DES ORIGINES URIENNES OU CELTIQUES
Remontons rapidement la chaîne des siècles, et arrivons jusques à nos plus antiques aïeux les Uriens ou Celtes.
Il n'y a pas une nation sur la terre qui puisse croire et prouver avoir connu la musique avant les Uriens, Celtes ou Gaulois, puisqu*en admettant les calculs d'après le déluge , ils la connaissaient dès l'an 2140 du monde. Il s'agit ici de l'histoire, et non des histoires sur Moïse, Noë, Enos ou Enoch qui chanta les louanges de Dieu 130 ans après la création du monde. Bardus, cinquième roi des Celtes fonda des écoles de musique dont les maîtres étaient appelés Bardes, du nom de leur instituteur. Ces maîtres s'établirent d'abord à Montbard. Outre la harpe dont ils jouaient, ils se servaient duPsaltérion , et d'un autre instrument inconnu appelé viole. Les premières habitations des Druides , ou Bardes , furent , assuret-on, des espèces de villages situés près de la forêt de Dreux. La conquête des Gaules par les Romains commença Tan 3920 du monde; elle dura 25 ans, jusqu'à César qui la termina et divisa ce pays en 17 provinces gouvernées par des consuls et des généraux; ils conservèrent 500 ans cette conquête. C'est en 417 que Pharamond, fils de Marcomir, Franc d'origine, commença à secouer le joug des Romains; il affranchit une partie de la Gaule dont il se fit proclamer roi. Clovis, en 486, acheva cette grande œuvre. Depuis la conquête des Romains jusqu'au règne de Charlemagne, la musique, dans les Gaules, tomba dans un oubli presque complet: on ne s'occupait que de guerres. Elle reprit naissance dans les églises chrétiennes et dans les monastères. Suivant une opinion appuyée sur d'immenses recherches , puisées aux sources les plus respec-
tables , les plus authentiques , soutenues avec talent et capables de convaincre ou d'ébranler fortement les oppositions les plus opiniâtres, ces peuples, avant lesquels aucun nom de race d'homme ne se révèle à nous, suivant l'autorité que je cite (1), prirent naissance vers les vastes hauteurs des Pyrénées, ou montagnes incendiées, ainsi nommées à la suite de Timmense erhbrâsement des épaisses forêts qui couvraient la terre, embrasement, ajoute l'auteur, causé par le feu du ciel , par la foudre. Cet événement , en dégageant la terre , permit aux habitants qui végétaient et rampaient pour ainsi dire sous ces sombres voûtes de verdure, de jouir des bienfaits du jour, d'apercevoir le ciel, et d'admirer le soleil. Mais l'effroi dût être grand à l'aspect de ces arbres en feu , se consumant successivement par le contact qui fournissait un aliment à l'incendie. Tout s'enfuit d'abord 5 bientôt, l'un d'eux, plus intrépide que tous, plus curieux, se rapprocha, se rassura et sentit qu'à une certaine distance cet étrange phénomène avait une influence salutaire capable de soulager leur misère , dans la condition de nature primitive où ils se trouvaient tous alors ^ il appela ses compagnons , calma leur frayeur, les enhardit, et parvint à imaginer le moyen de conserver, de perpétuer ce bienfait du destin, lequel, dans les premiers moments de son apparition , leur avait causé de si grandes terreurs. Pour ne point encourir le reproche de donner quelque chose au hasard lorsque j'eusse pu mieux faire, je vais laisser parler le livre que je transcris textuellement: «Je conclus, dit l'auteur, que tous les pays « autrefois nommés Gaules, ou Celtiques, furent le théâtre de cette « mémorable révolution qui fit changer la face du monde. Les « Celtes, nos ancêtres, instruits sur l'étendue de leurs forces depuis «< qu'ils étaient réunis en corps et qu'ils connaissaient l'arme ter- « rible du feu dont ils étaient en possession, etc, {voy. page 74)... « furent donc les premiers cultivateurs, les premiers inventeurs « des arts, les fondateurs du premier empire et de la première « société. » Pag. 90 et 91, l'auteur affirme également que ces mêmes Celtes furent les inventeurs de toutes les langues et des caractères
(1) Origine des premières sociétés , 1 vol. A Amsterdam , 1770.
servant à l'écriture ^ mais il ajoute que : « la contemplation et Texer- « cice des sciences , des arts , étaient réservés aux ministres de la <« divinité, à ces prêtres nommés Druides, Emhages, Bardes (tiré du « mot celtique hard, qui veut dire chanteur)^ etc. Mais ceux-ci , «jaloux d'un privilège aussi glorieux, s'attribuèrent bientôt la « connaissance exclusive de toutes ces matières relevées, et se « gardèrent bien d'appeler le vulgaire à l'étude de ces hautes scien- « ces. » Et dans une note , entre mille toutes plus piquantes , plus instructives les unes que les autres, où il cite les auteurs latins Ammianus çXMlianus, il dit: «Toutes ces autorités prouvent que les « Celtes avaient des chroniques , que ces chroniques étaient en vers, « et que ces vers se chantaient. Un passage d'Eginard nous apprend « même que le recueil de ces anciens poèmes historiques existait « encore du temps de Charlemagne , que ce prince les écrivit de sa « main et les apprit par cœur. Il assure que ces poésies étaient « d'une excessive antiquité. Quelle perte pour l'histoire celtique! » Par ce qui vient d'être rapporté, on sera moins disposé peut-être à contester l'exactitude des opinions avancées par l'auteur. 11 prétend que les Bardes, ou chantres druides ou celtes, inventèrent la poésie, la musique, la lyre, que l'on attribue cependant à Mercure; mais il dit que Mercure est celte, parce que, dans son nom, se trouve la syllabe ur qui veut dire feu en langue celtique, et par conséquent se rattache au peuple primitif Urien, ou peuple du feu. Les Bardes, chez les anciens Celtes , ou Gaulois , nous dit un autre auteur non moins digne de foi, étaient poètes, musiciens, chanteurs, joueurs de harpe. Lorsqu'ils étaient envoyés en embassade pour quelque négociation , quelque traité , quelque alliance , ils ne se présentaient jamais que leur harpe à la main pour faire comprendre aux peuples qu'ils regardaient la musique comme le symbole de la paix et de la concorde. Ils inventèrent d'autres instruments , tels que le cor, le cornet, suivant la précédente autorité 5 on pense que ce cornet est dû à Thubal, fils de Japhet, l'un des trois fils de Noë: Japhet fut la source première de la race d'hommes qui peupla l'Europe. Ses premiers fils furent: Maddi , qui produisit les Mèdes, et Javan, ou Jon, d'où sont descendus les Joniens. Cham, second fils de Noë,
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peupla l'Afrique^ ses premiers successeurs furent: Misraïm, père des Egyptiens, et Chanaan^ qui peupla la terre de ce nom. Sem, premier fils de Noë, produisit Elam, chef des Elamites, Assur, père des Assyriens, Lud, celui des Lydiens, et Aranitès, dont la postérité n'est pas indiquée. Du nom de Thuhal vient celui de Tuba, que l'on traduit par le nom de Trompette, Ce Thuhal, dit l'historien Josèphe (cité par l'auteur de l'Origine des premières Sociétés, auquel j'ai emprunté une partie de ceci), était le symbole des peuples pasteurs qui se servaient de ces cors et cornets pour rappeler leurs troupeaux {voy. p. 106).
Je poursuis, puisant à la même source. Les anciens Celtes furent les inventeurs de la musique fondée sur une gamme septénaire composée de sept sons, auxquels ils donnèrent les noms d'ut, ré, mi, fa, sol, la, ut, il paraît qu'ils ne connaissaient ni de nom, ni d'intonation , la note si, qui ne fut inventée que vers la fin du seizième siècle, ce qui compléta la gamme que nous employons aujourd'hui ^ ce si fut généralement adopté et acheva de changer totalement le système musical des anciens (voy. p. 338). On remarquera sans doute comme une chose fort étrange que le hasard ait voulu que l'hymne de Saint Jean , auquel Gui d'Arezzo emprunta les noms de notes qu'il nous a légués, commençât, dans sa première partie, d'une manière ostensible et régulière par ces six syllabes celtes ut, ré, mi, fa, sol, la; celui qui écrivit cet hymne / connaissait-il ces noms antiques, et s'est-il fait un jeu de les appliquer symétriquement aux vers latins de sa première strophe? C'est ce que je ne saurais décider. Les Bardes inventèrent une lyre à sept cordes dont la plus grave se nommait Selène ou la Lune -, la seconde Hermès ou Mercure; la troisième Aphrodite, ou Vénus; la quatrième Elios, ou le Soleil -, la cinquième Ares, ou Mars -, la sixième Zeus, ou Jupiter; et la septième Chronos, ou Saturne: noms qu'elles portaient également au temps de Pythag or e{l).V auteur de VOrigine des premières Sociétés prétend ainsi que les noms ut, ré, mi, fa, sol,
(l) Ces sept noms alors seraient tirés de la langue celle, et auraient été introduits dans la langue grecque , qui , selon l'autorité sur laquelle je me fonde , aurait sa source dans la précédente.
la, ut, sont celtiques , et que la langue des Celtes , cette source première d'où sont sorties , sans aucune exception , toutes les autres langues , était presque toute monosyllabique: de plus, ces noms étaient ceux des sept principales planètes. Les Celtes furent les inventeurs d'une danse appelée danse des Curetés, ou gardiens du feu^ elle était accompagnée de chants et d'instruments 5 elle avait pour but d'empêcher les gardiens chargés de l'entretien du feu de s'endormir, dans la crainte qu'ils ne le laissassent éteindre. Le grand embrasement dont ils avaient été d'abord épouvantés, auquel ensuite ils s'étaient peu à peu accoutumés , avait dû leur faire pressentir une fin plus ou moins prochaine, en même temps qu'il leur avait révélé l'existence de ce précieux et terrible élément-, mais l'ignorance où ils étaient des moyens de le rallumer, lorsqu'il viendrait à cesser entièrement, leur lit comprendre la nécessité de le circonscrire dans un ou plusieurs lieux , de l'alimenter jour et nuit, et de commettre à sa garde des surveillants dont l'unique soin était de veiller constamment et d'empêcher qu'il ne s'éteignit. La danse des Curetés, que j'ai mentionnée plus haut, fut imaginée à cet effet, et s'est conservée traditionnellement sous le nom de danse pyrrhique (dont on attribue aussi l'invention à Pyrrhus, fils d'Achille, mais il faut croire que ce n'est pas de celle-là dont il s'agit ici), ou dRuse pyrénéenne , danse du feu. Il est affligeant d'être forcé de convenir qu'il ne reste rien de suffisant , de capable d'apporter un appui matériel à ces assertions, si ce ne sont les témoignages historiques sur lesquels eUes se fondent. Sous le rapport musical en particulier, je ne sais aucunes garanties de plus, surtout de plus anciennes à invoquer, que celles que je viens d'exposer brièvement et que l'on trouvera bien plus développées dans le livre même où je les ai puisées, accompagnées d'une quantité remarquable d'étymologies, de noms propres, de dates, de noms d'auteurs respectables, qui excitent sous mille rapports le plus vif intérêt, mais qui répandent en réalité peu de lumières sur le berceau de l'art , objet spécial de cet ouvrage.
Ainsi donc, en remontant, comme je l'ai annoncé d'abord, aux antiques Uriem , ou Celtes, aïeux des Gaulois et les nôtres, la
première notion qui se présente à notre observation, touchant le sujet dont je m'occupe , est celle qui nous est donnée sur les Bardes, ou Embages, ces poètes musiciens des temps les plus reculés. Une partie importante de leur ministère les obligeait à suivre l'armée ; elle consistait à perpétuer la tradition des grandes actions par leurs poésies, à chanter la valeur, les actions héroïques de leurs guerriers, comme à flétrir la mémoire des lâches et des déserteurs. En admettant comme incontestable l'assertion à'Eginard, ou Eginhard , cité précédemment, en supposant que le recueil des poésies des Bardes gaulois se soit conservé jusqu'au règne de Charlemagne, en 800, il esta peu près certain qu'il ne reste rien aujourd'hui d'écrit, d'authentique surtout, sur les verset principalement sur la musique de ces bardes du temps du Dieu Esus. Ils n'ont point eu d'Homère pour chanter une autre guerre de Troie , ils n'ont point eu de rapsodes pour propager par fragments les compositions de cet Homère celtique, non plus que de Pisistrate pour les recueillir et les léguer à la postérité. Tout ce qu'ils ont produit comme poètes, comme musiciens, ne peut donc plus être considéré par nous que comme d'heureuses improvisations , dont la tradition nous est parvenue par l'entremise des auteurs anciens qui l'ont reçue de leurs devanciers, et nous l'ont transmise dans ceux de leurs écrits auxquels le temps a permis de parvenir jusqu'à nous.
En effet, les Gaules étaient divisées en une certaine quantité d'états formant une espèce de confédération ; ces états étaient à peu près républicains, à peu près monarchiques, gouvernés par des ducs, tels qu' Amhiorix, au temps de Jules César. Les noms de Pharamond, duc des Francs, mort, à ce que l'on croit, en 421 ^ de Clodion, dit le Chevelu, second duc, ou roi des Francs-, de Mérovée., leur troisième roi, second fils de Clodion^ et le chef de la race appelée Mérovingienne; de Childéric^ quatrième roi des Francs, et père de Clovis, sont à peu près les seuls qui soient parvenus jusqu'à nous à travers l'obscurité profonde que tous les historiens s'accordent à reconnaître comme inhérente à cette époque si reculée de l'irruption des Francs dans les Gaules. Cette irruption est venue rompre la chaîne des temps, détruire les traditions et jeter sur le passé
comme sur un long avenir un voile impénétrable qui nous dérobe totalement la connaissance historique et exacte des choses.
Pour donner quelque régularité à mon travail , pour lui trouver un point de départ qui me parut logique et convenable, je me suis permis quelques excursions sur le domaine de l'histoire : on me le pardonnera , je l'espère; je me suis imposé la loi de ne parler que de ce qui me paraîtrait indispensable pour éclairer mes recherches et les renseignements qu'il m'a été possible de me procurer. Je crois donc avoir acquis la certitude que ce n'est point à cette période grossière et barbare de nos annales, si peu connues d'ailleurs, qu'il est permis de demander des instructions sur l'état des arts et sur la musique en particulier : à l'exception de ce que j'ai dit précédemment, tout est incertitude et chaos.