DOUZIÈME SIÈCLE DE L'ÈRE CHRÉTIENNE
Les populations chrétiennes , au commencement de ce douzième siècle 5 étaient spirituellement régies par Pascal II, élu évêque de Rome en 1099, et qui ne cessa de vivre qu'en l'année 1118: j'en ai dit quelques mots en traitant du siècle j)récédent.
L'ambition fit surgir beaucoup d'anti-papes; j'en ai déjà signalé quelques uns : en voici deux nouveaux qui se présentent sous les noms d'Albert et de Théodoric; tous deux se disputèrent, mais sans succès, la tiare du défunt, qui fut légalement remplacée par Gélase II, lequel ne jouit pas longtemps du pouvoir, car il mourut en 1119: il était né à Gaëte. Sa courte apparition au pouvoir fut fort agitée et traversée par des prétentions rivales.
Bourdin (Maurice) , nouvel anti-pape , força Gélase II à se retirer en France et à finir ses jours dans l'Abbaye de Cluny. Ce Bourdin étaient archevêque de Brague 5 ayant été excommunié par un concile , il se renferma dans Sutri et s'y défendit quelque temps 5 mais il fut livré par le peuple aux troupes de Cahxte II , qui le fît mettre dans une étroite prison, où il mourut en 1122.
Calixte II devint donc le successeur légal de Gélase II , et mourut en 1124. Il était fils dé Guillaume, comte de Bourgogne; il avait été d'abord archevêque de Vienne en Dauphiné : c'est lui qui fit enfermer l'anti-pape Bourdin, mentionné plus haut.
Honoré II prit possession du pouvoir à la mort de Cahxte II , et le conserva jusques en 1130 qu'il mourut. Il était né dans le comté de Bologne et se nommait Lambert de Fagnan. L'évêque du diocèse de Paris voulait, sous le règne de Louis VI, soumettre le clergé à une sévère et utile réforme. Honoré se ligua avec cet évêque pour lui faciliter les moyens d'opérer cette réforme nécessaire. C'est ce pape qui affecla la couleur blanche au costume des Templiers.
Un anti-pape nouveau , sous le nom de Calixte III, vint encore à cette époque troubler l'Eglise.
Innocent II fut néanmoins régulièrement élu, et remplaça Honoré II jusqu'en 1143, qu'il cessa de vivre: son règne futde 13 ans , ayant été élu en 1130. Moine d'abord à saint Jean-de-Latran , son élection fut sur le point de causer un schisme ^ une partie des cardinaux s'étaient réunis, et élurent de leur côté un nommé Pierre-Léon qui prit le nom d'Anaclet: son élection était incomplète , et sa mort termina heureusement ce différent. Innocent fut obhgé», pendant quelque temps , de se réfugier en France , puis en Lorraine sous la protection de Louis-le-Gros et de Lothaire, qui s'étaient déclarés ses partisans. Le dernier entreprit de le reconduire en Italie 5 par reconnaissance. Innocent lui conféra la couronne impériale dans l'église de Saint-Jean-de-Latran à Rome, ainsi qu'avait fait Léon III envers Charlemagne. Innocent ayant enfin repris l'exercice entier de son pouvoir, il se hâta de réparer tous les désordres commis pendant la contestation et en son absence. L'amitié le liait intimement avec saint Bernard. Son zèle se signala contre Pierre Abéîard et contre Armand de Bresse , dont il combattit les opinions: ces deux hommes étaient trop éclairés, même à cette époque, pour se soumettre sans examen aux usurpations sans cesse croissantes des papes. Innocent II était né à Rome 5 il eut quelques vifs démêlés avec le roi Louis-le- Jeune : mais avec qui les papes n'en ont ils pas eus!...
Deux autres anti-papes sont de nouveau en présence sous les noms à'Anaclet et de Victor; mais le droit de l'élection régulière l'emporta, et Célestin II succéda à Innocent 11; toutefois, il ne jouit pas longtemps du pouvoir, car il mourut en 1144. Son nom était Gui-du-Châtel.
LuciuSj ou Luce II, prit sa place, que la mort lui enleva en 1145 : son pays était Bologne. C'est tout ce que j'ai recueilli d'intéressant sur cet évêque, qui eut pour successeur Eugène III, mort en 1153. Lui aussi fut obligé, pour se soustraire à l'esprit de rébellion qui régnait en Italie, de se réfugier en France, et ce ne fut qu'en 1147 qu'il put retourner à Rome.
Anastase IV prit possession du pouvoir, devenu vacant par le
décès de Luce; mais la mort le Iqi enleva en 1154. Il fut regretté, et il méritait de l'être par sa grande charité qui s'était signalée pendant une famine désastreuse.
Adrien IV fut son successeur, et gouverna l'Eglise jusqu'en 1159 qu'il mourut. L'Angleterre l'avait vu naître ^ il vint étudier en France , où sa grande pauvreté l'obligea à se mettre domestique au service des chanoines de Saint-Ruf. Il parvint, par ses études persévérantes, son savoir, à être successivement religieux , général de son ordre, cardinal d'Albano, légat en Danemarck, convertisseur, et enfin pape. Il eut aussi des différents très animés avec les Romains, avec Guillmme, roi de Sicile, et avec l'empereur Frédéric.
Alexandre III, natif de Sienne, fut ensuite élu, et mourut en 1181 . Son gouvernement lui fit une haute réputation de prudence^ de plus , on lui fut redevable de l'abolition de la servitude.
Voici une ciconstance remarquable et unique. Quatre anti-papes Ji la fois, Victor, Pascal, Caliœte, et Innocent, furent opposés en même tenips à Alexandre III , qui vient d'être nommé ci-dessus , et tous quatre soutenus par le crédit de l'empereur Frédéric, surnommé Bdrherousse; mais Alexandre fut assez heurçux pour parvenir à se réconcilier avec l'empereur , et alors il triompha de ses quatre compétiteurs.
Lace III, dont le nom était Ubaldo, succéda à Alexandre III, et mourut en 1185. C'est à cette époque que les cardinaux s'emparèrent du droit qu'avait eu jusque-là le peuple d'élire les papes, et que les deux tiers des suffrages furent exigés pour valider l'élection. Tout l'état romain, à la vérité, était en pleine révolte; l'occasion était belle pour dépouiller le peuple de ses droits : elle ne fut pas négligée. Luce III fut couronné à Velletri, et obligé ensuite de s'enfuir de ville en ville jusqu'à Véronne,où il tint un grand concile. Là , il excommunia tous les héritiques , et entre autres les Patarins. Le germe de Vinquisition fut semé par lui; c'est lui qui constitua \es deux puissances ecclésiastique et séculière, et les employa simultanément à la recherche des hérétiques.
Urbain III ^ son successeur, se nommait Hubert Crivelli: il mourut en 1187. L'empereur Frédéric-Barberousse, qui n'aimait ni les
papes ni le clergé , et ne les ménageait pas , détestait Urbain III , qui mourut de chagrin à la suite de la nouvelle qu'il reçut que les Infidèles avaient repris Jérusalem.
Grégoire VIII, nommé Albert, né à Bénévent , prit la place d'Urbain III, et ne la garda que deux mois au bout desquels il mourut. Il eut néanmoins le temps de promettre des indulgences à ceux qui s'armeraient pour une nouvelle croisade.
Clément III, romain de naissance , dont le nom était Paulin , fut élu après Grégoire YIII, et conserva le pouvoir jusqu'en 1191, qu'il mourut. Grand amateur de croisades, il la prêcha comme son prédécesseur.
Clément eut pour successeur Célestin III, qui avait 85 ans lorsqu'il fut élu, et ne mourut cependant qu'en 1198, à 92 ans. On rapporte qu'au couronnement de l'empereur Henri VI il poussa du pied la couronne impériale, afin de faire bien comprendre par cet acte de brutahté qu'il avait tout pouvoir pour la donner ou la retirer. II donna effectivement l'investiture de la Fouille et de la Calabre à l'empereur, mais il lui défendit de toucher à la Sicile, dont le souverain, Tancrède, était tout dévoué à la croisade. Quant au coup de pied donné à la couronne , j'ai peine à croire à cette assertion ; à moins que, par un excès de bassesse , on eut avili cette couronne au point de la mettre aux pieds du pape ; alors le fait serait concevable et justifié.
Innocent III termina la série des papes du douzième siècle , et commença celle du treizième siècle ^ il ne mourut qu'en 1216. Fils de Trasimond, comte de Segui, il n'avait que 37 ans lorsqu'il fut élu. Son plus grand soin fut d'abaisser et d'affaiblir le sénat romain , d'abolir le consulat et d'augmenter la puissance temporelle de l'Eglise. Son zèle fut grand pour détruire la vénalité qui régnait à sa cour, pour corriger la jurisprudence ecclésiastique -et pour réveiller le dévouement éteint pour les croisades. Il obligea Philippe- Auguste à reprendre sa première femme Ingelhurge et à renvoyer Agnès de Méranie. Cet évéque avait de grandes qualités, beaucoup d'énergie et d'habileté; mais il était d'une intraitable fierté, dévoré d'ambition et d'une incrovable avarice.
Depuis Pascal II, élu en 1099 , décédé en 1118, jusqu'à Innocent III, intronisé en 1198, et qui ne mourut, comme je l'ai dit, qu'en 1216 , le monde chrétien a vu arriver au gouvernement de l'Eglise dix-sept papes: le pouvoir leur fut disputé par dix antipapes.
Philippe J**", cinquante-troisième roi de France, mourut en 1108 , et eut pour successeurs Louis VI, dit le Gros, qui mourut' en 1137, Louis VII, dit le Jeune, décédé en 1180^ Philippe II, surnommé Auguste, dont la carrière s'étendit jusqu'en 1223, époque de sa mort. Philippe /*'' est le premier roi de France qui ait fait fabriquer de la fausse monnaie, c'est-à-dire avec un tiers d'alliage; il est malheureusement vrai de dire que les ruineuses folies , appelées croisades, qui coûtèrent à l'Europe environ trois millions d'hommes, sans compter ceux qu'ils firent périr en Orient, avaient épuisé la France et enlevé tout le numéraire.
C'est à ce règne et à l'époque des croisades que l'on fait remonter l'invention des armoiries. Ceci paraît assez vraisemblable 5 comment en effet une si grande quantité de seigneurs, de princes, rois, tous couverts de fer et la visière baissée, comme c'était l'usage en ce temps-là , se seraient-ils fait reconnaître par leurs vassaux, s'ils n'avaient adopté, chacun, un signe dictinct, visible, une bannière, un étendard, un drapeau, une couleur qui le fît reconaître de ses soldats et les raUiât autour de lui? Ce n'est que vers 1124 que Louis-le-Gros prit pour son propre compte une bannière, et ce fut V oriflamme, ou bannière de VAbhaye de Saint-Denis, Les origines ont toujours, quelque attrait pour les curieux avides d'instruction et de nouveautés; on ne sera peut-être pas fâché de trouver ici quelques renseignements sur ce que l'on appelle des fleurs-de-lis , et que l'on remarque sur les sceaux, sur les coiffures , sur les armes , sur les vêtements , sur les monnaies de la plupart de nos anciens rois. Ces prétendues fleurs-de-lis ne sont que des imitations, ou des reproductions de la fleur d'une espèce d'iris jaune, qui croît en très grande quantité dans les terrains marécageux de France. Les soldats de Clovis s'en firent des couronnes après la fameuse t^tc/oire de Tolbiac remportée sur les Aile-
ïïiands en 495, et si Ton remarqua à cette époque une ressemblance vague d'un objet quelconque avec cette fleur, cette ressemblance n'était applicable qu'au fer de la lance dont se servaient les Francs, et qui n'était peut-être elle-même qu'une imitation grossière et involontaire de la fleur de cet iris jaune des marais. Le'fer du milieu de cette lance avait la forme d'une feuille, et était droit et pointu^ deux autres pièces de fer recourbées en dehors et en sens opposé étaient fixées aux deux côtés de la première, et attachées par le bas avec une forte clavette. D'autres notions rattachent cette ressemblance aux trois sceptres du sceau de Dagobert, apposé sur une charte accordée par ce prince à l'Abbaye de Saint-Maximin, à Trêves, le 5 avril 635. Ces trois sceptres figuraient les trois royaumes d'Austrasie , de Neustrie et de Bourgogne , que ce prince avait réunis sous sa domination ^ mais comme cette assertion nous vient des Jésuites, c'est une raison pour la regarder au moins comme suspecte. Une autre version attribue cette prétendue ressemblance à la manière équivoque avec laquelle on imitait les abeilles; on sait que ces imitations furent longtemps les ornements du manteau de nos souverains : ceux de Charlemagne et de Napoléon en étaient parsemés. On fonde cette opinion sur les abeilles d'or trouvées à Tournay dans un tombeau que l'on croit être celui de Childèric; mais on regarde cette origine comme aussi hasardée que celle des trois sceptres de Dagobert. Le sceau de Lothaire, avant dernier roi de la seconde race, représente ce monarque portant une espèce de sceptre surmonté du fer de la lance franque, cité plus haut: ce sceau est de l'an 972. Ce qui paraît le plus vraisemblable, selon les auteurs qui méritent notre confiance, c'est que l'iris jaune, si commun sur le bord des étangs , des marais , est le type véritable de ce que l'on prend vulgairement pour des fleurs-de-lis. Lothaire, que je viens de nommer, paraît être le premier qui ait été représenté tenant en main une sorte de sceptre, et coiff'é d'une toque garnie de pierreries ainsi que d'une couronne flamboyante. Charlemagne tenait d'une main une épée, de l'autre une boule surmontée d'une croix ^ le sceau de Hugues Capet le représente tenant d'un côté une main de justice, de l'autre un globe: cela ne s'était point