‹ Histoire de la musique moderneChapitre 29 sur 109 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

peuples, dans lesquelles on rencontrait fréquemment des expressions grossières , ridicules, et des passages souvent fort équivoques et même obscènes ; ce spectacle, protégé par le roi, n'en fit pas moins fortune à Paris. Les curés, pour en laisser la libre jouissance à leurs paroissiens, et pouvoir en jouir eux-mêmes, car ils y allaient! avaient avancé l'heure des vêpres. Ces représentations avaient lieu les dimanches et fêtes, de une heure après midi à cinq heures: le prix des places était de deux sous par personne. Lorsque Charles Vil fit sa rentrée à Paris , on lui donna des fêtes sur son passage et sur des théâtres que l'on avait dressés à cet efTet-, on y joua des mystères : entre autre , le combat des sept péchés capitaux contre les trois vertus théologales et les quatre vertus cardinales.

Les clercs de la basoche, ces premiers créateurs du théâtre en France, avaient d'abord pris les sujets de leurs pièces, comme le firent après eux les confrères de la rue St.-Denis, dans l'Ecriture- Sainte; mais, plus tard, ils prirent pour sujets les événements , les ridicules, les vices, les abus, les fautes, les excès du temps, des grands, de la cour, et firent souvent murmurer le pouvoir contre la hardiesse de leurs satires , qui ne se bornaient pas , comme de nos jours, à l'arme de la simple allusion. Les foires Saint- Germain,. Saint-Ovide, Saint-Laurent furent les lieux les plus ordinairement choisis par les troupes de comédiens comme réunissant un plus grand concours de monde, et comme plus favorables à leurs représentations. La foire Saint-Germain se tenait sur l'emplacement du marché Saint-Germain actuel (quartier du palais du Luxembourg, ou de la Chambre des Pairs); l'origine de cette foire remonte aux lettres-patentes accordées par Louis XI à l'abbé de Saint-Germaindes-Prés,en date du mois de mars 1482. Cette foire s'ouvrait le 3 février et durait jusqu'au dimanche des Rameaux: on y comptait jusqu'à quatre salles de spectacle ^ de plus, une salle de danse, ou waux-hall, où se réunissaient toutes les femmes de vertu peu farouche , et où les hommes allaient traiter de leurs faveurs à des prix plus ou moins modérés : le tout était administré par l'abbé , par ses moines, et à leur profit. C'est vers cette époque que fut faite la merveilleuse découverte de l'imprimerie, dont on attribue la pre-

mière idée à un hollandais nommé Laurent Coster, et qui daterait alors de 1430: mais je reviendrai en son temps sur ce point. Il n'est pas inutile de remarquer en passant que François /", fastueusement paré du titre de Restaurateur des Lettres, ordonna , le 13 janvier 1535, la suppression de toutes les imprimeries et de tous les livres , sous peine de la harty c'est-à-dire d'être étranglé par la corde. Ceci devrait rendre singulièrement circonspect sur le degré de confiance que méritent la plupart des surnoms donnés par la flatterie servile et intéressée à ceux qui dispensent les faveurs et les dons de la fortune.

Le goût des spectacles se répandit rapidement dans Paris-, dès le règne de Charles VII, comme on vient de le voir, on solennisait l'entrée des rois, des reines , dans cette ville , en élevant sur leur passage des théâtres sur lesquels on jouait des scènes dramatiques: quelque fut le sujet de ces scènes, cela s'appelait toujours mystère; on ne savait pas encore donner un autre nom à ces compositions dont le goût devint promptement un besoin.

Auprès des confrères de la Passion parut bientôt une nouvelle troupe de comédiens qui prit le titre des Enfants-sans-Soucis ^ dont le directeur prenait celui de Prince des Sots,

Les halles de Paris avaient aussi leur théâtre; la mission secrète de celui-ci, semblable à celle de certains écrits quotidiens, était de diriger l'opinion du peuple dans le sens le plus favorable possible au pouvoir. Il existait aussi des théâtres dans lescollégcs, et Louis XII les protégeait: cependant il paraît qu'ils étaient fort licencieux, car ils furent plusieurs fois censurés par les parlements. Les pièces que l'on représentait sur le théâtre des Enfants- sans-Soucis étaient souvent mêlées de chant : c'est la première fois qu'il est fait mention du chant sur les théâtres de France ; presque toutes leurs pièces étaient terminées par une chanson des plus gaillardes , d'où il est naturel de conclure qu'il n'est aucun de nos théâtres modernes, quelque grivois qu'il soit , où l'on osât se permettre de dire ou de faire ce qui se pratiquait journellement sur les théâtres du bon vieux temps.

On concevra ceci sans peine lorsque Ton saura que, dans une pièce de cette époque de mœurs dévotes et de pieuse ignorance , si vantée par nos preux chevahers, pièce représentée avec applaudis-

sements, intitulée la Conception à personnages , on voyait saint Joseph fort surpris de touver sa femme enceinte, déclarer d'assez mauvaise humeur et très positivement que le fait n'était point de lui, et qu'il fallait qu'elle eût été violentée, ou abusée. Un certain Michel Dahundance, ainsi que les deux frères Simon et Arnould Gréban, ont écrit beaucoup de mystères dans ce genre assez étrange: ces productions sont imprimées: ces trois auteurs étaient les plus célèbres du quinzième siècle. Ils eurent pour imitateur un autre faiseur de mystères nommé Gringoire, et il y avait dans le même temps un machiniste décorateur assez renommé, appelé Jean Marchand. Les bourgeois, les hommes de lettres, les jurisconsultes, les magistrats, les ecclésiastiques servaient sans répugnance d'acteurs dans ces spectacles. En 1437, ce fut un prêtre qui joua à Metz le rôle de Jésus dans le mystère de la passion ^ il était curé de la paroisse de Saint- Victor, et se nommait Nicole. Le pauvre homme manqua mourir tout de bon sur la croix, et on fut obligé de le remplacer par un autre individu, prêtre comme lui, pour pouvoir achever la représentation ^ mais le lendemain , étant remis de ses fatigues de la veille, il fut en état de jouer la scène de la résurrection.

Le parlement n'aimait point les comédies, et il avait-peut être de bonnes raisons pour cela; en 1476 et 1477, il fit défense expresse aux clercs de la basoche et du Châlelet de jouer désormais leurs farces, soties, moralités, satires, sermons, dans lesquels probablement les ridicules, les vices du temps n'étaient point ménagés: on les menaça même de peines fort sévères. Louis XI, au contraire les protégea ouvertement; pour qui a pris la peine d'étudier quelque peu ce roi si singulier , cela se conçoit parfaitement. Charles VIII trouva un expédient merveilleux pour leur prouver qu'ils avaient tort et les faire taire, il les fit mettre en prison; Louis XII les laissa dire et faire. En 1515, époque de funeste mémoire!! ils furent interdis de nouveaux; même défense leur fut intimée en 1516: défense motivée de parler de la cour, des princes, etc. etc. Une autre ordonnance de 1540 défend aux clercs des deux basoches de rien représenter qui n'ait été préalablement soumis à leur cour respective, celle des Comptes et celle du Châtelet. C'est donc dans cette bienheureuse

année 1540 que la France fut enrichie de la censure, de même que Rome en avait été dotée par Auguste, successeur de César. Les troubles publics furent plus puissants encore que les ordonnances , et firent cesser tout à fait les représentations des deux basoches en 1582.

Le théâtre des En fants-sans- Soucis, dirigé, comme je l'ai dit, par un de ses acteurs qui se faisait appeler le Prince des Sots, joua aux halles de Paris, le mardi-gras de l'an l5il, une sotie satirique contre l'évéque de Rome Jules II et sa cour, sous le titre de : le Jeu du Prince des sots et Mère sotte; cette mère sotte, c'était le pape. Dans cette pièce, on attaquait sans ménagement et avec une grande énergie tous les vices que l'on reprochait alors aux gens d'église ; la moralité de cette pièce indiquait d'une manière non équivoque, et fort remarquable pour cette époque, que Ton commençait déjà à ne plus confondre les vérités éternelles de la morale avec Te clergé que l'on censurait tout haut sans pitié.

Ces pièces étaient de la composition de Pierre Gringoire, surnommé Vaudémont, lequel était hérault d'armes du duc de Lorraine. On joua dans le même temps, sur ce théâtre, une autre pièce sous le titre de Sottise à huit personnages ; on y voyait un prêtre appelé Sot, Dissolu; un autre nommé Abus; d'autres appelés Sotte Folle, le Vieux Monde, Confusion, Dévotion, Hypocrisie. Sotte Folle finissait par dire:

Vous voyez bien

Que chasteté et gens d'église Ne se cognoissent nullement.

En 1516, le parlement défendit également les représentations qui avaient lieu dans les collèges, surtout lorsqu'on avait la hardiesse d'y dire un mot qui touchât aux princes , aux princesses ou aux gens de la cour, fort chatouilleux dans tous les temps, comme chacun sait.

Un certain Etienne Jodelle fît, dans ce siècle, un grand elTort d'imagination; il composa une tragédie de Cléopâtre, et la fît représenter, d'abord à l'hôtel de Reims, puis ensuite au cofîége de Boncourt, en 1552. C'est, je crois, la première fois que le mot tragédie se présente , et le premier sujet historique mis en scène qui soit parvenu à notre connaissance.

La danse macabre, ou danse des morts, exhumée récemment comme une bonne fortune de la renaissance , fut inventée en 1424. Ce gracieux spectacle se donnait aux charniers des Innocents: on ne pouvait choisir un lieu plus convenable pour un tel sujet-, il commença au mois d'août de cette année et ne finit qu'au carême suivant: il y avait aussi la danse des femmes. Cette danse macabre était un étrange divertissement^ on y voyait la mort sous la figure d'un squelette, prononçant la sentence des gens de tout âge, sexe et condition: les princes, les moines, les prêtres n'étaient point épargnés. Les regrets exprimés par tous ces personnages sur la perte des plaisirs de la table, de la débauche , du libertinage, donnaient carrière aux traits delà satire la plus impitoyable, la moins déguisée, et contrastait singulièrement avec l'insouciance du peuple qui ne voyait dans la mort que la fin de son esclavage et de sa misère. Un sujet de cette nature traité philosophiquement, sans contrainte, dans un langage naïf , grossier peut-être , mais sans déguisement, devait avoir une grande énergie, et produire sur les spectateurs une forte impression : et l'on en verra bientôt la preuve. Sous la minorité de Charles VI, alors âgé de douze ans, au mois de novembre 1380, les Parisiens, écrasés d'impôts, de misère, par le luxe effrénée de la cour , firent entendre pour la première fois le cri de liberté! la terreur qui suivit cette révolte des Parisiens, que l'on appelait alors Maillotins, à cause d'une grande quantité de maillets de plomb qu'ils avaient enlevés à Ihôtel-de-ville, ne fut comparable qu'aux plus fortes crises de celle de 1793 5 la seule différence réelle entre ces deux déplorables époques, c'est que cette terreur fut l'ouvrage du roi, ou plutôt de ses oncles les ducs de Bourgogne, d'Anjou, de Berri , et du duc d'Orléans son frère ^ les têtes des bourgeois tombaient tous les jours sur les échafauds de Paris: on ne respectait rien. Il y eut, au mois de juin 1418 , \\x\massacre des prisons qui dura douze heures, et pendant lequel 1518 personnes furent égorgées; peu de temps après il recommença, et alors il y eut encore 3000 prisonniers de massacrés, après quoi on fit la plus magnifique procès^ sion que Ton eût encore vue.

Mais revenons aux confrères de la Passion , que ces sinistres rap-

prochements historiques m'ont fait oublier un moment. Ces pauvres gens devenus par force silencieux , muets dans les moments de crises , reparaissaient quand Torage était calmé. Ils ne manquaient jamais de faire leur cour aux rois, au reines, aux princes, etc. G'est dans ce but qu'ils firent élever un théâtre sur la rue de leur hôpital, et y jouèrent une scène à rentrée de Louis X/dans Paris. Une autre semblable fut représentée devant lui à la fontaine des Innocents. Celle-ci offrait l'image d'une chasse à la biche-, on y entendait aboyer les chiens et sonner les cors: je rapporte ces détails avec empressement, car il y avait longtemps qu'un mot musical n'avait pu trouver place sous ma plume; mais j'ai cru , comme je l'ai dit, devoir consacrer quelques pages à notre théâtre, dont l'histoire se rattache si étroitement à celle de notre musique et à ses développements dramatiques, comme on le verra plus tard.

On doit dire à la louange de Louis IX que, s'il établit en France l'odieuse inquisition, vers 1230, il constitua détinitivement l'université de Paris, bien qu'il l'asservît en quelque sorte aux moines mendiants, et particulièrement aux Jacobins, pour lesquels ce prince avait une tendresse et une prédilection incroyable. Avant cette époque, les études se divisaient déjà en deux classes-, la première, sous le nom de trivium, comprenait la grammaire, la logique ou dialectique, et la réthorique; la seconde, sous le nom de qiiadrivium^ embrassait l'arithmétique, l'astronomie, la géométrie et la musique. Ainsi , depuis les écoles de chant fondées par Charlemagne, à Metz et ailleurs, jusqu'au règne de Louis IX, la musique n'avait pas cessé d'être enseignée, cultivée, et protégée en France-, si ses progrès ne furent pas plus rapides , ses développements plus considérables, on ne peut s'en prendre qu'aux vicissitudes politiques, aux malheurs des temps, à l'affreuse misère du peuple qui, accablé du poids des soucis que lui causaient ses besoins journaliers, n'avait ni assez de liberté d'esprit, ni assez de loisirs, ni assez d'éducation pour prendre goût aux arts , et s'occuper de musique surtout. Cette misère était telle que Ton ne connaissait pas l'usage du linge, que le peuple ne portait que des chemises de serge, et que la re'mQ/sabeau-de Bavière, qui n'en avait

en tout que deux de toile, était citée pour ce genre de luxe , fort grand alors.

Ces bons messieurs les Jacobins, je veux parler de ceux du temps de Louis IX, nous ont laissé un souvenir qui ne doit pas être enseveli dans Toubli. L'un d'eux, docteur de Sorbonne, nommé Antoine de Mouchi, avait acquis une odieuse célébrité par l'ardeur infatigable avec laquelle il s'était rendu l'espion et le délateur le plus actif , le plus dangereux , le plus sanguinaire de l'inquisition. Il se faisait appeler Democharès; peut-être prévoyait-il qu'un jour on ferait, par analogie, de ce nom de Mouchi celui de mouchard: dans ce cas, ce serait avoir eu une grande justesse de prévision, car jamais déduction ne fut plus logique, plus conséquente, jamais effet quelconque ne fut plus digne de la cause : c'est pour cela sans doute qu'il changea de nom.

Le peuple, qui est le même partout, en tout temps, c'est-à-dire avide de plaisirs, de spectacles quels qu'ils soient, quelle que soit également sa misérable condition, le peuple se portait en foule aux représentations des confrères de la Passion, des Enfants-sans-Soucis , etc., comme aux processions du clergé, comme sur le passage du cortège du bœuf-gras, cérémonies évidemment empruntées au paganisme, comme aussi aux exécutions de la place de Grève, qu'un illustre philosophe qualifiait du nom de «tragédie jouée par des «tigres devant des singes». Ce devait être quelque chose d'étrange, de bizarre, que d'entendre raisonner, durant ces espèces de saturnales, les fifres , les vielles, les cors, les rebecs, les tambours, au miUeu du concert de malédictions données au despotisme, à la tyrannique ignorance de nos bons aïeux des quatorzième et quinzième siècles, qui ne démentaient point les traditions que leur avaient léguées leurs devanciers des dixième et onzième siècles.

Le théâtre de la Passion fit bonne contenance pendant les orages qui se succédèrent^ il arriva jusqu'à l'an 1518, et fut alors confirmé par François I^^ Il avait quitté sa première demeure de l'hôpital de la Trinité, rue St. -Denis, et était venu s'établir à rhôtel de Flandres, entre les rues Platrière , Coq-Héron , des Yieux-Augustins et Coquil-

lère^ l'accouplement des deux mots théâtre et passion doit paraître assez surprenant, et ces deux mots sont sans doute bien étonnés de se trouver ensemble^ mais, dans ces temps de naïveté pair iarc haie, le sacré et le profane étaient bien souvent mêlés ensemble sans que Ton songeât le moins du monde à en tirer la plus légère induction malveillante ou simplement malicieuse. On joua sur ce théâtre , en 1547, le mystère des Apôtres, des frères Gréban; Louis Choquet y fit représenter son mystère de V Apocalypse, drame de neuf mille vers; la même année on y joua le mystère de V Ancien-Testament , par la troupe dirigée par un nommé Charles Roger. En 1548, ce spectacle fut transféré, pour cause de démolition, à l'hôtel de Bourgogne. Il fut alors défendu aux comédiens déjouer dorénavant des mystères, ou sujets tirés de l'Ecriture-Sainte ; ils exploitèrent donc les vieilles histoires de chevalerie, et débutèrent dans ce genre en 1557 par Huon de Bordeaux.

Jean Serre, acteur qui jouait fort bien les rôles d'ivrogne, et Jean de Pontalais, étaient des comédiens renommés de cette époque. Dans ce temps de dévotion parfaite, on ne se faisait aucun scrupule de mettre sur le théâtre des autels, des croix, des prêtres en surpHs célébrant des mariages, d'y chanter l'Evangile, etc.; néanmoins, les curés fulminaient contre les théâtres, selon leur coutume, bien qu'ils fussent autorisés par le roi, par le parlement, qu'ils plussent extrêmement et généralement au pubhc, et qu'ils payassent annuellement au fisc une assez forte somme.

En 1570 , un nommé Albert Ganassi vint à Paris ouvrir un théâtre sur lequel il fit paraître des acteurs itahens, et avec lesquels il jouait des tragédies et des comédies. Jusqu'ici rien n'annonçait que Ton eût fait ailleurs aucune tentative de ce genre; mais il est probable que les premiers essais des clercs de la basoche , sous Philippe-le- Bel, avaient eu du retentissement, et avaient provoqué des imitations de ces premières et imparfaites productions: ce sont sans doute ces fruits plus ou moins perfectionnés, ce que nous jugerons plus tard, dont l'Italie nous envoyait en 1570 les échantillons. Ces comédiens italiens prenaient quatre, cinq et même six sous par personne, ce qui paraissait fort cher en ce pays-ci, où Ton ne payait

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ordinairemeut que deux sous par place. Le procureur général s'en plaignit, mais ce théâtre fut autorisé par le roi: la funeste manie d'accorder aux étrangers ce que l'on refuse au droit des nationaux ne date pas d'un jour, comme on peut le voir^ c'est une lièvre de jugement inhérente à la France, et qui fausse les esprits à ce point que l'on n'y trouve beau que ce qui vient de loin, et que l'on n'y croit bon que ce qui coûte très cher^ il était réservé au règne néfaste de Charles IX de donner le premier exemple de cette infirmité sociale qu'il faut déplorer et prendre en commisération, jusqu'à ce qu'il plaise au ciel de la guérir et de la faire disparaître. Plusieurs théâtres furent successivement établis dans des salies qui avaient servi de jeux de paume. Des acteurs comiques italiens vinrent s'établir dans celui que l'on nommait le jeu de paume de la Fontaine, situé rue Michel-le-Comte : leur directeur s'appelait Avenet. D'autres comédiens italiens se logèrent dans celui de la rueVieille-du-Temple: on désignait ce spectacle par le titre de Théâtre du Marais. Le jeu de paume de la rue Mazarine servit, en 1673, de refuge à la troupe de Molière, qui venait de mourir: acteur et auteur, il a laissé loin derrière lui les auteurs comiques latins ses devanciers. Le jeu de paume dit de r Étoile fut converti en salle de spectacle pour les comédiens français en 1688. Une autre troupe italienne était venue s'installer à Paris, où il faut croire qu'elle trouvait la place bonne, en 1576^ cette fois, les comédiens français avaient eu le courage de s'en plaindre, et le prévôt de Paris avait fait fermer le spectacle ultramontain. Le barbare I vont s'écrier nos dilettanti fanatiques ÎI Ce prévôt avait cependant raison. En 1577, une nouvelle troupe italienne, sous le titre de Igelosi, fut appelée à Blois/)ar Henri III; de là, elle vint s'établir à Paris à l'hôtel de Bourbon, près du Louvre: on payait quatre sous d'entrée par personne à ce spectacle, qui réunissait à lui seul plus de monde que tous les meilleurs prédicateurs ensemble n'auraient pu en attirer. Plusieurs troupes vinrent à diverses reprises tenter leur établissement à Paris^ mais elles furent obligées de disparaître, étant toujours en lutte avec le privilège antérieur des confrères de la Passion» Léon X avait mis, à Rome , les tragédies à la mode. Le cardinal deFerrare, archevêque de Lyon, dépensa plus

de dix mille écus pour faire construire une salle de spectacle à Lyon même, où il fit venir d'Italie des comédiens et des comédiennes exprès pour y jouer une de leurs tragi-comédies: c'est la première fois, des temps modernes, que Ton \oit les femmes positivement mêlées aux représentations théâtrales. Sophonishe, tragédie italienne, avait eu, à Rome, un très grand succès, un poète français, nommé Saint- Gelais, qui savait probablement fort bien la langue du Tasse, refît cette tragédie en français, et la fit jouera Blois,aux noces du marquis d'Elbeuf , par les princes, princesses, dames et gentilshommes de la cour. Catherine de Médicis prenait un grand plaisirs à ces spectacles^ mais ce qu'elle préférait par dessus tout, c'était la comédie et surtout la farce. Je retourne à notre Jodelle, auteur de la tragédie de Cléopâtre, représentée , comme je l'ai dit, en 1552, et auquel je faisais le tort involontaire de passer sous silence sa tragédie de Bidon: cette omission serait d'autant plus injuste que ce sont les premiers accents de la muse tragique française: aucun autre antérieur n'est venu à ma connaissance. En 1560 , Gabriel de Bounyn fit jouer sa Sultane; Jean de la Péruse donna sa Médée, qui le fit alors surnommer le premier tragique de France. Pierre Mathieu composa sa Guisiade. Un gentilhomme bordelais nommé François de Chantelouve osa même composer, après l'événement, " une tragédie apologétique de la Saint-Barthélémy^ c'était le moyen y de s'assurer une odieuse célébrité, à la manière de ce grec qui, ne sachant comment faire passer son nom à la postérité, imagina d'aller mettre le feu au magnifique temple de Diane à Ephèse (1). On ne dit pas, à la vérité, qu'on ait eu l'audace de faire représenter la tragédie du sieur de Chantelouve. Toutes ces productions dramatiques étaient, à ce que l'on assure, ainsi que celles du théâtre grec, entremêlées de chœurs. L'introduction des chœurs dans les compositions théâtrales françaises , chœurs à l'unisson ou à l'octave sans doute, ou à deux parties au plus, remonterait donc évidemment alors au seizième siècle: remarque que je crois très importante de faire. On ne sait malheureusement rien de

(1) Il se nommait Erosirales.

positif sur la manière dont s'écrivaient ces chœurs , comment ils s'exécutaient, avec ou sans accompagnement, et de quels instruments ils étaient 'soutenues, ni par qui ils étaient composés. Quels étaient les exécutants, chanteurs ou instrumentistes? Où les prenait-on? Le contrepoint, inventé au neuvième siècle par Huchaldus et Francus, développé au douzième siècle, devait, au quatorzième et surtout au seizième siècle, avoir acquis de notables perfectionnements^ mais, je l'ai dit, de la fin du douzième à la fin du quinzième siècle, l'histoire est complètement muette sur ce qui concerne Fart musical, et ne nous laisse ouvert, jusqu'à Camhert, en 1650, Lulli et Rameau, ses successeurs, que le champ des conjectures plus ou moins fondées sur ce que pouvait être la musique harmonique et par conséquent les chœurs.

On fit, sous le règne de Charles IX, l'essai d'une académie particu- Hère de deux sciences: la poésie et la musique^ ce Néron de la France était poète et bon musicien ; par goût il protégeait l'une et l'autre -, mais il paraît que le parlement refusa d'enregistrer les lettres patentes accordées à cet effet: elles étaient du 4 décembre 1570; il n'en fut plus question, malgré ce que cette création aurait pu avoir d'utile pour le perfectionnement de la langue et de la musique. Nonobstant, les entreprises théâtrales ne se rallentissaient pas; les grandes faisaient naître les petites , à l'usage du bas peuple , comme en Grèce et à Rome. Il y avait, au temps de Henri IV- au bout du Pont-Neuf, une petite construction appelée Château-Gaillard , dans laquelle un individu nommé Brioché faisait jouer des marionnettes, au grand contentement de ceux qui n'avaient pas le moyen de donner deux , quatre ou six sous pour entrer dans les grands théâtres : et le nombre n'était que trop considérable! Ce Château- Gaillard , témoins de tant d'hilarité, de tant de joyeux éclats de rire, fut démoli sous le règne de Louis XIV.

Sous ce même règne de Henri IV, les confrères de la Passion louèrent leur salle de l'hôtel de Flandres à la troupe des Enfantssans-Soucis, dont le directeur était alors un nommé Nicolas Joubert; les confrères prirent possession de celle de l'hôtel de Bourgogne; on y jouait encore, malgré les anciennes défenses , la comédie du Pwr-

gatoire et du Paradis; la farce joyeuse de Toanon; le mystère de Saint- Sébastien, etc. La condition des poètes, à ces diverses époques, n'était pas fort brillante, comme on peut se l'imaginer ^ celle des musiciens n'était pas plus heureuse, et tenait parfois plutôt de l'esclave que de celle de l'homme libre. On prétend même que Marguerite de Valois, qui était, dit-on, fort belle, mais impérieuse, despote et vindicative, faisait, sur les plus légers prétextes , fustiger de coups de bâton son musicien, nommé Choisnin. Cette Marguerite, sœur de Henri III, pouvait justifier par sa beauté ce nom emprunté du grec : Margaritès, ou Margaritis, dont les Italiens ont ïdMMargarita, et qui signifie une perle ; mais, à coup sûr, elle appartenait encore plus aux mœurs de ce bon vieux temps, où les grands s'entrecédaient un secrétaire, une maîtresse, un artiste, un amant, un musicien, comme on cède un cheval, une perruche , un chien de chasse , un fusil ou un manteau, et se croyaient propriétaires, corps et âme, de ceux qui avaient le malheur d'être obligés de les servir. Jean Prévôt, poète du temps de Henri IV, fit jouer ses tragédies de Turnus, d'CEdipe, d'Hercule, et sa tragi-comédie de Clotilde. Le plus fécond des auteurs de cette époque fut Alexandre Hardi, de Paris, qui pouvait fournir aux comédiens six tragédies par an, et qui se vantait d'en avoir composé plus de cinq cents. C'est sur ce théâtre de Vhôtel de Bourgogne que, soixante ans plus tard, brillèrent les œuvres de Corneille et de Molière.

Le théâtre de la foire Saint-Germain, fondé en 1595, avait le titre de premier théâtre forain. Des comédiens espagnols firent à Paris , en 1604, une apparition qui ne fut pas heureuse^ ils disparurent presque aussitôt: le goût des compositions dramatiques avait aussi pénétré dans ce pays, à ce qu'il paraît, mais n'y avait encore fait que de bien faibles progrès.

Une ordonnance de pohce prescrivait de finir les spectacles , en hiver, à quatre heures et demi, car ils n'avaient encore Heu que pendant le jour-, de ne pas exiger plus de cinq sous par personne pour les places de parterre, où l'on restait debout, plus de dix sous pour les places dans les loges (ce qui prouve qu'à cette époque il y avait déjà dans les salles de spectacle des loges séparées et un

parterre coîP.mun), et de ne rien jouer qui n'eût été soumis préalablement à la censure: on voit que tout tendait à la fois vers le perfectionnement. Des ordonnances semblables touchant l'interminable et désespérante longueur de nos spectacles actuels, dont tous le monde se plaint et murmure hautement avec raison , ont été rendues à diverses reprises-, mais les directeurs s'en moquent, comptant sur l'incurie accoutumée de l'autorité pour tout ce qui concerne les convenances et la sûreté des citoyens, et peu soucieuse, apparemment, de faire respecter et exécuter ses ordres.

Les comédiens italiens, que plusieurs tentatives infructueuses ne décourageaient pas, ne parvinrent à se fixer à Paris avec quelque consistance qu'en 1600: mais il est vrai de dire qu'ils étaient alors à la solde particulière du roi. Le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, situé rue Mauconseil , fut le véritable berceau de l'art dramatique en France. Sous le règne de Louis XIII, on y jouait déjà des comédies où figuraient les divinités mythologiques^ mais la farce y dominait encore impérieusement. Henri Legrand, dit Belleville, surnommé Turlupin, était un des premiers auteurs et acteurs de ce théâtre: il joua la comédie pendant cinquante ans. Hugues Guérin, ou. Fléchelle , ou Gautier Garguille, avait, dit-on, beaucoup de naturel et de comique. Robert Guérin, dit Lafîeur, jouait fort bien les rôles sérieux, et Gros- Guillaume hrïWaii dans la farce. Turlupin, Gautier Garguille et Gros-Guillaume étaient garçons boulangers et liés d'une étroite amitié. Ils commencèrent à jouer la comédie dans un petit jeu de paume , qu'ils louèrent à l'Estrapade, où l'on payait deux sous et demi par personne. Us s'y firent un théâtre , des décorations avec quelques lambeaux de grosse toile ^ leur succès fut très grand, et causa de la jalousie à l'hôtel de Bougogne, dont les comédiens se plaignirent au cardinal de Richelieu. Le ministre-roi de Louis XIII voulut, avant de prononcer sur ce différent, connaître ces nouveaux acteurs \ ils le firent beaucoup rire, et au lieu de les condamner, il les fit entrer dans la troupe de l'hôtel de Bourgogne.

En 1624, le cardinal de Richelieu acheta les hôtels et le terrain où est maintenant situé le Palais-Royal, qu'il fit construire, et qui portait alors le nom de Palais-Cardinal. 11 fit construire, dans ce

palais, deux salles de spectacle, l'une de la contenance de 500 |)crsonnes , poul' une société choisie, l'autre pouvant en recevoir environ 3000. C'était sur ces théâtres que jouaient les troupes de comédiens que le cardinal faisait venir à ses frais. En 1660, Louis XIV accorda la plus grande de ces salles à Molière et à sa troupe. A la mort de se célèbre auteur comique, arrivée en 1673, le roi la destina à la représentation des drames héroïques ou tragiques mis en musique, et nommés depuis opéras. Cette salle fut brûlée le 6 avril 1763, immédiatement reconstruite et livrée au public le 26 janvier 1770. C'est en 1669 que Louis XIV avait érigé l'Opéra en Académie Royale de Musique, et qu'il en conféra, par lettres patentes, le privilège à Cambert et à Y abbé Perrin, qui avaient pour associé le marquis deSourdeac. Cette salle du Palais-Royal fut de nouveau détruite parle feu qui s'y manifesta après la représentation du 8 juin 1781 ; alors elle fut reconstruite sur un autre emplacement: c'était la seule des deux qui fut ouverte au public*

Mais revenons un instant à l'année 1648, sur laquelle tout n'est pas dit encore. L'hôtel de Rourgogne possédait au nombre de ses hous 'dcieurs Bertrand Haudrin^ dit Saint-Jacques, ou Guillot Gorju, lequel excélait dans la farce -, Dulourier, dit Bruscambille, ainsi qu'un autre comédien connu seulement parle surnom de Jean Farine; puis encore Julien de l'Epy, appelé Jodelet, qui joua dans les pièces de Scarron, et était, à ce que Ton rapporte, très comique. Une particularité qu'il ne faut point omettre, c'est que les acteurs , à l'ex^ ception de Gros-Guillaume et de Gautier Garguille, les deux plus anciens acteurs que l'on connaisse, à ce qu'il paraît, avant Molière, ne jouaient jamais sans masque, portaient toujours le même costume, et avaient toujours des rôles faits dans les proportions du talent de chacun d'eux. La troupe italienne aux gages de Henri IV, établie d'abord à l'hôtel d'Argent, près de la rue de la Verrerie, transféra son théâtre, au commencement du règne de Louis XIII , rue Vieille-du-Temple , au-dessous deTégoùt, et prit, comme je l'ai dit plus haut, le titre de Théâtre du Marais; cette troupe était sous la direction d'un nommé Mondori, et se composait de : Arlequin, Pantalon, Mezettin, Trirelin , Isabelle, Colombine , Cassandre, le Doc^

leur, Scaramouche, etc. La salle du Palais-Royal, bâtie pour un motif non avoué , mais bien connu maintenant, fut construite pour la représentation de Mirame, tragédie du cardinal de Richelieu : il lui en coûta trois cent mille écus pour satisfaire cette fantaisie de grand seigneur. On représenta sur ce théâtre les tragédies, les tragicomédies , les comédies héroïques de Pierre Corneille , Rotrou, De l'Etoile, Bois- Robert, Colletet, Vabbé Desmarets, etc. Richeheu avait la prétention de mettre la main à toutes ces productions , et se flattait qu'on les croirait de sa composition. Montfleuri, dont le véritable nom était Zacharle Jacob, passait pour le meilleur acteur de cette troupe. C'est sur ce théâtre que parut, en 1636, la tragédie du Cidj bientôt suivie des Horaces et de Cinna. On se souvient que j'ai parlé d'un théâtre italien établi, sous la direction d'un nomrïië Avenet , rue Michel-le-Comte ^ mais comme ce théâtre attirait dans cette rue étroite, sale et tortueuse, beaucoup de monde, de carrosses, de laquais, de voleurs, et causait souvent des rixes scandaleuses", sanglantes mêmes, et enfin de graves désordres, l'autorité le fit fermer. |

Un théâtre tout-à fait populaire , celui de Tabarin , était situé place du Pont-Neuf, près de la place Dauphine ^ il occupa sept à huit ans l'attention de la cour et de la ville: tout grossier qu'il était, il se | trouvait à la hauteur du goût et des mœurs du temps 5 cependant, vers 1634, il fut supprimé. C'était tout simplement un certain Montdor^ marchand d'orviétan , ayant pour valet une espèce de paillasse nommé Tabarin, type positif de tous nos bobèches des boulevards du Temple. Le genre et la vogue de cette espèce de spectacle font suffisamment connaître quels étaient le goût et la déficatesse des spectateurs. La majeure partie de la nation ne savait ni fire, ni écrire; ce n'est qu'en 1611 que commença la pubUcation du Mercure de France, suivi, vers 1630, de la Gazette de France, premier journal qui ait paru dans ce pays. Ce n'est qu'en 1632 que Louis Barbedor et le Bé fixèrent les formes des lettres de notre écriture d'une manière définitive par des exemples qui furent déposés au greffe du parlement, gravés et publiés au profit de la communauté des écrivains. A cette époque, comme je viens de le dire, très peu de personnes

savaient écrire 5 les divers caractères de l'écriture étaient en quelque sorte livrés au caprice de ceux qui s'en servaient, ce qui rendait leur écriture fort difficile à lire pour leurs contemporains, et inintelligible pour nous. Sous le règne de Louis XIV, Paris renfermait cinq théâtres : celui de l'hôtel de Bourgogne , celui du Palais-Royal , celui du Petit-Bourbon, celui de la rue Guénégaud et celui de l'Opéra ; on y voyait trois espèces différentes de spectacle : les Français, V Opéra et les Italiens. Les confrères de la Passion,, qui avaient été après les clercs de la basoche les premiers créateurs du théâtre en France, furent supprimés au mois de février 1677 : leur fondation remontait à l'an 1402, sous le règne de Charles Vî; cette longue existence méritait peut-être plus d'égards: ainsi qu'ils avaient commencé dans un hôpital de moines, c'est dans le jeu de paume du Bel' Air, rue Mazarine, que l'opéra français prit naissance.

Avant le règne de Louis XIV, il parait qu'aucune femme, en France , n'était montée sur le théâtre, et que les rôles féminins avaient toujours été joués par de jeunes hommes déguisés. La première actrice française que l'on puisse citer se nommait de Beaupré, et parut sur le théâtre du Marais-, avant 1671, dit-on, aucune femme n'était montée sur le théâtre de l'Opéra , et l'on vit pour la première fois des danseuses dans le ballet intitulé le Triomphe de Vamour. Cette assertion me paraît tout-à-fait contestable, attendu qu'il est dit dans l'ordonnance qui constitua l'Opéra en Académie Royale de Musique , en l'an 1669, que : « les gentilshommes et les demoiselles « pourront y paraître sans déroger. » Les troubles de la Fronde avaient fait fuir les Italiens ; les maîtres de musique de la reine , Cambert et Lambert, d'accord avec l'abbé Pierre Perrin, formèrent le projet de composer des opéras en français, et commencèrent par une pastorale qui fut jouée à Issy devant le nouveau roi (Louis XIV), qui en fut très satisfait 5 dès lors, l'abbé Perrin obtint le privilège de faire jouer des opéras à Paris et en province ^ il débuta donc à Paris dans le jeu de paume de la rue Mazarine , par la pièce intitulée Pomone. Une vive discussion survenue entre les entrepreneurs les brouilla^ l'adroit Lulli, dont je parlerai ailleurs, profita habilement de cette circonstance; il sollicita la substitution en sa faveur du

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privilège de Cambert, et l'obtint en 1672. Après la mort de Molière, ropéra fut transféré dans la salle du Palais-Royal, où il resta jusqu'à l'époque du dernier incendie du 8 juin 1781.

La première troupe d'opéra italien fut appelée en France par le cardinal Mazarin, qui ne laissait échapper aucune occasion de faire sa cour à Anne d'Autriche; elle débuta à Paris en 1645, sur le théâtre du Petit-Bourbon , par la Fesla Théâtrale et la Finta Pazza. La reine Anne d'Autriche avait un tel goût pour le spectacle qu'elle y allait incognito, même pendant le deuil, après la mort de Louis XIII son époux. Depuis cette époque, les Italiens ne négligèrent jamais les occasions de venir faire fortune en France, sachant surtout combien cela est facile, pourvu qu'on y apporte un nom étranger et un peu d'audace-, ils en sont même venus à ce point de se persuader que ce n'était qu'à leur mérite qu'ils étaient redevables de cet engouement, et qu'on était trop heureux de les posséder en France et de les enrichir. Je ne prétends pas, toutefois, nier la part de juste estime qui leur est due, et je saisis le premier nom qui se présente sous ma plume pour le prouver: c'est celui de Servant doni, habile machiniste attaché au service de Louis XV, et qui introduisit sur nos théâtres les pantomimes à décorations et à tableaux. Le prix des places aux divers spectacles s'était successivement élevé de deux sous, à toutes places, à dix sous, au parterre seulement; et, après le succès des Précieuses Ridicules, de Molière, il fut porté jusqu'à quinze sous. La comédie se jouait en habit de ville du temps, et cela n'avait rien de choquant-, mais la tragédie offrait quelque chose d'incroyable dans les costumes, qui étaient tout simplement ceux des gentilshommes de la cour. A l'Opéra, même goût, même exactitude de convenance: dieux, déesses, héros, héroïnes, tous portaient d'énormes perruques poudrées; les hommes, des culottes courtes, des boucles à pierres aux chaussures et aux jarretières-, les femmes, des souliers à talons hauts, de vastes paniers, des guirlandes de fleurs en écharpe, et tous des masques. Ce n'est qu'au dix-huitième siècle qu'ils furent lentement remplacés par le rouge et les mouches, et ce n'est que depuis Adrien, à l'Opéra, et Talma, aux Français, que l'on respecte la vérité, les conve-

nances de localité, et que l'on observe l'exactitude des costumes.

La noblesse et la haute finance occupaient autrefois des sièges rangés aux deux côtés de l'avant-scène du théâtre; dans la salle disposée en gradins, les femmes de la cour se faisaient apporter des fauteuils ou des chaises-, au parterre, on restait debout. L'intérieur de la salle du Palais-Royal consistait en 27 gradins et deux rangs de loges: toutes les autres salles devaient être à peu près dans les mêmes dispositions-, on a enfin reconnu Vabus ridicule des sièges sur le théâtre, et le bon sens les a fait disparaître. Au théâtre Italien, on suivait une autre routine 5 quelque pièce que l'on y jouât, : c'était toujours sous les costumes d'Arlequin, de Colombine, de Cas- T sandre, etc, Camhert et Lambert furent, comme je l'ai dit, les pre- r miers qui tentèrent de composer des opéras lyriques français-, mais / ils ne furent pas les seuls : les plus grands seigneurs , les rois mêmes ne dédaignaient pas de s'appliquer à la culture de l'art musical, et l'on a vu postérieurement le duc d'Orléans, régent pendant la f minorité de Louis XV, composer la musique d'un ouvrage intitulé I Daphnis et Chloé : il était excellent musicien, homme d'esprit, de f tact, et versé d'une manière distinguée dans plusieurs sciences/ ^.. Ces qualités éminentes , que l'on ne lui contesterait pas sans injustice, ne compensent pas suffisamment les reproches fondés dont l'histoire a chargé sa mémoire, et il est malheureusement vrai de dire que, chez les grands, des vertus honorables s'allient souvent aux plus grands vices, ainsi que les plus mauvaises actions se sont , de tout temps , mêlées aux formes et aux pratiques dévotes. Les époques les plus désastreuses ont vu une foule de fondations inutiles, mais pieuses, des poses de première pierre de monastères, d'abbayes, de basiliques, etc. , par des mains moins pures encore que celles de Louis XV, qui voulut aussi poser, le 6 septembre 1764, la première pierre du Panthéon de Paris, bâti sur les dessins de l'architecte Soufïlot, et que nos deux révolutions de 1789 et de 1830 ont enfin rendu à sa véritable destination , et où d'illustres cendres ont dès longtemps leur place marquée.

On doit à la mémoire de Louis XV de reconnaître qu'il n'était pas dépourvu d'une certaine tolérance en matière religieuse , et ce

qui le prouve , c'est qu'il chargea le duc de Richelieu d'inviter de sa part l'archevêque de Beaumont, de jésuitique mémoire, à se relâcher un peu de la raideur de sa doctrine et de ses persécutions furibondes contre les protestants^ mais le prélat hautain répondit au duc: «que l'on dresse un échafaud dans ma cour, et j'y monte- «rai pour soutenir mes droits, remplir mes devoirs, et obéir aux «lois de ma conscience». Cette boutade fanatique attira à son éminence, de la part du duc, cette ingénieuse repartie: «par malheur, «monsieur l'archevêque, votre conscience est une /a/i^ernej sourde «qui n'éclaire que vous». Cette réponse ne manquerait pas de sujets si l'on voulait en presser un peu l'application.

Je reviens au théâtre français qui a commencé , comme je l'ai dit, en face de la rue Guénégaud, et qui fut, de là, transporté au jeu de paume de la rue des Fossés-St.-Germain , où il resta depuis 1689 jusques en 1770^ cette salle menaçant de s'écrouler alors, et l'Opéra ayant abandonné la salle des machines du Palais-Royal, les Français s'y établirent provisoirement; celle que l'on construisait sur l'emplacement de l'ancien hôtel de Condé, que l'on nomme aujourd'hui VOdéon, s'étant trouvée terminée le 9 avril 1782, les comédiens s'y installèrent avec quelque espoir de stabilité. Ce fu* Nivelle-de-la-Chaussée qui créa à ce théâtre la tragédie mixte appelée drame; ce genre nouveau , expliqué parla pièce intitulée : Le Préjugé à la mode, fut imité ensuite par plusieurs auteurs. La tragédie , créée et illustrée sous Louis XIV par le génie de Corneille et celui de Racine, brilla d'un nouvel éclat, au temps de Louis XV, sous la plume de Voltaire et de Crébillon. La célébrité des acteurs français était la juste récompense de leurs talents, et nulle part on n'aurait pu trouver une réunion aussi remarquable d'artistes dramatiques telle que celle qui comptait dans ses rangs Lekain, Mole, Bellecourt, Armand, Préville, Auger, Brizard, et les demoiselles Gaussin , Dumé-

Y'" nil, Dangeville, Clairon. Eh bien , tous ces artistes, pensionnés par , le roi, chéris, admirés du public, soumis à toutes les lois d'ordres et de police régissant la matière, interprêtes éloquents des plus belles

Il pensées qui soient jamais sorties du cerveau humain , étaient excommuniés! Et les comédiens italiens, malgré la grossièreté de leur

style, l'obscénité de leurs pièces, l'indécence de leur jeu, ne l'étaient point! On s'étonne encore aujourd'hui de cette étrange ./ contradiction^ mais on n'oserait affirmer que l'on a renoncé enfin à cette excommunication, toute révoltante quelle est, lorsqu'on se rappelle ce qui s'est passé aux funérailles de mademoiselle Chameroy, danseuse de l'Opéra, de l'acteur P/iî7i/>/>c, et de mademoiselle Raucourt, du théâtre Français. Il résultait de ce bizarre état de choses que des artistes, organes avoués de nos chefs-d'œuvre classiques, dignes par leurs talents de l'admiration de la nation et de l'étranger, étaient rangés dans la société comme une classe de parias que l'on applaudissait avec transport au théâtre, et que Ton n'aurait pas osé saluer dans la rue dans la crainte de s'attirer un blâme sévère. Que l'on en jugel Lekain se plaignait dans une maison de n'avoir que douze mille livres de part annuelle, tandis que les itahens en avaient jusqu'à vingt-cinq mille: ce qui prouve que le bon goût, le discernement, le patriotisme des Parisiens date de loin.- Certain chevalier de Saint-Louis, entendant ces plaintes, s'écria: «comment, morbleu I un vil histrion n'est pas content de douze «mille livres de rente! et moi qui sers le. roi, qui dors sur un canon, « et qui prodigue mon sang pour la patrie , je serai trop heureux. si «j'obtiens mille livres de pension! » Lekain se contenta de lui répondre froidement : '« eh ! comptez vous pour rien, monsieur, le droit de «me parler ainsi?» On pourrait ajouter que le courage, la bravoure, le dévouement sont d'admirable choses, sans doute, mais que l'on a toujours assez d'esprit pour se faire tuer, et qu'il n'est pas aussi facile d'être un David ^ un Voltaire, un Méhul ou un Talma.

Le duc d'Orléans régent eut, le premier, la fantaisie de donner des bals masqués et parés dans la salle de la place du Palais-Royal, qu'occupa longtemps le Grand Opéra ^ cette idée, en soi, n'aurait rien de bien remarquable^ mais ce qui rend le fait plus piquant, c'est que ce fut un moine, habile mécanicien, qui trouva le moyen ! d'élever le parterre au niveau de la scène pour les bals, qui datent de cette époque, et de le redescendre ensuite pour les représentations ordinaires. Consumé deux fois et reconstruit une troisième

fois sur un autre emplacement , comme on peut se le rappeler, rOpéra , ainsi que les autres spectacles , dont les représentations avaient été, depuis un certain temps, fixées à six heures du soir, n'était éclairé que par des chandelles^ ce fut le trop fameux Law qui, en 1719, le fît illuminer en bougies, ce qui dut paraître une magnificence toute royale. La troupe de l'Opéra comptait alors au nombre de ses principaux sujets: Dauberval, Le Gros, Sophie Ar~ nould, etc.

Les comédiens italiens , expulsés par Louis XIV en 1697 de l'hôtel de Bourgogne qu'ils occupaient rue Mauconseil , là où est maintenant situé le marché aux Cuirs , furent rappelés par le régent en 1716. Ils débutèrent cette année même par VInganno Forlunato (l'Heureuse Tromperie)^ on remarquait, dans cette dernière troupe, des acteurs d'un mérite réel, et entre autres Thomassin, qui joua les arlequins avec succès pendant près de 40 ans, et Carlin, qui lui succéda avec distinction dans le même emploi.

Il se formait alors en silence une troupe de comédiens, auxquels le public daignait à peine faire attention : et cela se comprend , ils étaient français! Cette troupe était celle de V Opéra- Comique français, oh l'on distinguait déjà Caillot, Laruette , Clair val ^ Audinot^ Madame Favart, épouse d'un homme de lettres qui a beaucoup écrit avec distinction pour le théâtre , et la maîtresse de l'abhé de Voise- I non, auteur lui même de diverses productions dramatiques avouées ou pseudonymes. Ces acteurs furent réunis, en 1762, à la troupe italienne, etjouèrentconjointementsurle même théâtre. Cette réunion fut sanctionnée le 9 avril de cette année par la représentation des ( Trois Sultanes^ comédie en trois actes, en vers, de Favart, qui fut rx montée avec un tel soin que, pour arriver à une plus parfaite exactitude, on fit faire tous les costumes à Constantinople. Les comédiens italiens commençaient à perdre leur crédit, et ne soutenaient plus la concurence avec le même avantage j en 1780, ils abandonnèrent tout à fait la place, et y laissèrent les comédiens français, qui avaient du moins l'avantage de parler la langue du pays. Dans son origine, l'Opéra-Comique n'était qu'un spectacle forain établi sur les boulevards du Nord et à la foire Saint -Germain : cette origine

remonte à l'an 1714. En butte à la persécution des autres spectacles, cette troupe ne subsista longtemps que par ruse ^ ce ne fut qu'en cette année 1714 qu'elle obtint de l'Académie Royale de Musique la permission déjouer de petites pièces en vaudeville, mêlées de danse, mais sans dialogue parlé. Le Sage, Fuselier, Dorneval, auteurs de jolies productions, firent la fortune de ce théâtre. Les comédiens français en devinrent jaloux à leur tour, et parvinrent à le réduire à ne représenter que des pantomimes. Comme la foule ne diminuait pas, ces messieurs de la comédie française se plaignirent de nouveau, et, en 1718, cescpetacle fut supprimé tout à fait. Il se reforma en 1721, et fut fermé de nouveau par ordre supérieur en 1745. Enfin, en 1751, l'Opéra-Comique se rouvrit encore sous la direction de Jean Monet, et dès lors il eut un succès durable, un établisement solide et c'est encore aujourd'hui Tune des gloires de la France: comme ils avaient peu à peu éclipsé leurs coassociés, les comédiens italiens, et les avaient contraints à retourner dans leur pays, les français demeurèrent seuls en possesion du théâtre et de la faveur publique.

Audinot, attaché à la troupe italienne, se trouvant sans emploi après cette séparation , imagina de former un théâtre de marionnettes, et d'aller s'établir à la foire de Saint-Germain, où il réussit parfaitement, ce qui l'encouragea à faire bâtir une petite salle sur le boulevard du Temple, dans laquelle il vint s'installer le 9 juillet 1759, avec sa troupe silencieuse, que l'on appelait alors les comédiens de bois.

Le théâtre de Nicolet, ou des grands danseurs de corde, fixé d'abord aux foires Saint-Germain et Saint-Laurent, remonte, par son origine, au berceau du théâtre en France \ cette troupe avait été précédée par celle de Gaudon et Restier.

C'est sur ce théâtre où, après les danseurs de cordes, les jongleurs faiseurs de tours, après le fameux singe savant, parodiste dei!/o/e malade (du théâtre Français) qu'avait chansonnéle chevalier de Boulïlers, on hasarda de petites pièces comiques dont l'auteur était Tacconet; cet homme ingénieux en composa plus de soixante pour ce théâtre, et mérita le surnom de Molière des boulevards. Ce

poète était grand buveur, et ne connaissait pas de preuve plus manifeste à donner de son dédain que de dire: «je te méprise comme «un verre d'eau» !

Torré était, dans ce temps-là, un physicien habile, un très bon artificier, créateur et directeur du spectacle pyrique du Waux- Hall: il était itahen. Le feu grégeois, qu'avaient connu , dit-on , les anciens, avait été apporté d'Orient en France au temps des croisades: ce fut le seul fruit que l'on retira de ces pieuses folies. Ce fruit, longtemps oublié, fut prohibé par Louis XIV, auquel on en offrit une seconde édition. Ce feu destructeur fut retrouvé par Torré, qui le présenta à Louis XV ^ le roi en admira les effets, mais défendit sagement qu'il en fut désormais parlé. Les Anglais, moins scrupuleux , font usage de quelque chose de semblable dans leurs fusées à la Congrève.

Jusqu'ici la musique n'a eu que peu ou point de part à toutes ces créations, je veux parler de la musique française. Comme on l'a vu, elle ne commença à donner signe réel d'existence, sous le rapport dramatique, qu'à l'époque ou Camhert et Lambert, maîtres de musique d'Anne d'Autriche, produisirent, au commencement du règne de Louis XIV, leurs premiers essais d'opéras français; mais avant 1751 , il est presque impossible de connaître, même approximativement, quels étaient les moyens mécaniques d'exécution, le personnel des troupes, des orchestres, la nature et le nombre des instruments en usage alors; je n'ai pu recueillir sur tous ces points que les notions les plus vagues, les plus incertaines; je m'abstiendrai d'en entretenir le lecteur dans la crainte de lui faire partager mes erreurs: le double incendie de V Opéra ayant d'ailleurs détruit, jusqu'au temps de Lalli inclusivement, les moindres renseignements que l'on eût pu se procurer en consultant les archives, les livres, les états de services, les documents que contenait la bibliothèque, ou du moins les cartons de l'administration de ce grand établissement, et qui furent tous détruits deux fois par le feu. On sait, toutefois, que \q concert spirituel, la première réunion musicale de ce genre dont il soit fait mention en France, fut établi dans une des salles du château des Tuileries , au mois de mars 1725 : je repar-

}erai en temps utile de cette création , dont l'existence indique qu'à cette époque la musique avait déjà fait d'assez notables progrès dans l'opinion publique, et qu'elle comptait des moyens de succès, des éléments d'exécution capables d'exciter et de satisfaire l'attention générale.

J'approche enfin de la terminaison de cette notice historique sur nos théâtres^ j'ai cru utile de la traiter sans interruption, et j'en ai exposé les raisons : cette détermination explique sa longueur , si l'intérêt qui s'y rattache ne la justifie pas suffisamment. Je ne suis encore arrivé qu'à la fin du treizième siècle, mais je vais reprendre, dans le chapitre suivant, le cours de ma narration que je n'interromperai plus.

L'un des plus anciens opéras français est celui d'Annetteet Luhm. joué en 1762 sur le théâtre de l'hôtel du maréchal de Richelieu. La création des grands théâtres avait fait naître chez les seigneurs , les particuliers opulents, et même chez certaines dames d'une grande renommée, le goût des théâtres d'hôtel à Paris , et de château à la campagne.Ce fut pour le théâtre de la demoiselle Guimard^ danseuse de l'Opéra , possédant un superbe hôtel à la Chaussée-d'Antin, que Collé composa ses pièces et Carmonlel ses jolis proverbes. Colardeau et La Harpe écrivirent plusieurs pièces pour le théâtre des demoiselles Verrières, riches et célèbres courtisannes de cette époque. J.-J. Rousseau fit jouer sa comédie en trois actes intitulée V Engagement téméraire, au château de Chevrette, où se trouvait aussi une salle de spectacle, chez monsieur de Magnanville(l). On avait construit en outre plusieurs petites salles au service de ceux qui n'étaient pas assez riches pour en avoir une à eux dans leur domicile , et qui les louaient alors pour une ou plusieurs représentations, qui se donnaient gratis devant des invités par lettres particufières ou par souscription. On appelait cela la comédie bourgeoise: c'était une mode, une fureur 5 chaque faubourg, chaque quartier de Paris avait la sienne. Audinot et Nicolet donnèrent, les premiers, des représen-

(l) Ce que l'on faisait pour les courtisannes , on le fait aujourd'hui pour les courtisans elles électeurs, ou les éligibles: il n'y a absolument rien de changé dans la moralité , non plus que dans le fait même.

talions au bénéfice des incendiés de la foire Saint-Ovide, que l'om avait transférée à la place Vendôme; et qui fut brûlée en 1777. Cet honorable exemple de générosité offert par deux petits théâtres à ressources fort exiguës, fut souvent imité depuis par divers établissements du même genre; mais ils renouvelèrent sans succès cette leçon de bienfaisance et d'humanité donnée aux grands, aux puissants, aux riches enfin, dont les immenses fortunes suffisaient à peine pour réparer les pertes au jeu , payer leurs chiens , leurs chevaux, leurs laquais, leurs maîtresses , à ce point que le duc de Richelieu, se trouvant pressé par la demoiselle iUfai^pm, l'une de ses pensionnaires, qui lui demandait son quartier avec les plus vives instances , fut obligé, étant sans argent, et pour se débarrasser des importunités de cette fille, d'envoyer secrètement mettre en gage sa plaque en diamants de l'ordre du Saint-Esprit; mais TalFaire ne put pas être tenue si cachée qu'il n'en transpirât quelque chose , ce qui fournit à un plaisant satirique la pensée de faire , sur Tair des Fraises, le couplet suivant, qui se répandit avec la rapidité de l'électricité:

Judas venditJésus-Christ Et s'en pendit de rage; Richelieu , plus fin que lui , N'a mis que le Saint-Esprit En gage , en gage , en gage.

Cette aventure, et mille autres de la même espèce, éveillaient Tat-

tention malicieuse des uns, allumaient la bile satirique des autres;

c'est probablement dans cette dernière disposition que se trouvait la

comtesse de Sabran, devant laquelle on venait de raconter une petite

anecdote tout juste aussi graveleuse que la précédente, ce qui lui fit

dire, dans un accès de mauvaise humeur, et à propos des désordres

scandaleux de la cour du régent «que Dieu, après avoir créé

"l'homme, prit un reste de boue dont il forma l'âme des princes et

«des laquais».

X-^ V Ecole royale de Chant , pour le service de l'Académie royale de

\ Musique, fut fondée le 3 janvier 1784, à la sollicitation du baron de Bre-

\ teuil; Gossec en fut le premier directeur. Cette école reçut, en 1795,

une très grande extension, et devint le Conservatoire de Musique ac- / tuel, dont je parlerai plus amplement en son temps. V Ecole de Déclamation fut fondée en 1786 par les soins du duc de Duras; Molé^ { Fleury, Dugazon. en étaient les professeurs; c'est à cette école que / se forma le célèbre Talma. |

Le goût des académies s'était répandu partout depuis que Louis XIV eût érigé l'Opéra français en académie royale de Musique^ en 1669, je l'ai déjà dit. Indépendamment des quatre académies dont se composait le corps savant qui, sous le nom à' Institut, en compte maintenant cinq, les provinces eurent aussi leurs académies. Paris eut son académie de Médecine, ses académies de Musique ; le concert spirituel fut le premier établissement de ce genre; vinrent ensuite le concert de la loge Olympique; le concert des Amateurs, en 1778; la société des Enfants de l'Harmonie, en 1782; la société de l'Harmonie, en 1781; Je club des Artistes, en 1785 ; la société des Enfants d'Apollon ; les con- . certs du théâtre Feydeau; les concerts de la rue de Cléry ; les concerts du Conservatoire , et enfin les concerts de la société dite des Concerts, ___. On donna une telle extension à ce nom que l'on eut des académies de danse, de coiffure, d'armes, et môme des académies de jeu! Le quatrain suivant devrait être inscrit sur le frontispice de chacune de ces dernières: c'est l'enseigne qui leur convient le plus parfaitement.

Il est trois portes à cet antre:

L'espoir, l'infamie et la mort; C'est par la première qu'on entre, C'est par les deux autres qu'on sort.

Le théâtre Français, comme je l'ai dit, fut établi avec une apparente stabilité, en 1782, dans la salle appelée maintenant VOdéon/ cette salle contenait 1913 places; après celle du Palais-Royal, qui en renfermait 3000, c'était la plus vaste que l'on eût encore vue à Paris. Ce fut la première salle de spectacle éclairée par des lampes ou quin- "^ quels. Cette heureuse innovation , à laquelle devait succéder un moyen | d'éclairage bien supérieur, celui du gaz, date de Tan 1784. En 1799, ce théâtre fut brûlé sans que l'on put en sauver autre chose que les '' quatre gros murs. Le 20 mars 1818 , le feu le détruisit pour la seconde

fois^ reconstruit immédiaLement;, il fut livré au publie le V^ octobre 1819. S'il eût été question de réparer les malheurs d'une famille ruinée par un incendie, les secours nécessaires eussent été difficilement réunis; mais il s'agissait de plaisir! les millions ne se firent pas attendre. Le théâtre qu'occupent aujourd'hui les comédiens français fut commencé en 1787, et ouvert au public le 15 mai 1790; les Fariétes y4 musantes en prirent possession jusqu'en 1799; mais l'incendie de rodéon obligea les comédiens français à venir y chercher un refuge, et ils y sont encore aujourd'hui. Cette troupe comptait parrni ses sujets les plus distingués : Talma, Grandménily Dazincourt, Dugazon , Fleury^ mesdames Mars, Devienne, Comtat, Festris\ elle s'adjoignit en outre quelques uns des meilleurs acteurs des Variétés Amusantes: entre autre Micfiaud.

Après l'incendie de 1781, qui consuma pour la seconde fois la salle du grand Opéra au Palais-Royal , ce spectacle passa au théâtre de la Porte-Saint-Martin, construit exprès pour lui en soixante et quinze jours , et garanti pour quinze ans. Les amateurs de merveilleux ont accrédité le bruit que ce théâtre avait été bâti en quarante jours , ce qui eût pu passer pour un véritable miracle; mais il n'en est absolument rien. L'Opéra s'y maintint jusqu'en 1793. II. fut alors transféré rue de Richelieu, vis-à-vis la Bibliothèque, dans la salle qu'avait fait construire la demoiselle Montansier pour y recevoir les Variétés Amusantes dont elle était directrice, et qu'on logea provisoirement dans la petite salle du Palais-Royal, où elles restèrent définitivement. Le gouvernement acheta de la demoiselle Montansier, pour la somme de quatre millions en assignats, la salle de la rue de Richelieu, où le grand Opéra demeura jusqu'en 1821 , qu'il fut transporté rue Lepelletier , où il est encore à cette heure: la salle de la rue Richelieu a été démolie et remplacée par une fort belle fontaine.

La salle de l'hôtel de Bourgogne, rue Mauconseîl, qu'occupait le théâtre appelé depuis Opéra-Comique, menaçant ruine, le gouvernement fit droit aux réclamations des comédiens, et leur fit construire celle que l'on voit encore sur le boulevard , entre les rues Favart et de Marivaux. Cette salle, commencée au mois de mars 178 1 ,

fut terminée en 1783 , et ouverte au public le 28 avril de la même année par la pièce intitulée : Thalie à la nouvelle salle. Depuis son origine, ce théâtre n'avait offert au public que des espèces de vaudevilles; en 1779, on essaya d'y jouer des pièces parlantes, et l'on débuta par la jolie comédie des Deux Billets. Les comédiens occupèrent cette salle jusqu'en 1797, que des circonstances impérieuses les forcèrent à se réunir à la troupe du même genre , établie dans une autre salle, rue Feydeau: cette dernière a été récemment démolie par cause d'utilité publique. L'Opéra-Comique occupa provisoirement une salle située sur la place du palais de la Bourse, en attendant l'achèvement de celle que l'on contruisait pour lui place Ventadour ; enfin ce théâtre a repris possession de son ancienne salle, rue Favart, où il est probable qu'il demeurera désormais: j'aurai occasion de reparler de ce théâtre éminemment national, et qui intéresse vivement la gloire de l'art musical.

J'ai rempli la tâche que je me suis imposée , et jetermine ici cetle esquisse historique de nos théâtres depuis leur origine , au temps de Philippe-le-Bel, et leur première création, par les clercs de la basoche , au treizième siècle, et dont j'ai suivi les développements, autant toutefois que cela m'a été possible , jusqu'au règne de Louis XVL De grandes perturbations ébranlèrent alors la société jusque dans ses fondements ; un état politique alarmant obligea le gouvernement à recourir à de grands moyens. L'assemblée des notables, convoquée par les ministres ouvrit ses séances le 22 février 1787 ; on lui déclara un emprunt total de un milliard six cent quarante-six millions, et Ton constata un déficit annuel de cent quarante millions dans les revenus de l'état.

Les ministres furent forcés, par les troubles qu'occasionna l'inefficacité de la réunion de 1786, d'appeler une seconde réunion des notables, qui s'assemblèrent le 6 novembre 1788. Ils s'occupèrent en même temps d'une grande ôoxivocation des états généraux, dont la session s'ouvrit le 5 mai 1789; les trois ordres devaient siéger et voter ensemble: les nobles et les prêtres s'y refusèrent. Le 17 juin , le tiers-état se constitua en assemblée nationale. Les membres de cette assemblée, exclus de la salle de leur réunion par la violence,

se rendirent au Jeu-de-Paume, à Versailles, et y firent le célèbre serment de ne se séparer qu'après avoir discuté, achevé et solidement établi une constitution. Le 22 du même mois, la majorité du clergé se réunit à eux dans l'église Saint-Louis. Le 23, il y eut séance royale, mais le ton hautain de la cour ne satisfit personne. On voulut dissoudre l'assemblée de vive force, et l'on fit, dans ce but, marcher trente mille hommes sur Paris. Le dimanche 12 juillet, l'insurrection commença à se manifester: le 14 juillet 1790, la Bastille fut prise par le peuple. Le 1" octobre 1791 , l'Assemblée Nationale , devenue Assemblée Constituante, ayant terminé la contitution, reçut l'acceptation libre de Louis XVï, ainsi que son serment verbal et écrit, termina sa longue session , et fut remplacée par l'Assemblée Législative. A cette dernière succéda, le 21 septembre 1792, la Convention Nationale : le reste nous est connu.

Je me suis arrêté un instant sur ce canevas de l'un des plus grands événements de notre histoire , par ce qu'il fait naître , ce me semble , une remarque importante 5 les bouleversements politiques , les révolutions, chacun le sait, ont constamment été le tombeau de la civilisation, des lumières, des sciences, des lettres, des arts, de la fortune comme de la prospérité publiques^ et cependant, par un contraste aussi étrange qu'inattendu, jamais plus de patriotisme, d'énergie, de grandes pensées , d'importantes et utiles créations, d'institutions réparatrices, de courage, de talents, d'industries diverses, de produits de toute nature dans les sciences et les arts, ne s'étaient simultanément développés et n'avaient porté la gloire de la France à un si haut degré de splendeur! Cette période volcanique, si féconde en événements et en résultats d'une immense portée, sera éternellement un sujet de profondes méditations pour les générations futures qui, tout en déplorant les calamités qu'elle déversa souvent sur la patrie , ne pourront s'empêcher d'admirer sa puissance et les pas de géant qu'elle a fait faire à l'esprit humain vers un avenir et une condition meilleurs.

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