‹ Histoire de la musique moderneChapitre 5 sur 109 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Les anciens de tous les pays, de tous les siècles, ont écrit sur la musique: car la musique est aussi ancienne que le monde. Ils ont été commentés, imités, souvent copiés probablement, par les modernes, principalement en Allemagne , puis en Angleterre, en France et en Italie-, je ne viens pas recommencer un travail, fruit de longues et pénibles recherches, et fait, je dois le croire, avec autant de conscience que de talent.

La musique moderne en France , ou , pour être plus exact , la musique moderne française, a eu ses détracteurs passionnés, ses enthousiastes fanatiques ; de ces deux dispositions d'esprit , aussi intolérantes et peut-être aussi irréfléchies l'une que l'autre, naquirent des discussions sans fin qui dégénérèrent promptement en querelles envenimées. Longtemps elles ont fait gémir la presse; mais, Tome I. 1

grâce au ciel! elles sont éteintes, oubliées depuis près d'un siècle, et ne se renouvelleront plus, du moins il faut Tespérer.

De cette guerre de plume qui a tant occupé et même affligé le monde musical, quel bien, quelle lumière, quelle amélioration est-il résulté pour l'art? Aucun que je sache. On peut raisonner juste quand on discute; dès que l'on dispute on ne raisonne plus, ou l'on raisonne mal, ce qui est pis encore.

Au milieu de cette foule d'écrits exaltant la musique antique que Ton connaît peu ou point , décriant la musique moderne que l'on ne comprend pas, ou fort peu, généralement parlant, l'histoire de la musique moderne (dans mon opinion) est une œuvre complètement à faire; c'est ce travail que j'entreprends, non que je me croie capable de le conduire à une fin satisfaisante et instructive; toutefois, j*aurai tenté de donner un salutaire exemple, et mes travaux, s'ils peuvent être utiles à celui qui fera un livre meilleur que le mien (chose facile sans aucun doute), ne seront pas entièrement perdus pour le bien de l'art. Je hasarde donc cette esquisse, ne fut-ce que pour éveiller l'attention et la sollicitude de quelque écrivain non moins courageux, mais plus habile, sur un sujet tout artistique, éminemment national et digne du plus haut intérêt.

L'Italie a eu des historiens pour les enfants de toutes les muses ; elle cite avec satisfaction son histoire des peintres, celle de Palestrina , celle de Benedetto Marcello , ces fondateurs des deux premières des quatre grandes écoles musicales dont s'enorgueillit ce pays. L'occasion s'offre ici de faire une remarque que je ne saurais laisser échapper. B. Marcello, noble vénitien, né en 1686, est regardé assez généralement comme le créateur de l'école vénitienne ; cependant, Zarlino, né au commencement du seizième siècle, l'avait précédé dans cette noble carrière où il avait répandu un assez vif éclat, et où il avait été devancé lui-même par Adrien Villaert, de Bruges, son maître. Il est juste, je pense, de restituer au compositeur flamand et à son élève Zarlino la part de gloire qui leur est légitimement due, et qui ne saurait obscurcir celle de l'illustre auteur des Psaumes, et de tant d'autres belles productions.

La France , à l'exception de quelques écrits didactiques estimés , n'a point encore vu de musicien assez patient, assez patriote, ou de littérateur assez versé dans les secrets de l'art musical , assez dévoué en même temps, pour qu'il se fit un devoir d'en écrire l'histoire^ et cependant, pourraient-ils dédaigner de faire servir leurs talents à l'illustration d'un art et des artistes qui honorent la patrie , et ajoutent un si vif éclat à sa gloire? C'est à dessein, qu'on le sache bien, que je recommande les artistes à leur habile burin, car, sans les artistes, que seraient les arts? une fiction, un mot vide de sens.

Je viens donc poser témérairement le pied sur la voie où je les convie à me suivre , et où je serai aussi promptement que facilement dépassé. Je n'irai point inconsidérément m'aventurer dans la controverse abandonnée de la supériorité des anciens ou des modernes; je m'explique bien , ce n'est point de l'histoire musicale des Grecs ou des Romains, etc., que je prétends m'occuper; je la respecte infiniment et n'ai rien à lui dire; mais je dois déclarer que je n'ai pas la rigide intention de me priver volontairement de ce qui a pu parvenir jusqu'à moi de lumières sur ces divers points, et qui me paraîtront propres à éclairer les différentes faces du sujet dont je m'occupe, et à servir de liaison à ce que je me propose d'écrire sur cette intéressante matière.

Je ne songe nullement, comme on le pense bien , à expliquer la musique grecque , les mille six cent-vingt signes de sa théorie , ses quinze modes, selon Alypius (1), ses deux grands systèmes, selon Pythagore, philosophe né au vi« siècle avant Jésus-Christ, à Samos , fondateur et chef de l'école dite d'Italie , lequel visita l'Egypte , la Phénicie, la Grèce entière, la Perse, l'Inde, l'Asie, la Chine même

(1) Alypius, celui dont il est ici question, était un philosophe d'Alexandrie, subtil dialecticien et contemporain deJamhliqu^, autre philosophe duiv« siècle, n y a eu deux 2iutres Alypius , dont l'un vivait avant Ptolémée: Il reste un fragment de son traité sur la musique ; l'autre fut évêque de Tagaste, en 411, et ami de saint Augustin. Il y eut aussi un autre Jamhliqueàe Syrie, qui composa, au ii« siècle, un roman en grec intitulé : Les Babyloniques, ou Amours de Rhodanès et de Sinonis. Depuis Ptolémée Soter, premier compagnon d'Alexandrele-Grand, jusqu'au ii« siècle , il y en eut 23 du même nom.

à ce que l'on croit, les Juifs et les Gaules, et finit par s'établir à Crotone, dans la grande Grèce 5 selon Aristoxène, autre philosophe qui vivait à Tarente l'an 324 avant J.-C, il écrivit les Eléments Harmonique, le plus ancien ouvrage sur la musique que l'on connaisse (voy. la Biograph. Univers.). Pour comprendre, pour expliquer leurs combinaisons, leurs calculs, leurs subtilités, il faudrait d'abord savoir tout ce que je ne sais pas , il faudrait que cela fut utile , et franchement je ne le crois pas^ puis ensuite il faudrait le vouloir.

Je le répète, c'est la musique moderne seulement, la musique harmonique , que je veux , s'il se peut , saisir à sa naissance , en son berceau , dont je veux suivre les progrès, celui de ses agents, leurs développements, depuis le premier siècle de l'ère chrétienne jusqu'à l'époque actuelle. Je me bornerai au modeste rôle de narrateur peut être intelligent, observateur, impartial autant qu'il est possible à l'humaine espèce, dépouillé, à ce que je crois, de la manie tant soit peu pédantesque, que j'ai eu souvent occasion de blâmer dans autrui, de donner au lecteur mon système, mes idées à la place des faits, de ceux au moins qu'il est permis de croire certains à travers l'obscurité des siècles, le silence , ou le désordre de l'histoire. Je m'abstiendrai de donner mes jugements comme règles de ceux du public éclairé, qui jugera les miens en dernier ressort. Enfin, je veux essayer une histoire sincère, instructive, qui intéresse le lecteur, le conduise à travers le grand labyrinthe des temps, et lui déroule le tableau des progrès successifs de cet art, si jeune encore parmi nous , si magnifique cependant, et qui, en deux siècles au plus , est arrivé au degré de splendeur où nous le voyons aujourd'hui. •

Je ne m'apesantirai pas sur la question de savoir s'il est plus naturel aux peuples de chanter que de parler, de parler que de chanter, de chanter sans parler, de parler sans chanter, ou de chanter en parlant-, je crois, sauf condamnation, que tout individu de l'espèce humaine, à quelque degré de perfectionnement que soit arrivé son intelligence, et qui a des larmes à répandre, peut, au moyen de la mémoire, de l'imitation, moyens sans lesquels (aidé

de la souplesse de ses organes physiques) il ne saurait formuler une idée, quelque simple qu'elle fût, ni même articuler un son appréciable, je crois, dis-je, que tout individu qui peut rire, pleurer, marcher, s'arrêter, suivant une affection quelconque ou une volonté variable, peut également parler et chanter. En définitive, je ne saurais dire si l'on a chanté avant de parler, mais je crois à peu près certain que l'on chante partout où l'on parle, où il y a des oiseaux et des hommes, et qu'il en a toujours été ainsi.

Parler, c'est exprimer ses idées, ses sensations, ses sentiments, ses besoins, par le moyen de la voix et d'un langage composé de sons conventionnels auxquels l'oreille s'habitue dès l'enfance^, et auxquels la bouche répond par une série de sons conventionnels aussi, qui expriment en résultat oui, ou non, en passant par les miUions de modifications que la pensée, l'opportunité 5 le sentiment peuvent leur faire subir. Chanter, c'est exprimer une partie au moins de ces mêmes affections de l'âme , sur un ton plus soutenu, plus appréciable, plus rhythmé, plus pénétrant, plus capable peut-être d'émouvoir, de toucher, d'attendrir, d'électriser le cœur, que le langage parlé.

Or, tous les peuples connus de la terre parlent et chantent: ceci a été affirmé par tant de philosophes, par tant de voyageurs, tant anciens que modernes, que le doute à cet égard n'est plus permis; s'il existe quelques exceptions, il faut croire qu'elles sont rares ou de bien peu de valeur, puisqu'elles n'ont été signalées par aucun écrivain ; pour moi, du moins, je déclare qu'elles me sont inconnues.

Toute espèce de chant est l'indice d'une disposition organique musicale instinctive, susceptible des perfectionnements que peuvent opérer la culture, la méthode et le travail. Le chant , par l'émission soutenue de la voix humaine , est , selon toutes les probabilités, de beaucoup antérieure à l'invention de quelque instrument que ce soit. Le but de tous les instruments connus est d'imiter et de se rapprocher le plus possible de la voix humaine: leur rôle dans tous les cas, est de l'accompagner sans l'étouffer ou la couvrir.

Toutes les races d'hommes, sans acception de couleur ou de patrie , sont douées d'une dose à peu près égale d'intelligence per-

fectible^ le climat, les lois, l'éducation, font les seules, ou du moins les plus grandes différences dans l'application , dont une foule de circonstances locales développent ou circonscrivent les résultats. Les Nègres, par exemple, auxquels tant d'esprits étroits n'accordent qu'avec répugnance le nom d'homme , et qui seraient peut-être moins maltraités par les noirs, s'ils étaient les plus forts, que ne le sont ceux-ci par les blancs, les Nègres apprennent facilement la musique , la danse , les armes , Téquitation , à jouer de la flûte, du violon^ qui donc aurait osé dire, il y a cent ans, qu'un siècle plus tard il y aurait un peuple de cette race (celui de Saint-Domingue) formant un état régulier, indépendant, ayant sa constitution, ses lois, son organisation sociale, et traitant d'égal à égal, sous le rapport moral au moins, avec les autres nations de la terre? Jusque-là, l'esclavage, l'habitude avaient amoindri leurs facultés condamnées à l'iijertie ; que leur a-t-il donc fallu pour sortir de cet état d'abjection immérité? Une volonté forte, soutenue, la liberté et l'éducation ; le secret de leur affranchissement est celui de l'affranchissement de la Grèce.

Mais , dira-t-on , ces indications générales , et vraies à beaucoup d'égards, ne concluent cependant rien de définitif. Je crois au contraire que ce qui peut être allégué à l'égard d'une race d'hommes quelconque, peut-être, sous certaines conditions, applicable à toutes les autres , en admettant , comme je l'ai fait par avance , toutes les différences que doivent apporter, dans la constitution d'esprit de l'espèce humaine , l'influence du sol sur lequel on a vu le jour, du soleil qui vous échauffe , des institutions civiles et particuhères par lesquelles on est régi.

La majeure partie de ces questions étant du domaine de la philosophie, sous les divers rapports de la statistique, de la physiologie, de la géographie, de l'économie pohtique, de l'histoire du monde , je ne me hasarderai pas plus avant sur ce terrain ^ je ne réserve qu'une seule de ces questions en raison du rapport immédiat que je lui crois avec le sujet sur lequel je me propose d'écrire. Cette question est celle de l'aptitude, de la disposition instinctive, plus ou moins heureuse , plus ou moins étendue dans son essor,

que je dois reconnaître dans la nation française : aptitude que je n'oserais affirmer avoir été toujours guidée par le bon goût , par le jugement le plus éclairé, mais qui existe cependant, et que je crois souverainement injuste de lui dénier comme on Ta fait avec acharnement pendant le dix-huitième siècle, attaquant à la fois avec aussi peu de bonne foi que de convenance , sa langue , sa poésie , son théâtre, son intelligence, son goût, son école et ses artistes.

Il est, de plus, fort essentiel de faire remarquer que : dans la pratique, la musique, telle qu'elle existe aujourd'hui, ne remonte pas à deux cents ans, au moment ou j'écris (1839), et que nous avons dix-huit siècles à examiner, à interroger derrière nous, pour arriver à connaître par quelles vicissitudes a dû passer l'art musical pour arriver au point de perfection où nous le voyons \ quel a été son berceau , quelles mains heureuses et savantes l'ont amené à cette puissance de moyens , à cette grandeur de conceptions , à cette magie d'exécution auxquelles nos aïeux supposeraient, je n'en doute point, que préside quelque puissance surnaturelle.

Je vais donc aborder le sujet que je me suis promis d'étudier, et exposer le résultat des recherches auxquelles j'ai dû me livrer dans les courts loisirs que laissent des devoirs imposés par la plus irrésistible de toutes les lois, pour arriver à la manifestation des opinions que je puis garantir, sinon comme les plus lucides, du moins comme les plus consciencieuses.

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