‹ Histoire de la musique moderneChapitre 28 sur 109 · TREIZIEME SIECLE DE LERE CHRETIENNE · texte numérisé non relu

TREIZIEME SIECLE DE LERE CHRETIENNE

Le treizième siècle nous offre peu de matériaux intéressants sous le rapport de l'art musical : j en ai dit les raisons en terminant l'examen du siècle précédent. Les hommes studieux, spéculateurs, travaillèrent probablement en silence ^ les bonnes doctrines se formèrent et se fortifièrent dans la retraite et dans la solitude-, mais les querelles sans cesse renaissantes des empereurs , des rois avec les papes, et des papes avec tout le monde, l'obligation où furent souvent les pontifes de fuir le lieu de leur résidence, le vertige des croisades, le wîonac/iisme envahissant l'Europe entière, les guerres entre les rois, les massacres des Vaudois, des Albigeois, des hérétiques , l'inquisition naissante et déjà prodigue de tortures et de feu, la stupide ignorance où la superstition, le fanatisme, aidés dU' despotisme, avait plongé les peuples, toutes ces causes réunies reproduisaient les tristes et sombres jours du dixième siècle, et étaient fatales aux beaux-arts. L'absence de tout moyen de publicité, jointe au tumulte et aux désordres inséparables de la guerre, étouffaient toutes les idées utiles, arrêtaient la propagation de toute lumière -, aussi , verrons-nous le treizième siècle se traîner péniblement, ne rien produire d'utiles aux hommes et au monde,

et s'éteindre dans le néant des temps écoulés sans laisser après lui le souvenir d'un bienfait , d'une création digne de la mémoire et de la gratitude des nations.

Néanmoins, je vais le parcourir avec le même xèle, le même soin, et je ne laisserai passer aucun fait, aucun nom venu jusqu'à moi, sans le signaler à l'attention du lecteur: autant, toutefois, que l'objet me paraîtra digne de piquer sa curiosité, ou d'exciter son intérêt.

A la fin du douzième siècle, le siège de saint Pierre était occupé par Innocent III, élu en 1198, et qui mourut en 1216 au commencement du treizième siècle.

Honoré III ^ dont le nom était Cencio Savelli, était né à Rome; il succéda à Innocent III et mourut en 1227. Honoré fut zélé pour les ordres de moines mendiants, qui pullulaient merveilleusement alors, pour les croisades qui dépeuplaient et ruinaient les empires, et pour toutes les querelles qui, dans ce temps -là, désolaient le monde.

Grégoire IX, du nom d'Ugolin, fut le successeur d'Honoré III, et Tun de ceux qui possédèrent le plus longtemps le pouvoir; il ne mourut qu'en 1241 , âgé de près de 100 ans. Ses démêlés avec l'empereur Frédéric-Barberousse furent longs et fort animés; de grands orages politiques éclatèrent pendant sa présence au pouvoir, ce qui ne Tempêcha pas de canoniser et de faire des saints, tels que saint François-d'Assise, saint Dominique et saint Virgile : il tenta, mais sans succès, la réunion des deux Eglises grecque et latine.

GeofTroi de Chàtillon , surnommé Célestin IV, fut nommé après Grégoire IX, et mourut dix-huit jours après son élection, ce qui fit croire qu'il avait été empoisonné.

Innocent IV, de la maison des comtes de Lavagna à Gênes, succéda à Célestin IV, et mourut en 1254. Innocent eut querelle avec Barberousse, qui avait été son ami tant qu'il n'avait été que cardinal: ce qui prouve que l'esprit envahissant de l'Eglise ne connaissait , ne respectait rien , et qu'en général il règne autour du siège du pouvoir une atmosphère étrange qui frappe de cécité, de vertige, ceux que le sort y appelle, et leur fait prendre l'entêtement

pour du caractère^ et l'orgueil pour de la dignité; le plus grand tort du pouvoir c'est de ne jamais vouloir avoir tort. Cette funeste prétention compromet son existence, celle des états, couve les révolutions et sème les orages pour recueillir des tempêtes.

Alexandre IV prit ensuite possession du saint-siége, que la mort lui enleva en 1261. Ce pape soutint avec opiniâtreté les moines mendiants contre l'université de Paris, et établit l'inquisition en France, en 1255, à la prière de Louis IX, surnommé Saint.

Urbain /F fut appelé à lui succéder, et mourut en 1264. Son nom était Jacques Pantaléon; né à Troyes, en Champagne, d'une famille obscure, son seul mérite le fît parvenir au pouvoir: on lui doit l'institution de la fête du Saint-Sacrement, et l'augmentation du nombre des cardinaux.

Clément IV fut nommé son successeur, et fut enlevé par la mort en 1268. Son nom était Guido Fulconi, ou Guy Foulquois, ou Fouiquez, ou Fouquet. D'abord militaire, ensuite jurisconsulte, puis secrétaire de Louis IX, il avait été marié et père de famille^ étant devenu veuf, il prit l'état ecclésiastique, passa par toutes les dignités, et devint pape, sans que sa simplicité en fût altérée. Il conclut avec Louis IX, qu'il aimait beaucoup, la pragmatique sanction qui mit enfin un terme aux démêlés de la France avec Rome. Il conseilla une nouvelle croisade, et fut accusé, sans preuve à la vérité, d'être l'auteur du meurtre du jeune et malheureux Conradin, prétendant au trône de Naples.

Grégoire X, nommé Thebalde, de la famille des Visconti, succéda à Clément IV, et mourut en 1276. Après la mort de Clément IV, il y eut une vacance de deux ans et neuf mois. Ce fut lui qui décida qu'après la mort d'un pape les cardinaux resteraient enfermés jusqu'à ce qu'ils en eussent nommé un autre.

Innocent V, successeur de Grégoire X , mourut dans cette même année 1276. Né en Savoie, et renommé dès longtemps pour ses hautes connaissances, il remplaça saint Thomas d'Aquin dans l'enseignement de la théologie à l'université de Paris. Innocent V ne jouit du pouvoir que pendant cinq mois.

Cette année fut fatale aux évoques de Rome, car Adrien V, qui piit Tome I. 17

la place d'Innocent V , mourut avant qu'elle fut expirée. Adrien était né à Gênes.

Un nommé Vicedominus fut ensuite élu ^ mais il n'eut pas le temps d'être sacré: il mourut aussi dans cette même année 1272.

Jean XXIîiit intronisé après ces trois décès successifs, et ne mourut qu'en 1277, à Viterbe, écrasé sous les ruines d'un bâtiment qu'il faisait construire, et qui s'écroula tandis qu'il le visitait. Le Portugal était sa patrie.

Nicolas III, Jean Gaétan Orsini, 3uccéda à Jean XXI, et mourut en 1280. Son zèle fut fort grand pour les intérêts temporels de l'Eglise dont il s'occupa avec ardeur.

Martin IV, mis en possession du pouvoir après Nicolas III, le conserva jusqu'en 1285, qu'il mourut: son nom étsiii Simon de Brion. Il ne fut élu qu'après un conclave de six mois. Le massacre des Français, connu sous le nom des Vêpres Siciliennes, eut lieu un an après qu'il eut accepté la tiare , qu'il avait longtemps refusée.

Honoré IV le remplaça au gouvernement de l'Eglise , et mourut en 1287. Jacques Savelli était son nom; il soutint le parti français en Sicile contre les prétentions de la maison d'Aragon.

Nicolas IV fut choisi par le conclave pour lui succéder, et mourut en 1292. Son nom était Jérôme d'Ascoli; il fut élu à l'unanimité au premier tour de scrutin. Par une disposition inexplicable d'esprit, il était favorable au parti gibelin, ou impérialiste , bien qu'il fût ennemi des papes, et chef de celui que l'on appelait guelfe. Nicolas IV envoya des missionnaires jusqu'en Chine: il ne paraît pas que les Chinois aient conservé une grande reconnaissance pour cette attention. Ce pontife voulut ranimer l'esprit éteint des croisades , mais il ne put y parvenir.

Célestin V, nommé après Nicolas IV, ne garda le pouvoir que jusqu'en 1294, qu'il abdiqua, cinq mois après son élection. Son nom était Pierre de Moron: on l'a canonisé. La Pouille l'avait vu naître. Son successeur, qui l'avait excité à abdiquer, le fit enfermer dans la crainte qu'il ne s'en repentit: Célestin mourut en 1296.

Èoniface VIII, succéda à Célestin V, termina la série des papes du treizième siècle, et commença celle du quatorzième, puisqu'il no

mourut qu'en 1303. Cet évéque se nommdLii Ben- Gaétan. La ruse lui servit merveilleusement pour déterminer Célestin V à renoncer au pouvoir. A peine était-il parvenu à se faire élire comme son successeur, qu'il le fît arrêter et enfermer dans un château fort où il mourut peu de temps après. Boniface fut en grande mésintelligence avec la famille Colonne, de Rome, et avec Philippe-le-Bel , roi de France, parce qu'il prétendait élever la puissance spirituelle au-dessus de la puissance temporelle. Dans un moment de crise et d'effervescense , il fut arrêté à Anagni par Nogaret et Sciarra Colonne, mais, quatre jours après , le peuple le délivra. Néanmoins, il éprouva un si violent dépit de cet alfront, qu'il en tomba malade et en mourut: il était né dans la ville où il fut arrêté.

Dix-sept papes, non compris celui qui fut élu mais ne fut point sacré, et celui qui abdiqua au bout de cinq mois, gouvernèrent l'Eglise, comme on vient de le voir pendant le treizième siècle: aucun anti-pape ne troubla l'Italie pendant cet espace de cent ans. Philippe II, surnommé Auguste , cinquante-sixième roi de France, en 1180, décédé en 1223, eut pour successeurs Louis VIII, roi en 1223, mort en 1226^ Louis /X, roi en 1226, décédé en Afrique en 1270; Philippe III, surnommé le Hardi, roi en 1270, mort en 1285; et Philippe IV, dit le Bel, roi en 1285, mort en 1314.

Un passage de l'histoire du règne de Louis IX, qui se rapporte à l'époque un peu avant 1234, me suggère quelques sérieuses réflexions que je vais exposer brièvement-, je transcris d'abord textuellement le passage que je viens de signaler: on jugera ensuite. «Le «tribunal de l'inquisition, établi en ce temps par un concile tenu «à Toulouse, ne pouvait manquer de produire cet effet (la confis- « cation des biens des hérétiques que l'on faisait brûler, ou périr « de quelque autre manière). Ordre fut donné aux évêques de recher- « cher rigoureusement les hérétiques, et aux baillis de prêter main- « forte pour les arrêter. Défense fut faite aux laïcs d'avoir chez eux «l'Ecriture-Sainte. On leur permit le psautier elle bréviaire. />owriw «qu'ils fussent en latin, cest-à-dire dans une langue qu'ils n^ entendaient «pas, » (Voy. yilist. de France, par l'abbé Millot.) Ma surprise est grande, je l'avoue, eh quoi I la langue des Ro-

mains, devenue celle des Gaules conquises par César, et maintenues sous la domination romaine jusqu'au règne de Clovis, qui ne les déposséda qu'en l'an 486 de l'ère chrétienne ^ ce qui peut faire supposer hardiment plus de quinze générations nés et détruites durant cette période de plus de cinq siècles écoulés sous le joug tout puissant de Rome, et la langue substituée de tous points à la langue urienne ou celte, à tous les dialectes plus ou moins barbares des hordes sauvages venues du Nord, la langue de Virgile et d'Horace, la langue latine, enfin, devenue celle des Gaulois jusqu'au sixième siècle, qui s'employait encore dans les actes publics, dans la rédaction des livres, etc., sous le règne de Phihppe-Auguste, les Gaulois du commencement du treizième siècle ne l'entendent plus I et on ne leur permet des livres écrits en cette langue que parce que l'on est bien sûr qu'ils n'y comprendront rieni! Mais alors qu'elle langue parlaient donc les Français sous le règne de Louis IX? Avaientils repris l'usage du celte? Avaient- ils adopté le langage de Clovis et de ses Francs? Du mélange de ces divers idiomes en avaient-ils subitement composé un à leur convenance? Cette langue des trouvères, née dans le midi de la France sous le règne de Phihppe-Auguste, avait-elle fait, en moins de soixante ans, de si incroyables progrès qu'elle eût totalement banni de la mémoire des peuples et leur langue maternelle et celle de leurs vainqueurs? Il règne, pour moi, une obscurité profonde sur toutes ces questions auxquelles je ne connais , jusqu'ici , aucune réponse satisfaisante , et l'on pense, avec raison , que je n'entreprendrai pas de résoudre cette difficulté: je l'expose, c'est tout ce que je puis et veux hasarder.

En attendant les éclaircissements que je sollicite sur les points que je viens d'indiquer, je ne puis passer sous silence un fait important qui se rattache à l'an 1295, et c'est la conquête de presque toute la Flandre par les armes de Philippe-le-Bel. Cette Flandre, ou Belgique, partie intégrante, de temps immémorial, des Gaules, province gauloise sous les Romains, province française sous Charlemagne, sous laRépubhque, sous Napoléon, presque entièrement reconquise précédemment par Louis XIV, cette Belgique, dont le nom doit être en estime auprès de tout amateur impartial et éclairé

de l'art musical qui lui doittanti cette Flandre, dis-je, occupait un haut rang dans l'empire de Charlemagne comme dans son alFection. J'en tire une nouvelle preuve de l'histoire même des Pays-Bas {voy. Luigi Guicciardini), où il est dit qu'après la soumission des Saxons, en 803, « Charlemagne, pour mieux assurer leur fidélité « future, transporta en Flandre par tribus entières les plus turbulents « des vaincus, qu'il remplaça par des Belges et des Francs » . Philippele-Bel rattacha donc à la France des terres qui avaient toujours fait partie de ce grand corps gaulois, dont elles étaient en quelque sorte un membre, dont elles furent violemment séparées par la paix d'Utrecht,en 1713 ou 14, qui furent reconquises par les armes françaises pendant les guerres de la révolutien de 1789, arbitrairement réunies à la Hollande par la force brutale, en 1814, et qui sont gouvernées maintenant, grâce à la patriotique énergie développée par leurs habitants en 1830, par un prince constitutionnel digne de toute l'affection de ces populations éclairées et intelligentes, et qui leur assure, par ses lumières, ses hautes qualités, un long avenir de prospérité et de bonheur. J'aurai bientôt occasion de revenir sur les témoignages de la justice que je me plais à rendre à ce peuple, autrefois notre frère , aujourd'hui notre ami , notre allié, et de citer les noms des hommes qui, dans ce pays, ont rendu de si importants services à la musique, et dont les écoles, conjointement avec celles de France, ont pendant si longtemps fourni seules des compo siteurs, des instrumentistes, des chanteurs, aux cours des empereurs, des rois, des princes, des papes, à leurs chapelles, à leurs concerts, et enfin aux désirs comme aux besoins de toute l'Europe^ Mais, en attendant ce moment qui est proche, je ne veux pas déshériter le treizième siècle du petit nombre de noms remarquables qui est parvenu jusqu'à moi. Je mentionnerai donc d'abord le roi Louis IX, né à Poissy,en 1215, et que l'on doit supposer avoir été versé dans la connaissance de la musique, telle qu'elle existait alors, puisqu'il a composé une chanson sur le troisième ton de l'Eglise ; celui de fa, laquelle a été dernièrement retrouvée, par M. Habeneck aine, dans un ancien livre que le hasard avait fait tomber sous sa main.

La chanson, née en France au douzième siècle, eut pour émules les madrigaux; un nommé Casella est , à ce que l'on croit , le premier qui composa en Italie de ces madrigaux : on en conserve un de lui à la bibliothèque du Vatican , qui porte la date de 1300 : ce Casella était ami intime de Dante Alighieri. Ces madrigaux s'écrivirent , mais à une époque beaucoup plus rapprochée de nous , à deux , trois, quatre, cinq, six voix obligées, et plus^ le contrepoint, la fugue , y furent alors admis , mais ils n'étaient accompagnés que par l'orgue ou le clavecin. On faisait aussi sur l'orgue des madrigaux sans paroles; ce genre était soumis à des règles très sévères qui avaient pris le nom de style madrigalesque. Plusieurs auteurs ont jmmortalisé leur nom dans cette espèce de composition, qui plaisait beaucoup aux femmes surtout, ce qui dût assurer sa fortune, abstraction faite de tout autre mérite.

Aux essais de contrepoint à deux parties succédèrent , comme je l'ai dit, ceux à trois parties ; beaucoup de tentatives de ce genre , plus ou moins heureuses, durent être faites dès le onzième siècle, peut-être plus anciennement encore, mais elles sont perdues et tombées dans l'oubli. Les plus anciennes compositions régulières à trois voix pour l'Eglise que Ton connnaisse datent de l'an 1280, et sont de Adam-de-la-IIalle , surnommé le Bossu d'Arras. Arras vit naître aussi un nommé Ansaux, qui composa, vers 1260, de jolies chansons françaises que l'on retrouve encore dans quelqiïe bibhothèques.

Les plus anciens livres où il soit fait mention du dièse, des dissonances, du contrepoint, du genre chromatique, sont d'un nommé Marchetto de Padoue, dans l'état Vénitien-, commentateur de Francus, il naquit probablement au commencement du treizième siècle, et dédia l'un de ses ouvrages à Robert, roi de Naples, en 1283. Ceci prouverait que la musique commençait à pénétrer en Italie, et à y prendre quelque consistance , quelque développement.

C'est dans les crises politiques et religieuses du treizième siècle, au milieu du silence presque absolu imposé aux muses par le tumulte des armes et les discordes civiles , que se forma dans Tombre , en Flandre , cette célèbre école de musique dont Hucbaldus, au neu-

\ièine siècle , Francus après lui , avaient semé les germes féconds. Cette école, fixée sur de profondes et solides racines, répandit, jusqu'au temps de Palestrina, c'est-à-dire jusque vers la fin du seizième siècle, l'éclat de ses lumières, de ses doctrines, de ses modèles, des talents sortis de ses classes sur l'Europe entière. C'est de ce pays qu'est sortie l'invention du contrepoint, ou de la musique à plusieurs voix ^ c'est donc de la Flandre que se sont répandus en Europe la musique moderne, harmonique, la fugue, le canon, et toutes les combinaisons scientifiques qui en ont été les précieuses déductions : tout cela a été longuement décrit dans les chapitres précédents. Je suppose en outre qu'ils établirent, ou ébauchèrent du moins, quelques-unes de ces règles de forme indispensables à la régularité de toute composition musicale, telles que le rapport nécessaire entre les idées, l'accord du sentiment des paroles avec le chant, les lois de la prosodie, la relation des modulations , la carrure des phrases, l'obligation de commencer et de finir dans le même ton , conditions sans lesquelles aucune composition ne peut être régulière ^ je suppose de plus que si toutes ces règles ne furent pas positivement formulées et écrites, ils en eurent du moins l'instinct, et cet instinct fut longtemps, je le crois, Tunique boussole du génie.

Malheureusement pour ce beau pays de Flandre , il devint souvent le champ de bataille ou les ambitieux de l'Europe se donnaient en quelque sorte rendez-vous pour s'arracher les lambeaux palpitants du monde, comme ils le firent plus tard de l'héroïque et malheureuse Pologne. Labouré par les armées ennemies, sillonné parle fer et par le feu, jeté par quartiers à la curée de l'Allemagne, de l'Espagne , de l'Angleterre , de la Hollande , il vit les muses effrayées s'exiler de son sein, les arts et les artistes chercher un refuge , en attendant des jours meilleurs, contre tant de calamités, ses écoles se fermer, et, de leurs précieux débris, féconder d'autres écoles; mais l'équité impartiale et reconnaissante lui garde un constant souvenir, et entrevoit dans un avenir peu éloigné le retour de ses plus beaux jours de gloire et de prospérité.

Le pays belge est, et a toujours été français par l'origine, la lan-

gue, les mœurs, les usages, les lois, la religion-, les Romains le trouvèrent wr/ew, celte, gaulois comme nous, l'occupèrent et le conservèrent comme tel -, Clovis, Charlemagne, leurs successeurs , ne le considérèrent jamais autrement, et, si l'on pouvait en appeler à l'empereur de l'an 800, il ne regarderait très certainement ce pays que comme un démembrement de la France.

Je m'arrêterai sur l'époque du règne de Philippe IV, dit le Bel, pour plus d'un motif que l'on va comprendre; ce n'est pas parce que Philippe, ainsi que son prédécesseur Philippe I®"", fit faire de la fausse monnaie: je laisserai de côté la grande affaire des Templiers, dont la condamnation n'est pas encore suffisamment justifiée: ces faits appartiennent à l'histoire, à la philosophie, et ne sont pas de mon ressort. Je laisse donc les sujets étrangers à l'art musical pour m'occuper principalement des objets directement en rapport avec lui. J'ai déjà nommé , je crois. Colin de Muset, jongleur célèbre, habile joueur de rebec, que protégeait le roi de Navarre, dont les l)ienfaits multipliés fournirent à ce chef d'une troupe nomade de ménétriers les moyens de renoncer à la vie errante et vagabonde qu'il menait auparavant.

Je n'ai rien pu découvrir sur Tépoque précise de la naissance de Colin de Muset; on croit seulement que sa fortune l'avait mis à même de contribuer de ses deniers à la construction du portail de l'église Saint-Julien-des-Ménétriers, située rue St. -Martin, à Paris, et môme qu'il était représenté dans les sculptures de ce portail, jouant du violon ; mais il paraît plus probable que la figure en question est celle de saint Genest , ou Gencs , du troisième ou du septième siècle, car on en trouve deux mentionnés à ces diverses époques; et d'ailleurs, l'instrument que tient cette figure est un violon à quatre cordes, et Colin de Muset, qui avait des talents, auquel on attribue l'invention des rondes, ou chansons à danser, ne jouait que du rehec. Un violon à quatre cordes dans les mains de saint Genès était un contresens historique et une erreur grossière, puisque, assure-t-on, ce violon ne fut introduit en France que sous le règne de Charles IX, de 1560 à 1574, bien qu'il existât de temps immémorial, et que saint Genès fut français, h^ rehec est

bien une espèce de violon, mais cet instrument n'eut jamais qu'une ressemblance très éloignée avec le violon dont on fait maintenant usage. D'abord il n'avait que trois cordes; on ne sait de quelle substance étaient ces cordes , à quel intervalle l'une de l'autre elles étaient montées, à quel son se rapportait la plus grave des trois; on sait seulement que le rebec se jouait avec un archet qui devait avoir à peu près la forme des nôtres, et être également garni de crin de cheval. Le son est produit par le frottement du crin sur les cordes; il devait en être du rebec comme du violon; mais il faut un agent, un mordant , pour obtenir du son par ce frottement, soit en tirant , soit en poussant ; les archets de rebec était-ils garnis de crin, ou de quelque autre matière? Se servait-on alors, comme nous le faisons, de la résine appelée colophane pour enduire le crin de l'archet et lui donner, sur les cordes, l'action nécessaire pour les mettre en vibration et produire des sons? C'est ce que l'on ne dit nulle part. L'usage de cette colophane dût être imaginé en des temps très reculés, c'est du moins ce que je conjecture d'après l'adirmative de Pline le naturaliste, qui assure que cette résine tirait son nom de ce qu'elle se recueillait sur le territoire d'une ville d'Ionie, en Grèce, appelée Colophon; on devrait alors dire de la colophane, et non' de la colophane; mais l'usage, quel qu'il soit, fait la loi. Au surplus, quelque sérieuse que soit cette étymologie, je crois que Ton n'attend pas précisément après la résine de la Grèce, et que beaucoup d'autres lieux fournissent la matière nécessaire à la confection de cette utile colophane^ sans laquelle tous les violonistes seraient nobles de plein-droit, suivant un vieux dicton , qui ne présente au premier aspect qu'un rapprochement comique, et qui prouve cependant deux choses: la première, c'est la haute estime que l'on portait à tous les artistes qui exécutaient sur cet instrument; la seconde, c'est à la fois l'empire despotique des préjugés, et l'incroyable légèreté de jugement, qui prétendaient trouver une analogie blessante, presque honteuse, entre la colophane et la poix dont se servent les fabricants de chaussures, les cordonniers enfin. On croit que le rebec ne date que de 1250, et cependant on a retrouvé des médailles antiques représentant Apollon jouant d'un

instrument à trois cordes ressemblant au rebec, et Perrugino, maître de Raphaël, a peint, dans la chapelle Sixtine, au Vatican, un Apollon jouant aussi du violon avec un archet. Ce n'est qu'au seizième siècle, à ce qu'il paraît, sous le règne de Charles IX, je l'ai déjà dit, que le violon à quatre cordes apparut en France. Eut-il toujours quatre cordes? N'en eut-il d'abord que deux ou trois? Quel fut l'inventeur de la quatrième, soit au grave, soit à l'aigu? Qui imagina de couvrir la quatrième d'un fil délié de laiton passé au mercure, qui le blanchit et lui donne l'éclat de l'argent le mieux poli? A toutes ces questions, comme à celles que j'ai posées précédemment touchant l'archet, le crin, la colophane, je suis forcé de garder le silence, faute de réponses satisfaisantes à donner. L'adoption de cette quatrième corde ainsi recouverte doit cependant remonter à une époque fort reculée, puisque Arcangelo Corelli, né à Fusignano, en février 1653, eut pour maître un certain Jean-Baptiste Bassani, de Bologne , lequel certainement en avait appris l'usage de quelque autre maître plus ancien que lui. Mais je quitte ce champ de doutes et d'incertitudes insolubles pour m'occuper d'un point important du règne de Philippe-le-Bel^ cette époque nous découvre (1285; le temps véritable où naquit en France la première tentative dramatique , le premier essai théâtral, semblable au premier essai de ce genre entrepris par Tespis chez les Grecs. Il paraîtrait cependant que, du temps même de Charlemagne, on avait eu quelque idée de ce genre de plaisir, car on cite un capitulaire de €e prince , donné à Aix-la-Chapelle , l'an 789 , lequel : « défend aux «/?/s de prêtres, et à tous les chrétiens, d'assister à ces spectacles, où "Ton ne voit, dit-il, que des indécences. » Il est fâcheux qu'il ne nous soit pas parvenu quelques détails sur ces spectacles où les fils de prêtres el les chrétiens ne pouvaient point aller sans scandale. Quoiqu'il en puisse être, il ressort de l'histoire même que depuis l'entrée des Francs dans les Gaules, et jusqu'au quatorzième siècle, la civiUsation fut constamment rétrograde, ou stationnaire, et ce n'est qu'à la fin du treizième siècle qu'elle commença à sortir de la plus déplorable barbarie; mais ses progrès furent lents, difficiles, en raison des obstacles que lui opposaient les préjugés, l'ignorance,

la féodalité et la soif insatiable d'or, du pouvoir dont étaient dévorés tous les individus qui dominaient quelque peu la société. Les progrès des arts en reçurent le fâcheux contre-coup, car ces progrès sont toujours subordonnés à la civilisation^ tantôt ils en sont la cause, tantôt ils en sont l'effet. Chez les Grecs, l'instinct naturel, privilégié du ciel, inventa la poésie, la musique et les intruments, l'art oratoire, l'éloquence, la sculpture, l'architecture, la déclamation, l'épopée, la danse, la pantomime, enfin tout ce qui pouvait charmer, instruire, ennoblir l'espèce humaine-, plus tard, ils inventèrent le théâtre, et mirent sur la scène la morale, l'héroïsme, la satire en action^ par ces moyens ils accélérèrent la civilisation des peuples réunis sous le beau ciel de la Grèce. Dans nos contrées brumeuses, humides et froides, la civilisation transplantée par la conquête ne prit que de faibles racines^ le soufïle dévastateur du nord, l'action non moins funeste, non moins destructrice du fanatisme venue du midi, desséchèrent promptement ces germes épars sur une terre ingrate alors, et sans substance nutritive. Quelques lueurs se firent apercevoir à de longs intervalles cependant, tout espoir d'un avenir meilleur ne fut pas entièrement perdu. J'ai passé rapidement en revue ces divers points jusqu'au règne de PhiHppe-le-Bel , c'est-à-dire jusqu'en 1314 , époque de la mort de ce roi. La civilisation renaissante alors sonna le réveil des sciences et des arts ^ mais ces arts, grossiers dans leurs prémices, comme toute chose en son berceau, se ressentirent longtemps de la lenteur des progrès de cette nouvelle civilisation, qui, pour nos aïeux, devint la cause, tandis que chez les anciens elle était devenue l'effet immédiat: ces résultats comparés prouvent péremptoirement la différence d'organisation, d'intelligence, d'aptitude et de goût.

11 est une autre vérité historique non moins patente, et que j'adopte dans ma conscience^ elle ne sera réfutée, je pense, par aucune personne de sens et de goût. Ce moyen-âge, qui commence à la chute totale de l'empire romain , et à l'irruption des Francs dans les Gaules, mais plus particulièrement à la défaite de Syagrius, dernier lieutenant des Romains dans ces provinces conquises par

les armes et le génie de César, environ 54 ans avant notre ère vulgaire, l'an 698 de la fondation de Rome, ce moyen-âge, qui a trouvé des plumes éloquentes pour le louer, des cœurs pour le regretter, ce moyen-âge romantique, dont le style à la renaissance est le digne produit, n'est autre chose que la barbarie, à l'exception du règne de Charlemagne, et encore! Rayez de l'histoire des dix ou même douze premiers siècles de notre monarchie les deux grandes figures de Clovis et de Charlemagne, et dites ce qui reste au fond de ce vaste tableau? La plus affligeante barbarie jusqu'à l'extirpation complète de la féodalité.

On dit qu'en l'année 250, un saint, nommé Denis, fut envoyé dans les Gaules pour y prêcher le christianisme, sous le consulat de Décius et de Gratus; que ce saint vint à Paris, mais que cette première mission fut sans résultat, et que ce fut saint Martin , envoyé postérieurement, qui commença efficacement la conversion des Gaulois. Or, saint Martin parlait couramment le celte, ou le peuple Gaulois entendait parfaitement le latin, car, sans cela, ce saint personnage aurait pu prêcher longtemps sans être compris de personne.

Parmi les prétendus évêques de Paris, que l'on ne nomme pas, le sixième, appelé Victorinus, le plus authentique, et qui pourrait bien n'être réellement que le premier, cet évêque,dis-je, organisa le clergé de cette ville au troisième siècle, et commença à donner quelque consistance au christianisme. Néanmoins, le paganisme subsista encore longtemps dans les Gaules, car Cyhèle était publiquement révérée à Autun à la fin du quatrième siècle, et, au septième, Vénus ai\8Lit encore un temple et des prêtresses à Rouen; les païens, assure-t-on , finirent comme les premiers chrétiens avaient commencé, dans des temples souterrains nommés criptes.

Le christianisme acquit, sous Charlemagne, une extension et une consistance considérable ^ ce prince était loin de prévoir ce que sa trop grande condescendance pour le clergé causerait de malheurs à ses descendants. On a souvent parlé du neveu de Charlemagne, du fameux Roland, qui périt, disent les romanciers, à la bataille de Roncevaux, l'an 788^ mais on n'a jamais dit un mot

du père ou de la mère de cet illustre paladin j était-il fils de Carloman, frère de Charlemagne? cela est peu vraisemblable; ou d'une sœur de ce monarque? je ne lui en connais pas. L'authenticité de cette parenté ne peut guère s'établir autrement cependant; mais comme l'histoire est muette sur ce point, je reste dans mon doute et je me tais. Charlemagne, on doit le reconnaître , fit pour la civilisation, l'instruction, la musique, tout ce que l'on pouvait faire de son temps, c'est-à-dire peu de choses avec beaucoup de peines. Robert, fils de Hugues Capet, sacré deux fois du vivant de son père, en 988, à Pieims, ensuite en 991, grand amateur de musique, chanteur assidu au lutrin, auteur de plusieurs hymnes, commença à donner quelque impulsion au goût pour cet art en France; mais ce goût fut encore bien des siècles à se former et à prendre une influence quelque peu décisive parmi la nation.

Philippe-Auguste n'aimait ni le chant , ni la musique , ni la poésie des trouvères, ménétriers, jongleurs, qui, à cette époque, n'étaient encore qu'en petit nombre, et il blâmait hautement ceux qui les accueillaient. Aussi n'y eut-il aucune espèce de spectacle sous ce règne. Ce souverain était plus occupé de son Louvre et de sa grosse tour, fondée l'an 1204 , laquelle servit aux rois ses successeurs de palais, de forteresse, de trésor, de prison, que de beaux-arts, et de musique surtout. Ce palais renferma aussi leur bibliothèque. Celle du roi Jean se composait de huit ou dix volumes; ce roi mourut en 1364. Ce n'est que vers le milieu du quinzième siècle que l'imprimerie fut inventée; or, il est clair que les huit ou dix volumes composant la bibliothèque de ce roi , ainsi que les neuf cents volumes que contenait celle de son fils Charles V, dit le Sage, mort en 13B0, étaient tous faits à la main , tous écrits, ainsi que le roman de la Rose, qui date de ce règne, et que aucun n'était ni ne pouvait être imprimé, puisque l'art de l'imprimerie n'existait pas. Il me semble que cette quantité de volumes écn^s est bien extraordinaire et mériterait quelque attention sérieuse. Après le règne de Philippe-Auguste , la confrérie des trouvères , jongleurs , prit une grande consistance; l'éghsc de Saint-Julien-des-Ménétriers, dont j'ai déjà parlé, fut fondée par deux de ces jongleurs , ce qui prouve qu'ils jouissaient

d'une certaine opulence^ l'un se nommait Jacques Grure, l'autre Hugues- le-Lorrain. La seule corporation de Paris composée de jongleurs, jongleresses, ménétriers, avait le droit de faire entendre sa musique aux fêtes, noces, etc. Les étrangers n'auraient pu s'exposer à y paraître sans payer une amende: ces ménétriers avaient un roi.

Après avoir parcouru les chapitres oii j'ai consigné quelques renseignements sur l'origine du théâtre grec , sur celle du théâtre romain , on ne sera peut-être pas fâché de connaître l'origine du théâtre français, de savoir quand et comment il est né, d'assister à ses développements, à ses progrès, et de pouvoir, pour ainsi dire, mesurer du même coup-d'œil toutes les phases de son existence depuis sa nais'sance jusques au degré d'illustration et de splendeur où nous l'avons vu arriver de nos jours. J'ai même cru , sur ce point important et tout classique , devoir faire diversion à mon système de classification, et donner, sans interruption , le résultat de mes recherches depuis les premiers essais dramatiques jusqu'à ce jour.

Je ne dirai rien de plus sur les espèces de spectacles que l'on croit avoir existé du temps de Charlemagne; ils sont signalés d'ailleurs d'une manière si incomplète , si fugitive , qu'à peine si l'on peut croire à leur réalité ^ j'ai rapporté ce qu'il m'a été possible d'en savoir, et seulement pour éviter le reproche d'avoir volontairement commis une omission. Les calamités de toute nature dont fut accablée la France depuis la fin du règne de Charlemagne jusqu'à celui de Philippe-le-Bel ne permettent pas de supposer que les arts, la musique, le théâtre, aient pu faire le moindre progrès : on doit plutôt s'étonner de ce que, sous la double tyrannie de la féodafité nobiliaire et sacerdotale, que servait merveilleusement la barbarie du moyen-âge, ils n'aient pas été totalement anéantis dans les Gaules. Mais détournons une fois pour toutes nos regards de ce triste sujet, et revenons au berceau du théâtre français qui intéresse de si près l'art musical dont il est devenu l'un des plus honorables et des plus glorieux champs de bataille. On assure que la basoche, cette ancienne juridiction, école et pépinière des gens de

justice de tous grades et de tous rangs, doit son institution à Philippe-le-Bel : c'est au sein de cette compagnie qu'est né l'art dramatique français, et le govt des représentations théâtrales. C'est là que sont éclos nos spectacles nationaux, car très probablement ces messieurs connaissaient fort peu le grec, ne pratiquaient que le latin corrompu du moyen-âge, et ne connaissaient pas plus Tespis, Mschile , Sophocle, Euripide, que leurs œuvres; ainsi, ce fut donc véritablement une nouvelle création dont tout l'honneur appartient à répoque.

Il y avait dans ce temps-là au Palais-de-Justice, dont je n'ai nullement l'intention de faire ici l'histoire, une grande salle que l'on appelait la salle de la table de marbre. Cette salle était, ainsi que cette table de marbre, d'une vaste dimension, et servaient l'une et l'autre aux cérémonies solennelles, à la réception des têtes couronnées, aux fêtes et aux banquets que leur offraient nos anciens rois. C'est cette table même qui , à diverses époques de l'année , servait de théâtre aux clercs de la basoche, qui prenaient un grand plaisir à jouer devant une nombreuse assemblée des scènes comiques ou satiriques , qu'ils offraient au public sous les noms de farces, soties, mystères, moralités, sermons, dont ils étaient à la fois les auteurs et les acteurs ; ainsi donc , les clercs de la basoche furent, par une imitation involontaire sans doute des anciens poètes grecs qui jouaient eux-mêmes leurs pièces, les premiers auteurs dramatiques et les premiers comédiens qui aient parus à Paris, et qui datent, comme je l'ai dit, du quatorzième siècle: c'est dans ce même siècle, l'an 1301 , que la Flandre fut réintégrée sous la domination française; ce fait est trop glorieux pour le règne de Phihppe, le-Bel, il est trop important pour être abandonné à l'oubli.

L'argent que ces clercs , auteurs et acteurs , retiraient des spectateurs, qui payaient un droit d'entrée, coutume inconnue, à ce qu'il paraît, en Grèce et à Rome, servait à couvrir les frais occasionnés parle spectacle et le festin où assistaient les acteurs et les officiers de la basoche; cette compagnie d'hommes de lois, juges, officiers , clercs, appelés gens de justice, ou gens du roi, ce qui n'est pas la même chose, subsista jusqu'en 1788. Ces messieurs se permettaient

suivant ce que l'on assure, dans leurs pièces, une censure très hardie et très amère des mœurs publiques et même des personnes, dans un langage dont quelques échantillons prouveraient suffisamment qu'il ne pouvait être admissible que dans ces temps grossiers et à demi-sauvages. Cette salle de la table de marbre, qu'un incendie détruisit avec tout ce qu'elle renfermait d'antiquités et d'ornements, fut rebâtie en 1620; elle a 222 pieds de long sur 84 de large.

La basoche du Châtelet, à l'imitation de celle de la cour des Comptes, se mit au quinzième siècle à représenter aussi des mystères et des pastorales; mais les frais de ces représentations étaient supportées par le domaine.

Vers l'an 1380, il y avait rue St.-Denis, au coin de la rue Grenétat, un hôpital de la Trinité administré par des moines; ces bons pères louèrent la plus grande salle de leur hôpital à une troupe de comédiens , qui prenait le titre de confrères de la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ: ils conservèrent cette salle jusqu'en 1545. Une troupe d'acteurs installée dans un hôpital, chez des moines louant à beaux deniers comptants une salle de leur hospice pour des représentations théâtrales, pourra paraître une chose assez étrange de nos jours, mais cela ne scandalisait personne alors , il faut le croire : il faudrait savoir d'abord, entre mille choses curieuses de ces temps reculés, que, jusqu'au milieu du quinzième siècle, les prêtres se mariaient, et obtenaient des évêques (pour de l'argent) la permission d'avoir des concubines. (Voy, YHist. des Pays-Bas, par Luigi Guicciardini). On obtient tout avec de l'argent, pourvu que l'on en donne suffisamment; il parait que, dans ce temps-là, c'était absolument comme dans celui-ci.

C'est aux clercs de la Basoche, comme je viens de le dire, et à cette confrérie de la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, établie dans les bâtiments de l'hôpital de la Trinité, rue St.-Denis, où ils demeuraient encore sous le règne du roi Charles VI , en 1380, que le théâtre français doit son origine. C'est dans cet hôpital que, pour la première fois, depuis le commencement de la monarchie, il y eut un théâtre permanent. On n'avait vu, avant ce temps, que quelques spectacles ambulants de jongleurs, chantant en s'accom-

pagnant sur la vieille et le violon , ou plus vraisemblablement le rebec, de baladins faisant danser des singes, ou autres animaux , et de faiseurs de tours de force ou d'adresse ; on vit, surtout sous les règnes de Charles V et de Charles Vï , des funambules ou danseurs , sauteurs de cordes, faiseurs détours de force, d'une habileté, d'une hardiesse étonnante. Quelques scènes tragiques, en latin , composées sur les miracles ou le martyre de quelque saint, se jouaient aussi dans divers couvents, au jour de la fête patronimique de ce saint ^ mais avant l'établissement de la confrérie de la rue St. -Denis, on n'avait jamais vu à Paris un théâtre ou l'on jouât une action dramatique en langue française, à l'exception, bien entendu, des nombreux essais en ce genre des clercs de la basoche , les premiers en titre et en date. Ces comédiens, ou confrères de la Passion, avaient commencé par se fixer dans le bourg de Saint-Maur-des-Fossés , où ils avaient établi un théâtre sur lequel ils représentaient la passion de Jésus-Christ^ mais le prévôt de Paris ayant fait défense aux habitants d'aller à ce spectacle sans une permission du roi , les comédiens s'en plaignirent à Charles VI, qui voulut voir leur représentations ; il en fut si satisfait qu'il leur accorda, par lettres patentes du 4 novembre 1402, l'autorisation de continuer leurs représentations dans Paris, dans ses environs, et même de se montrer dans les rues revêtus de leurs habits de théâtre. Ils commencèrent donc à jouer leurs mystères, à certains jours , dans différentes maisons, et enfin ils s'arrêtèrent dans la grande salle de l'hôpital de la Trinité, où ils prirent le titre de maîtres gouverneurs et confrères de la passion et résurrection de notre seigneur Jésus-Christ. Le roi leur accorda divers privilèges -, on croit même qu'il fut agrégé à cette confrérie, car il se déclara leur protecteur, et, dans ses lettres, il les appela ses frères. La salle qui leur fut louée par les moines d'Herminière de la rue St. -Denis était destinée aux malades: elle avait vingt-et-une toises de long (126 pieds) 5 c'est là qu'ils jouaient leurs pièces intitulées mystères, moralités; aucune règle dramatique n'était observée dans ces compositions, qui n'étaient que des suites sans ordre de scènes imitées des Evangiles, des Actes des Apôtres, ou de la vie de quelque saint, écrites dans le vieux langage du temps, et rimé, ou à

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