avec une sollicitude constante^ il y aurait donc une sorte d'ingratitude, et absence réelle d'unité historique, à rompre volontairement une chaîne de faits, de noms dont les anneaux, s'ils ne présentent pas toujours le même degré d'intérêt, ont , à mes yeux du moins, l'avantage de conduire par une voie non interrompue à la belle époque où nous ne tarderons pas à arriver. Pénétré de ces puissants motifs, je continue une investigation toujours laborieuse, souvent aride, parfois stérile, mais dont je crois avoir démontré l'utilité.
Louis I^'', surnommé le Débonnaire, fils et successeur de Charlemagne, était plus propre à être moine qu'à porter la couronne impériale. 11 chantait fort assiduement les psaumes, ce qui est à coup sûr très édifiant de la part d'un empereur des Français, mais ce qui , en réalité, faisait fort mal les affaires du pays, et encore plus mal les siennes propres. Ce règne fournit le premier exemple de l'usurpation du pouvoir spirituel sur le temporel, et d'un pape (Grégoire IV) prêtant son appui à trois fils révoltés pour détrôner leur père. Ces événements, et bien d'autres encore, furent les conséquences forcées de ce que j'ai dit en terminant l'examen du neuvième siècle. Charles II, surnommé le Chauve, parvint au trône en 840. Louis 11^ dit le Bègue ^ Louis III; Charles III, dit le Gros; Eudes; Charles IV, dit le Simple terminent le neuvième siècle. C'est à l'histoire politique qu'il faut demander les déplorables renseignements qu'elle offre sur ces princes, sur l'état des choses et sur la situation de la malheureuse France pendant cette triste période.
Nous avons laissé, en l'an 000, Jean IX évêque de Rome. Il fut remplacé par Benoît IV, qui mourut en 904 , il était romain de naissance. Léon V ne fit au pouvoir qu'une simple apparition ^ il mourut
cette même année 904. Il était né à Ardée^ son règne ne dura que deux mois. Il mourut en prison du chagrin d'avoir été dépossédé par un usurpateur. Cet usurpateur fut Christophe, anti-pape, qui mourut lui même en 905. Sej^gius III, mort en 912 , rendit à l'élection des évêques de Rome son ancienne importance. Sergius était né dans cette ville; c'était, dit Baronius, le plus méchant, le plus corrompu de tous les hommes. A ce Néron mîtré succéda Anastase III, décédé en 914. Son successeur fut Lando, ou Landon, qui mourut en 915. Jean X occupa le trône apostohque jusqu'en 928, qu'il mourut. Sa patrie était Rome; le crédit de Théodora, sa maîtresse, lui fraya le chemin à la papauté. Ce pontife était guerrier; les Sarrazins furent battus par une armée qu'il commanda en personne. Gui , duc de Toscane, s'étant emparé de Rome , le fit jeter en prison , où il mourut étranglé, ou étouffé.
Léon VI, né à Rome , n'occupa cette place que peu de temps, et mourut en 929.
Etienne VII, ou VIII, romain de naissance, succéda à Léon VI , et cessa de vivre en 931.
Jean XI, fils de la fameuse Marozie et du pape Sergius III, succéda à Etienne VU, ou VIII, et mourut en 936. A vingt-cinq ans, il fut élu ; mais ce poste éminent ne lui valut ni considération ni autorité. Un autre fils de Marozie, nommé Albéric-le -Jeune , le fit enfermer et mourir en prison .
Jean XI eut pour successeur Léon VII, décédé en 939. Selon les lois de la raison, de la morale publique, les prêtres se mariaient alors; Jean XI voulut les priver de ce droit de nature , et en écrivit au clergé de Bavière; mais il eut au moins le bon sens de ne pas exiger que les enfants nés de ces mariages fussent privés du droit d'entrer dans les ordres.
Etienne VIII, ou IX, né en Allemagne , et parent de l'empereur Othon, fut élu après Léon VII et termina sa carrière en 943. Hugues, roi d'Italie^ contribua puissamment à son élection.
Marin, ou Martin III, lui succéda, et perdit le pouvoir avec la vie en 946.
A cet évoque, dont le nom n'est cité que pour ne pas interrompre Tome i. 13
la suiU des dates, succéda Agapet IL L'Eglise fut gouvernée par lui pendant dix ans , après lesquels il mourut, en 956. La modération fut la seule voie qu'il eut la sagesse d'employer pour apaiser les discordes.
Jean Xn Tpr'ii sa place, qu'il occupa jusqu'en 964, époque de sa mort. A dix-huit ans il s'empara du saint-siége; Albéric, patrice de Rome, était son père. Béranger, roi d'Italie, l'ayant inquiété, il appela Olhon /" à son secours, le reconnut pour roi et lui jura fidélité; mais bientôt l'inconstant Jean XII trahi son protecteur, et se ligua contre lui avec Adalbert, fils de Béranger : ce procédé obligea l'empereur à revenir à Rome. Jean s'enfuit à son approche^ déposé dans un concile où il fut accusé d'avoir donné à ses maîtresses des villes à gouverner, et jusqu'aux Icroix, aux calices de saint Pierre, Léon VllI fut mis à sa place; mais, après le départ de l'empereur, Jean revint à Rome, fit brûler les actes du concile par lequel il avait été déposé, annuler l'élection de Léon VIII , et couper le nez, la langue et les doigts à ceux qui l'avaient accusé. Il mourut la même année, assassiné , à ce que l'on croit, par un homme dont il avait séduit la femme.
Léon VIII n'est plus mentionné que comme anti-pape, et mourut en 965.
Benoît V fut élu après Jean XII et chassé en 964, ou, pour mieux dire, il fut fait immédiatement prisonnier par l'empereur Othon, qui revint une troisième fois, prit Rome, et envoya Benoît à Hambourg, où il mourut en 965.
Jean Xlll, né à Rome, fils d'un évêque du même nom, prit alors possession de ce poste, si brillant en apparence, mais environné d'écueils, de troubles, et qu'il ne put conserver que jusqu'en 972, la mort l'ayant enlevé cette même année. Le crédit de l'empereur Othon , surnommé le Grand , contribua puissamment à son élection-, mais iWs'attira la haine des hommes puissants alors, qui le chassèrent en 966. Il rentra cependant à Rome Tannée suivante, et fit périr plusieurs de ceux qui s'étaient déclarés ses ennemis.
Benoit VI, né à Rome, fut son successeur, et périt misérablement en 974. Le cardinal Boniface le fit enlever , jeter en prison , où il le
lit étrangler, après quoi, il se mit à sa place de sa seule autorilé. Ce Boniface VII, que Ton ne considère que comme un usurpateur, un anti-pape, ne put conserver ce poste que peu de temps, et mourut en 985. On le surnommait Francon; il fut forcé de s'enfuir à Constantinople, mais il emporta avec lui les trésors de l'Eglise. Plus tard , il revint en Italie (où nous le reverrons une seconde fois antipape), et y fît périr Jean XIV.
Bonus II succéda régulièrement à Benoît VI, et mourut en 975.
Benoît VII posséda le pouvoir pendant un espace de temps plus étendu, et ne termina sa carrière qu'en 984. Son éloge, pour être court, n'en n'est pas moins significatif, car il est dit qu'il donna constamment, pendant son pontificat, l'exemple de toutes les vertus. Jean X/F succéda à Benoît VII, et finit de mort violente en 985. L'anti-pape Boniface, que j'ai mentionné plus haut, parvint à se saisir de sa personne, et le fit enfermer au château Saint-Ange, où il le fit empoisonner, pour ôter toute espèce d'espoir à ses partisans.
Boniface VII resta donc paisiblement anti-pape pour la seconde fois, mais pour bien peu de temps, puisque la mort l'enleva cette même année 985.
Jean XV, fils de Bohert, ne fut pas plus heureux -, élu et non sacré, il mourut aussi en 985 , quatre mois après son élection.
Jean AT/, né à Rome, était fils d'un prêtre nommé Léon. Pendant le temps que dura son règne, aucune occasion, aucun moyen ne furent négligés pour étendre les usurpations et le pouvoir du pape aux dépens des droits des rois, et dans leurs propres pays: cet ambitieux et persévérant pontife vécut jusqu'en 996.
Il y eut encore un autre anti-pape du nom de Jean XVI.
Grégoire F succéda à Jean XVI, et mourut en 999. Neveu de l'empereur Othon, et né en Allemagne, on l'appelait I?rMi?o, ou Brunon. Impérieux, ambitieux, vindicatif, c'était une chose très difficile que de vivre en paix avec lui. Son règne ne fut heureusement que de deux ans et neuf mois.
Sylvestre II fut son successeur, et termina le dixième siècle: sa mort n'arriva qu'en l'an 1003. Son pontificat commença donc le onzième siècle. Son véritable nom était Gerhert; le lieu de sa nais-
sance était l'Auvergne j c'était un homme très vertueux, savant et d'une haute capacité.
Le dixième siècle , ainsi qu'on vient de le voir , a eu à enregistrer vingt-quatre papes et cinq anti-papes, depuis Benoît IV, en l'an 900, jusqu'à Sylvestre II, mort l'an 1003 , qui se sont partagé, ou disputé le pouvoir pontifical: ce nombre, à coup sûr, doit paraître fort extraordinaire!
Charles IV, à bon droit surnommé le Simple , était monté sur le trône des Français en 898 , et le perdit en 924. C'est durant ce triste règne que les Normands , sous la conduite de leur duc Rollon, s'établirent définitivement dans l'ancienne Neustrie, à laquelle ils donnèrent le nom de Normandie. Ce pays leur fut cédé par le faible Charles IV, qui aima mieux acheter la paix que la conquérir, et livra sa fille Giselle avec deux des plus belles provinces de l'empire, la Neustrie et la Bretagne, à ce chef de barbares.
Raoul régna en 924; c'est sous le règne de ce prince que l'on vit un archevêque âgé de cinq ans. Louis IV, dit d'Outremer, qui lui succéda , n'aimait probablement pas la musique , car il s'était fort égayé aux dépens du comte d'Anjou^ qui avait un penchant irrésistible, et trouvait un plaisir singulier à chanter au lutrin ; ayant été informé des discours railleurs du roi , il lui écrivit très sérieusement: » sachez, sire, qu'un prince non lettré est un âne cou- « ronné. » Lothaire régna en 954; Louis V en 986; ce prince fut le dernier roi de la famille de Charlemagne et de la seconde race , dont il restait cependant un légitime héritier dans la personne de Charles, duc de la Basse-Lorraine, frère de Lothaire et oncle du dernier roi Louis V. Ce prince avait un droit incontestable à la couronne de France, qui fut alors évidemment usurpée par Hugues Capet. Ce fut l'évêque de Laon qui livra à Hugues la ville et Charles de Lorraine, qui mourut bientôt en prison, ainsi que son fils âgé de onze ans environ. Ce n'est pas le premier exemple, ce n'est pas non plus le dernier, qui prouve que les évêques oni été plus d'une fois fatals aux princes. Hugues Capet commença donc, en 987, la troisième race. Gerhert avait été nommé archevêque de Reims à la place d' 4 rr?o?//f/, lequel, à ce qu'il paraît . avait trahi
les intérêts de l'usurpateur Hugues Capet. C'est celui qui , sous le nom de Sylvestre II, fut élu pape par l'autorité de l'empereur Olhon m. Sa nomination à l'archevêché de Reims ayant été cassée par le pape Jean XV, il s'éloigna de France^ il fit un voyage en Espagne, et alla s'instruire à l'école des Arabes , les seuls au monde qui cultivassent alors les arts et les sciences. 11 en rapporta , dit-on , les horloges à balanciers, qui seraient alors une invention due aux Orientaux, et les chilîres arabes dont nous nous servons encore aujourd'hui.
Robert, fils de Hugues-Capet, associé au pouvoir par son père, lui succéda au trône en 996. Jusques aux rois capétiens, la couronne, héréditaire dans la famille régnante, avait toujours été élective par rapport aux princes qui la composaient^ les six premiers rois de cette race, ayant fait sacrer de leur vivant leur fils aîné,, établirent ainsi l'usage du droit de primogéniture.
J'ai tracé le canevas de ce siècle de ténèbres , nie bornant à l'esquisse politique, et m'abstenantde tous les détails qui ne m'ont pas paru absolument indispensable à sa physionomie générale, et l'on me reprochera, je n'en doute pas, de m'ètre encore occupé de trop de choses étrangères à mon sujets mais j'ai fait à cet égard ma confession entière: on doit maitenant connaître parfaitement mes motifs.
Du milieu de ce chaos, que l'histoire morale et politique ne dé^ brouille qu'avec peine, du sein de ce siècle d'abrutissement, d'ignorance , de superstition , de crimes , d'extravagances de toute nature , de ce siècle, le plus nul, le plus affligeant de nos annales, s'élève une figure qui va jouer un rôle bien important dans l'histoire de l'art qui nous occupe en ce moment, et dont les méditations , les écrits, les ingénieuses créations vont changer la constitution, développes les idées nées avant lui et dues à Hucbaldus de Saint-Amand, et planter en quelque sorte le fanal destiné à éclairer la route que le génie a si rapidement parcourue pour arriver jusqu'à nous.
Cet esprit de calcul et d'invention , cet homme qui devançait son siècle, et suffirait seul pour le tirer du néant, fut Guido VÀrelino, ou Gui d'Aj'ezzo, ainsi nommé suivant l'usage où l'on était dans ce
temps de donner pour surnom celui du lieu où Ton était né. Guido naquit à Arezzo, jolie ville de Toscane , dans la seconde moitié du dixième siècle. Il entra fort jeune au monastère de Pomposa, de Tordre de saint Benoît, dans le duché de Ferrare. Il ne fut certainement pas le créateur de la musique moderne: il avait été devancé sur ce fait par lîucbaldm et les belges ses contemporains-, mais il développa ces premiers éléments, et contribua puissamment à les conduire à la constitution qu'ils ont actuellement. Gmdo, névers 1)95, devait connaître les créations dlliicbaldus et des musiciens flamands de son époque, bien que tout ce qui s'écrivait alors demeurât à l'état de manuscrit , faute de moyens de diffusion. S'il n'a point inventé la portée, les notes, le contrepoint, l'harmonie , il a multiplié les lignes de cette portée , varié la couleur de ces lignes, imaginé les points : ou du moins il en a fait une heureuse application sur ces lignes, qui durent être au nombre de six pour répondre au six sons de son hexacorde: ut, ré, mi, fa, sol, la, qui se plaçaient alors sur les lignes seulement et non dans les interlignes. Il régularisa l'échelle diatonique, que nous nommons gamme ^ du grave à l'aigu, suivant l'étendue naturelle de la voix 4iumaine que l'on ne supposait pouvoir être alors de plus de dix degrés: ce qui dût faire monter au nombre de dix les lignes de la portée ; mais ce nombre fut promptement réduit à quatre, car on imagina , si ce ne fut Guido lui-môme , de placer les points de son système sur et entre les lignes: le surplus de ces lignes devint alors inutile. Plus tard on ajouta une cinquième ligne à la portée , qui demeura toujours de quatre pour le plain-chant : depuis elles n'ont subi aucune nouvelle altération. Guido inventa les clcf^, qui furent d'abord les sept lettres adoptées par saint Grégoire: A,B,C,D,E,F,G, qu'il plaçait en tête de sa portée, et qui servaient à désigner d'une manière positive et invariable la place où chaque point devait se trouver fixé. Ges sept lettres, correspondant aux sept syllabes de l'hymne de saint Jean , il les prit également pour noms de ses points , ou notes , lesquels avaient ainsi k la fois chacun un nom et un signe indicatif. Je remarque ici que Guido est regardé comme l'inventeur de Yhexacorde ut, ré, mi, fa, sol, la, qui devaient être mis en rapport avec
les lettres de la manière suivante: Cut, Dré, Emi, V fa, G sol, A la ; que l'adoption et l'emploi des sept syllabes de l'hymne de saint Jean n'est pas moins certaine^ que ces noms, ces syllabes peuvent être celtiques , comme je l'ai exposé ailleurs ^ pour lever tous les doutes , je transcrits la portion de cet hymne où se trouvent les syllabes en question :
UT queanl Iaxis REsonare fibrls.
Mira f^estorum FAmuli tuorum, SOLve polhUi LXbii reatum , Sancîa Joannis , elc
Que faisait-il alors du B qui désignait le son que nous nommons ar.jourd'hui si? J'ai déjà répondu à ces questions, autant du moins que cela m'a été possible , par ce que j'ai dit du B mol , ou si bémol , du B dur, ou B qu^rre, ou si naturel, de ce passage appelé muance, usité pour joindre le son aigu la de l'hexacorde inférieur au son grave ut de l'hexacorde supérieur, en faisant glisser la voix du la à Vut sans rien articuler de positif, ce qui donnait, par ce moyen, naissance à une gamme nouvelle, passant à la faveur de cette petite supercherie par tous les degrés praticables de la voix, ou des instruments alors connus, du grave à l'aigu en montant, comme de Taigu au grave en descendant: je ne saurais rien ajouter de plus à ces explications. Guido inventa une nouvelle méthode pour solfier ou solmiser, ce qui est la même chose; et comme il ajouta, au-dessous du son grave la du diagrame grec, un son plus gr^jve placé un degré au-dessous, et qui devait nécessairement être le son sol, correspondant à distance d'octave au cinquième son sol de l'hexacorde ut, ré, mi , /a, SOL, la, de l'adoption de ce nouveau son est né le nom que nous avons fini par accepter, sans trop savoir d'où il venait. Il en est do même de celui de gamme qui vient de l'usage ou était les Grecs de mettre , comme signe indicateur, en tête de leur diagrame , ou échelle diatonique, un double gamma IV . Guido fut puissamment protégé par le pape Jean XIX ou XX; ce pontife fît l'essai de sa méthode et l'approuva hautement Guido avait fondé une école dans son monastère de Pomposa, et y enseignait lui même d'après les principes p ses
dans cette méthode ^ elle prit rapidement une grande faveur, en raison de la promptitude des progrès de ses élèves; en un an ils devenaient d'habiles chanteurs de plain-chant, tandis qu'avant il fallait dix années pour parvenir au même but. Une preuve matérielle que Guido n'inventa ni les notes ni le contrepoint, c'est qu'il en parle lui-même, dans ses écrits, comme de choses généralement connues et admises en pratique. S'il n'a point inventé toutes ces choses, s'il n'a fait que réunir des notions éparses çà et là , il n'en a pas moins le mérite de les avoir rassemblées , coordonnées, de les avoir formulées en préceptes et organisées en doctrine, ce qui n'existait point avant lui , de leur avoir donné des signes réguliers, positifs, moins nombreux, appuyés sur un succès prompt, extraordmaire, et sans lesquels l'art musical serait peut-être encore réduit aux pesantes et obcures traditions orales du triste plain-chant de nos aïeux. Guido inventa, dit-on, plusieurs instruments, et entre autres le clavecin; mais ici se représente la même difficulté à l'occasion de la septième note, du si; comment la nommait-on? comment était-elle articulée? ou, comment l'éludait-on? C'est ce que je ne saurais dire On ignore l'époque positive de la mort de Gui d'Jrezzo; on sait seulement qu'il vivait au temps où Robert, fils de Hugues Capet, monta sur le trône , c'est-à-dire en 996. Robert mourut en 1031. Le goût de la musique en France ne date réellement que de cette époque. Ce roi était poète t'i bon musicien: il composa les paroles et les chants de plusieurs hymnes : on lui attribue même le Feni Sancle Spiriiu^, ainsi que Cons • tanlia martyrum.
L'école de chant de Metz, fondée par Charlemagne , et déjà florissante sous le règne de ce grand prince, se faisait généralement remarquer au dixième siècle sous la direction de Rotlan, diacre de Metz, par l'exactitude de renseignement et la justesse dans l'exécution du chant d'église-, mais ce chant était d'une extrême simplicité, dépourvu entièrement d'harmonie, de rhythme, de mesure, de technologie, d'ornements, et à ce point que, lorsque l'on avait la témérité de faire passer plusieurs sons sur la même syllabe, cela s'appelait, par dérision vraisemblablement, du machicolage. On iiasardait quelquefois ce moyen pour remplir les intervalles de
tierce ou de quarte : cette expression assez étrange ne fut que tardivement imaginée.
On doit naturellement supposer que Gui d'Arezzo, après avoir eu régularisé son système des points, ou notes , d'origine flamande ou celtique, et les lignes ou portées sur lesquelles on les écrivait, fut également l'inventeur du papier réglé, ou de quelque autre moyen équivalent. Selon ce que je puis raisonnablement admettre, les lignes employés par Gui d'Arezzo devaient être d'une couleur, les points d'une autre couleur, et le fond d'une autre encore^ je suis autorisé à adopter cette opinion par les renseignements biographiques que j'ai pris sur ce personnage, et par les livres de plain-chant du chœur, dont les clefs, les notes, les paroles sont noires, les lignes ou portées rouges, et le fond blanc. Sans ce papier, ou parchemin , propre à recevoir cette musique et à la transmettre aux yeux, je ne comprend pas comment elle aurait pu se propager: il a donc dû fournir au moins l'idée première de quelque procédé approprié à cet usage.
Ce n'est qu'après l'introduction de l'orgue en France qu'un hasard tardif fit découvrir, à la faveur de cet instrument à touches , de cet inestimable présent de l'empereur d'Orient, la possibilité de faire entendre plusieurs parties à la fois formant harmonie; et l'on dût nécessairement commencer par deux: ce qui était déjà un prodigieux effort. Comme aucune notion, aucun renseignement quelconque ne nous fait soupçonner l'existence de ce fait avant Huchaldus^ comme il est le premier et le seul de son époque qui ait mis en pratique cette importante découverte, et que ses manuscrits, recueillis et cités par Vabhé Gerbert, attestent que déjà elle lui était familière, il me semble naturel de lui en attribuer l'invention , sauf à la restituer à son véritable auteur si quelque lumière imprévue vient nous le révéler-, toutefois , il parait hors de doute qu'elle date du neuvième siècle, et qu'elle est née en Flandres.
Ecrire deux parties l'une au-dessus de l'autre, exprimant des sons différents mis harmoniquement en rapport! C'était déjà un grand pas de fait assurément-, mais ce qui dût être d'une difficulté presque insurmontable, ce fut de faire adopter ces nouvelles com-
binaisons par les voix, et de les habituer à les exécuter. Ce qui n'est pas moins curieux à remarquer , c'est que le premier intervalle harmonique auquel elles se plièrent fut la tierce mineure, que l'on n'employait qu'avec une extrême circonspection à l'avant-dernière mesure d'un plain-chant seulement retombant pour terminer sur l'unisson. La .différence dans les timbres des voix fit remarquer que l'intervalle harmonique, qui était de tierce mineure entre deux voix semblables, devenait de dixième entre une basse et un dessus , et pouvait donner, par l'échange des parties, une sixte majeure. C'est alors que l'on entreprit d'organiser le chant, c'est-à-dire de lui faire faire ce que Vorgue produisait sans peine. Cette opération fut longue, difficile, entravée par une opposition opiniâtre, persévérante de la part des chanteurs, dont les organes novices, peu intelligents, fort peu souples surtout, se révoltaient à la seule idée d'entendre une voix faire ré, mi, ré, tandis qu'une autre faisait re, utt^ré: aussi je dois ajouter que ceux qui, les premiers , se plièrent à cette conception et consentirent , après de longues études, à s'en rendre les interprètes, étaient rétribués d'une manière particulière. Avec le temps, les oreilles et les voix s'habituèrent insensiblement à ces intervalles comme à ceux qui se formèrent par la suite; ils entrèrent donc successivement dans la pratique, d'où ils passèrent ensuite dans la théorie. Les orgues cependant étaient toujours rares malgré les efforts que l'on faisait pour les multiplier: l'obstacle principal venait de la difficulté de se procurer des ouvriers constructeurs. Le pape Sylvestre II, français de naissance, et qui appartient au dixième siècle, puisqu'il fut élu en 999, et mourut le 12 mai de l'an 1003, Sylvestre, dis-je, possédait de vastes connaissances; on disait même tout bas qu'il était sorcier, parce qu'il était bon mathématicien et habile mécanicien ; il fit construire une espèce d'orgue de son invention dans lequel le son était produit par le moyen de l'eau chaude. Au temps du roi Robert, qui régna trente-cinq ans, cet instrument était devenu d'une indispensable nécessité , et l'on doit croire que la construction des orgues était fortement encouragée par ce souverain , bon musicien, aimant beaucoup cet art, et qui composa, comme je l'ai
dit, plusieurs antiennes et répons, encore estimés aujourd'iiui dans l'Eglise gallicane, où l'on n'admit le chant romain pour ainsi dire que par force.
Ce qui prouve que Ton avait peu de goût en France pour la musique, même à une époque postérieure à celle de Robert, c'est qu'on fut obligé d'établir des règlements, et même des lois, pour contraindre à la culture de cet art, tel au moins qu'il pouvait exister dans ce temps-là, et l'on cite un commissaire papal , envoyé en 1431 pour régler quelques affaires avec l'église de Sisteron, ville de Provence, sur la Durance, dans les Basses-Alpes , lequel fut étrangement scandalisé d'apprendre que l'on n'y savait point la musique. Il ordonna que l'on se fit instruire dans cet art sous des peines qu'il laissa à la disposition de l'évêque. 11 prétendit que l'on ne pouvait célébrer les offices avec dignité et décence si' Ton était ignorant en musique. On voit qu'elle était hautement honorée dans ce temps ^ il est néanmoins curieux d'apprendre qu'il fallut deux arrêts du parlement d'Aix pour obliger les gens d^église à pratiquer la musique à parties multiples, bien qu'elle fût en usage depuis fort longtemps: elle n'était donc plus réduite au triste et monotone plain-chant. L'une des portions néanmoins de ce plain-chant, que l'on nomme encore aujourd'hui faux-bourdon, est d'un bel effet quand elle est bien traitée et bien exécutée; elle est à plusieurs parties, en harmonie consonnante, syllabique, sans autre mesure que celle qu'elle tire des paroles, en notes contre notes d'égale valeur comme dans le contrepoint simple de première espèce à quatre parties, et s'exécute parles voix sans aucun accompagnement; on nomme cette division du service divin: psalmodie des hymnes, cantiques et psaumes à plusieurs parties. Le plain-chant s'écrit ordinairement pour la voix de ténor; les trois autres font du contrepoint en harmonie consonnante, dessus et dessous.
JJorgue qui, par suite des temps, s'est agrandi, enrichi, d'une foule d'effets inconnus à son origine, a donné naissance à l'invention de divers autres instruments d'une grande ressource: au clavecin d'abord, dont il paraît bien décidément que Guido d'Arezzo est le créatciir; mais il dût inventer en même temps, pour l'accor-
lier, la loi du tempérament; car on sait que , sans ce moyen , l'accord du clavecin, comme du piano, est impossible. La ou le régale était, selon toute apparence, le premier, ou Tun des premiers jeux de l'orgue. Ses tuyaux étaient garnis d'anches, espèce de becs semblables à celui de la clarinette , mais ce jeu , d'un efîet peu agréable, a été abandonné par les facteurs.
Gui d'Arezzo, par son nouveau système, contribua à remplacer celui des Grecs, celui des Romains, de saint Ambroise, de saint Grégoire , et développa l'ère musicale nouvelle du onzième siècle.
C'est à Jean de Mûris , ou Jean des Murs, né en Normandie, et qui vécut à Paris, à ce que l'on croit, de l'an 1300 à l'an 1370, que l'on attribue l'invention, non pas de la musique mesurée, qui existait longtemps avant lui , mais de la valeur déterminée et relative des notes, tant du neuvième siècle que des points de Gui d'Arezzo. Il déduisit arithmétiquement ces valeurs l'une de l'autre d'après la mesure du temps et non plus d'après la valeur des syllabes, de même que nous dirions, par exemple, une ronde vaut deux blanches , c'est-à-dire dure autant que deux blanches , ou quatre noires, ou huit croches, etc. Ces valeurs furent, à ce qu'il paraît, promptement adoptées par tout le monde musical. J'aurai occasion de revenir sur ce point.
Une fois le génie d'invention mis en mouvement, les idées enfantent de nouvelles idées, les créations succèdent aux créations^ j'ai dit, dans un précédent chapitre, quelques mots sur l'art de l'horlogerie^ nous pouvons maintenant observer le régale placé dans les mains de sainte Cécile donner naissance à l'orgue hydraulique, celui-ci à Torgue pneumatique, puis à l'orgue à soufflets, puis au clavecin, puis à Vépinette, attribuée aussi à Gui d'Arezzo, de même que Voctavine, espèce de petit clavecin qui n'avait qu'une seule octave d'étendue, puis enfin aa piano, dont je parlerai dans son temps. On fabrique maintenant des petits pianos portatifs de deux octaves au plus^ ces instruments ne sont propres qu'aux compositeurs qui peuvent , par leur secours, travailler indistinctement en tous lieux, même en voiture.
On donne aussi le nom d'oclavinc à la petite flûte employée dans
les orchestres, et qui résonne une octave plus haut que la grande flûte.
Vers l'époque où florissait Gui d'Arezzo, la musique comptait, au nombre de ses admirateurs zélés et éclairés, des hommes célèbres à plus d'un titre chez diverses nations. Avicêne, médecin arabe renommé, né à Balk en 992, a écrit un traité sur la musique en langue persanne, et a composé plusieurs chansons.
Le nom de gamme me revient en mémoire^ il nous a été transmis par Gui d'Arezzo, qui se servit du gamma de l'alphabet grec, qui était leur lettre G, et le plaça comme une espèce de clef en tête de son échelle diatonique où il désignait la note sol. Le G servait au même usage dans la gamme de saint Grégoire, laquelle commençait par ut, ou la: alors il mettait en tête de son échelle G pour ut, ou A pour la. G'est peut-être de cette même lettre G que Ton a fait, en la retournant, notre clef de fa actuelle? Toujours est-il certain qu'elle sert encore maintenant, sans que l'on sache précisément pourquoi, à indiquer la mesure à quatre temps.
La lettre O servit aussi dans nos anciennes musiques à désigner ce que l'on appelait temps parfait, c'est-à-dire la mesure à trois temps, que Ton regardait comme la plus excellente en raison de son analogie avec le nombre trinitaire. Get 0 se marquait quelquefois avec un point au milieu (;), ou barré O. La mesure imparfaite, ou à deux temps, se marquait par une moitié d'O, ou un G ^ plus tard, on la fit servir, comme je l'ai dit, à désigner la mesure à quatre temps, qui le serait plus logiquement par un 4, de même que le 2 me semble aussi suffisant et plus convenant pour marquer la mesure à deux temps que le Ç barré. Les Italiens et les Français, ainsi que les Allemands, se servent des mêmes mesures 5 dans l'école française, comme dans celle d'Italie, on solfie les notes en les nommant par leur nom ut, ré, mi, fa, sol, la, si, ut, avec cette différence que les ultramontains disent do au lieu d'ut, sans qu'on puisse donner une bonne raison de cette substitution qui détruit l'origine historique et authentique des noms, et qu'ils prononcent souvent le nom de la lettre de saint Grégoire avant celui de la note, ce qui l'alonge sans utilité; mais ils commencent leur gamme par w/.
ainsi que cela se pratique en France. Cet ut grave se trouve dans toutes les voix^ le sol, et même le la, ne s'y rencontrent pas généralement: ce choix est donc plus sage, puisqu'il est appuyé à la fois sur la nature et l'expérience. J'ai expliqué suffisamment, je crois, le mot solfie)' en parlant du sol, ajouté par Guid'Arezzo un degré au-dessous du la grave du diagrame grec, et qui en fait la source étymologique^ c'était le son le plus grave que Ton crût alors possible de faire ^ ainsi le nom solfège, comme le mot solfier, viennent de ce que l'échelle diatonique sur laquelle était basé ce genre d'étude commençait par sol. Il en est de cette étymologie comme de celle du mot alphabet, lequel vient du nom des deux premières lettres grecques alpha et 6eto, dont on a composé le terme qui est passé en usage dans notre langue. Les Allemands et les Anglais se servent, pour solfier, des lettres romaines A, B, C, D, E, F, G, substituées par saint Grégoire, au sixième siècle, aux lettres grecques: Les Italiens les ont à peu près abandonnées , bien qu'ils en soient naturellement les premiers comme les plus anciens héritiers.
Cette première lettre A, appliquée à la note que nous nommons la, me ramène malgré moi sur une remarque, déjà faite ailleurs, touchant l'espèce de priorité accordée par les anciens de toutes les époques au mode mineur , que nous comprenons tout autrement qu'eux, sur le mode majeur, qu'ils ne comprenaient certainement pas mieux que le premier , et en dépit'de la résonnance du corps sonore, base constitutive apparente de tout leur système musical, qui exprime le contraire, c'est à dire le mode majeur. D'où peut naître cette opposition? comment exipliquer cette contradiction? Je l'ignore absolument. A représentant la, note extrême grave de l'échelle diatonique grecque, indique bien évidemment la gamme, le mode de la mineur; cette préséance se remarque encore dès le début des six modes authentiques de l'Eglise adoptés dans les écoles de contrepoint, à la seule différence qu'ils commencent par ré au lieu de la, et sont classés ainsi: re, mi, fa^ sol, la-, ut. Le diapason est ajusté sur la note la, c'est le la que l'on donne dans les orchestres pour accorder entre eux les instruments-, c'est sur la voyelle A que l'on vocalise dans les écoles de chant ^ tout se rapporte plus ou
moins au mode mineur des anciens auxquels, cependant, le corps sonore annonçait positivement le mode majeur. Je ne sais en vérité comment éclaircir cette question, que ne résolvent point, au surplus, les nombreuses autorités que j'ai consultées, et qui seront, je l'espère, mon excuse, puisqu'elles ont avoué plusieurs fois l'impuissance de leurs recherches, et ne pouvoir percer plus avant, sur certains points, dans les ténèbres historiques de l'antiquité.
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