‹ Histoire de la musique moderneChapitre 53 sur 109 · SEIZIÈME SIÈCLE DE L'ÈRE CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

SEIZIÈME SIÈCLE DE L'ÈRE CHRÉTIENNE

D'un pas chancelant, embarrassé par le doute et l'incertitude ^ effrayé par l'obscurité, par l'absence du savoir et des mérites dont je suis mal pourvu , j'avance à pas lents et suis enfin parvenu jusqu'à ce seizième siècle; ce qui m'a paru vrai, ou du moins vraisemblable, je l'ai admis jusqu'ici sans hésiter; ce qui m'a semblé contradictoire , je l'ai discuté , j'ai fait mes efforts pour le concilier 5 ce que j'ai cru faux, ou sans utilité, je l'ai rejeté sans balancer. On pourra remarquer, je le sais, quelques répétitions, dans lesquelles je suis tombé forcément lorsque de nouveaux détails sont venus éclairer un même fait, ou que j'ai articulées volontairement lorsque j'ai cru nécessaire de rappeler à la mémoire un point fugitif, facile à oublier, et indispensable cependant à la haison et à l'intelligence des diverses parties du tout. Si je me suis permis en outre quelques digressions, quelques citations historiques, c'est que je les ai crues utiles à l'appCrî des raisonnements, ou du moins propres à jeter quelque agrément sur une narration longue, sèche parfois en raison de l'aridité de certaines parties de la matière et de la stérilité de certaines époques. Les charmes d'un style élégant, facile, toujours clair, auquel je n'ai certainement pas la prétention d'atteindre, aurait pu prêter un secours agréable et souvent nécessaire pour déguiser, ou combler les lacune!^ inévitahles qu'il m'a fallu franchir

sans autre soutien que mon zèle et le désir ardent de faire quelque chose d'instructif qui nous manquait, et Vlmtilut royal de France l'a positivement reconnu; ou au moins de préparer dans ce but quelques matériaux propres à être mis en œuvre par une main plus habile: mais il n'est pas en mon pouvoir de dépasser les bornes de ce vœu. Je vais donc reprendre la biographie fort abrégée des évoques de Rome que j'ai interrompue à la mort du pape Alexandre VI, arrivée, comme je l'ai dit, en 1503.

Pie ni lui succéda et mourut dans cette même année (1503). Il se nommait François Todeschini et était fils d'une sœur de Pie II: il cessa de vivre vingt-cinq jours après son élection. Ses vertus faisaient espérer l'oubU des crimes de son prédécesseur: cet espoir fut trompé. Pour punir Louis XH, protectean» déclaré du duc de Valentinois (César Borgia), fils du pape Alexandre VL il bannit tous les Français des états de l'Eglise. Jules II fut immédiatement élu, et jouit du pouvoir jusqu'en 1513, qu'il mourut. Son nom élait Julien de la Rovère. Il avait fait élire Pie III, et se fit nommer lui-même après sa mort. Jules II était befiiqueux; ambitieux et ingrat envers Louis XII, auquel il avait demandé des secours, et auquel il fit la guerre dès qu'il n'eut plus besoin de son appui; mais il fut battu par les Français, en 1511, à Bologne et à Ravennes. Deux ans après, il mourut, ayant accru de beaucoup, et par des moyens fort peu légitimes, l'influence du saint-siége. Léon X fut appelé à le remplacer, et cessa de vivre en 1521. Jean de Médicis était son nom, le lieu de sa naissance était Florence, et il fut nommé cardinal à l'âge de treize ans par Innocent VIII. Léon X était passionné pour les arts qu'il cultivait et dont il était le protecteur; il ternit sa gloire et celle de François P"" par le funeste concordat de 1515. C'est sous son règne que se vendirent le plus scandaleusement les indulgences dont le prix, destiné d'abord à faire la guerre aux Turcs, servit à couiinuer r église de Saint-Pierre, commencée par Jules H. C'est à cette même époque que prit naissance l'opposition de Martin Luther; ce fameux prédicateur finit par soustraire des populations entières au pouvoir de Rome, et réussit à les rendre à leur juste indépendance. Léon X mourut à 46 ans, Adrien VI, son successeur, décéda

en 1523; on le nommait Xrfnm Boyers; Utrecht Tavait vu naître, en 1459, dans une condition fort obscure: il fut cependant, et par le seul ascendant de son propre mérite, précepteur de Charles-Quint. Il s'attira un nombre infini d'ennemis parce qu'il entreprit de réformer les abus scandaleux de la cour de Rome.

Clément Vil le remplaça au pouvoir, qui lui fut enlevé par sa mort arrivée en 1534. Jules de Médicis était son nom. Il fut assiégé dans Rome par le connétable deRourbon, qui le fit prisonnier et renferma sept mois au château Saint-Ange. Clément VII augmenta la bibliothèque du Vatican d'un grand nombre d'ouvrages très précieux. Paul ni, que Ton nommait Alexandre Farnèse^ fut appelé au pouvoir à 68 ans. Son caractère fut conciliant avec tous les souverains , excepté avec le roi d'Angleterre. Jules III prit possession du saintsiége après Paul III, et le quitta à sa mort, arrivée en 1555. Jean Marie Giocchi était son nom: il n'emporta que fort peu d'estime pour ses moeurs et sa conduite.

Marcel //lui succéda, et mourut dans la même année (1555), vingtet-un jours après son élection. Il avait d'excellentes intentions qui le firent beaucoup regretter.

Paul IV prit alors les rênes du pouvoir, et les abandonna en 1559, qu'il mourut. Son nom était Jean Pierre Caraffa; il avait 80 ans lorsqu'il fut élu. Il employa ces quatre années de règne à corriger les abus*, mais il irrita les Romains par son intolérable avarice, à ce point qu'après sa mort on jeta sa statue dans le Tibre.

Pie IV s'assit sur la chaire de saint Pierre, après la mort de Paul IV, et mourut lui-même en 1565-, Jean Ange de Médicis était son nom. Il était né à Milan et était frère du marquis de Marignan, général au service de Charles-Quint. Il fit la guerre aux Turcs et était fort zélé pour la religion , mais il était aussi extrêmement vindicatif et cruel. Pie V, dont le nom était Michel Ghisleri, lui succéda et mourut en 1572. Il était né à Rosco, près d'Alexandrie-, il fut inquisiteur de la foi , grand inquisiteur , cardinal et pape. Sa sévérité envers les dissidents était cruelle et inflexible. Il fut cependant bienfaisant, ce qui n'empêcha pas le peuple de se réjouir publiquement, à sa mort, d'être délivré de son oppression ^ cela n'a pas empêché, non

plus, cent ans plus tard, d'en faire un saint. Grégoire XIII fut appelé à le remplacer, et quitta le pouvoir en 1585, qu'il cessa de vivre. Né à Bologne , il se nommait Hugues Buoncompagno. C'est lui qui fit faire des processions et frapper des médailles en réjouissance de l'épouvantable massacre de la Saint-Barthelemy , qui eut lieu en France au mois d'août sous le règne néfaste de Charles IX. On doit à Grégoire XIII la réforme du calendrier. Son successeur fut Sixte V appelé Sixte-Quint, qui abandonna le pouvoir en 1590, qu'il mourût. Félix Peretti étaiit son nom, la Marche d'Ancône sa patrie. Il joua la comédie avec tant d'art et de persévérance qu'il réunit, lors de rélection, tous les suffrages easa faveur, tant on était persuadé que cet homme, jadis si actif, si turbulent, si intrigant, si parfaitement détesté de ses condisciples , et que l'on voyait maintenant marchant à peine, courbé sur un bâton, accablé d'une feinte vieillesse et de maux simulés, n'avait que peu d'années à vivre, et ferait bientôt place à l'ambition de quelque autre : ce ne fut qu'à cette considération seule qu'il dut d'être élu à l'unanimité. A peine la décision du conclave fut -elle connue, qu'il jeta son bâton, se redressa, sortit de sa place et entonna le Te JDewm d'une voix si forte que toute la chapelle en retentit. Il administra les affaires de l'état avec vigueur et exactitude, fit construire des nwnuments à la fois utiles et luxueux, et laissa cependant cinq miUions de livres dans le trésor. Sa naissance était obscure à- ce point que, dans son enfance, à ce que l'on assure, il avait gardé les cochons, et avait été reçu par charité dans le couvent où il fit sa première éducation et où il n'avait d'abord été admis qu'en qualité de domestique ^ il justifia par anticipation l'étrange opinion que l'on prête à Zorns XIV, et que partagea depuis Ferdmand, roi deNaples, surnommé Nasone à cause de son énorme nez; tous deux ont prétendu: «qu'il n'y «avait qu'un prêtre qui pût se passer d'aïeux. » Un jour que Sixte- Quint se promenait avec quelquesprelats.de sa cour, il vit venir, du côté où il se trouvait, un troupeau de pourceaux^ s'adressant alors à ceux qui l'accompagnaient: «par ici, messieurs, leur dit-il, ran- « geons-nous , et prenons garde de nous mêler. » Il prévint ainsi adroitement la réflexion mahgne qu'aurait pu faire en cette rGn-

contre l'esprit de gens dont il savait bien au fond n'être point aimé. Il devait toutefois se mettre peu en souci de Topinion secrète qu'avaient de lui les familiers de la cour, sachant bien que:

Les courtisans sont des jetons; Leur valeur dépend de leur place :

Puissants, ce sont des millions, Et des zéros dans la disgrâce.

Sixte-Quint avait 69 ans lorsqu'il mourut.

Urbain Fil fut son successeur, et mourut dans cette même année 1590. Jean Baptiste Castagna était son nom : il cessa de vivre au bout de treize jours d'installation; il était digne d'être regretté et le fut effectivement. Grégoire XfF, nommé Nicolas Sfondrate, né à Crémone, prit la place d Urbain YII, et mourut de la gravelle au mois de juillet 1591. En si peu de temps, il excommunia Henri IF, roi de France, et parvint à dissiper entièrement, en faveur de la Ligue, les sommes amassées par l'économie de Sixte-Quint. Innocent IX, du nom de Antoine Fachinetti, succéda à Grégoire XIV, et ne gouverna l'état de l'Eglise que deux mois. Ses mœurs étaient pures; homme d'esprit, aimable et bienfaisant, on le regretta sincèrement: sa mort arriva le 30 décembre 1591. Clément VIII, son successeur: termina le seizième siècle, et commença le dix-septième, attendu qu'il ne cessa de vivre qu'en 1605. Il se nommait Byppolite Jldobrandini; c'était un homme fort savant, juste, pieux, et zélé protecteur du mérite; c'est ce pontife qui reçut V abjuration de Henri IF qw 1595; il contribua puissamment à la paix de Vervins en 1598, et reunit le duché de Ferrare aux étals romains. C'est de cette époque que datent les fameuses querelles sur la grâce, qui pendant deux siècles, troublèrent l'Eglise et le repos du monde chrétien.

Ainsi, depuis et y compris Alexandre VI, mort en 1503, jusqu'à Clément VIII, décédé en 1605, l'Eglise fut gouvernée, pendant le seizième siècle, par dix-huit papes lesquels habitèrent tous Rome.

La France avait pour souverain, au commencement de ce seizième siècle, Louis XII, soixante-et-onzième roi, lequel mourut en 1515; il eut pour successeurs François l" , décédé en 1547: Henri II, mort

en 1559^ François II, mort en 1560; Charles IX qui cessa de vivre en 1574; Henri III mort le 1" août 1589; et Henri /F, mort assassiné par les Jésuites le 14 mai 1610.

Nous allons voir la musique prendre un grand développement en France dans le cours de ce siècle sous quatre rapports différents; la composition, le chant, l'exécution instrumentale, et la confection des divers instruments. J'ajouterai d'abord quelques mots à ce que j'ai déjà dit sur Orlanda Lassus ; cet habile compositeur écrivit, entre autres, une messe qui fut portée au concile de Trente par le cardinal de Lorraine j ce qui fait présumer que ce prélat était musicien, ou du moins grand amateur et appréciateur éclairé de la musique. Que l'on ne s'étonne donc pas si j'ai soigneusement enregistré les noms d'un si grand nombre de personnes attachées à l'épiscopat ; c'est qu'en efïet depuis les pères de VEglise que j'ai cités, saint Ephrem, saint Ambroise, saint Grégoire, le moine d'Yorck Mcuin, le diacre de Metz Rotlan, jusqu'à nos jours, l'art musical a constamment compté parmi ses plus zélés protecteurs des personnes attachées à tous les rangs du sacerdoce, depuis la naissance du plain-chant^ du fleurtis ou chant sur le livre, jusqu'au Requiem de Mozart, depuis les premiers mystères joués par les premiers jongleurs, ou pèlerins, ou confrères de la Passion y jusques aux opéras de Gluck, de Mébul et de Berton. Et cependant, bien qu'il en doive coûter d'en convenir, il faut avouer que depuis Robert, fils et successeur de Hugues Gapet, chef de la troisième race de nos vo\s, jusqu'à Louis IX ^ on n'entendit pour ainsi dire plus parler de musique en France. La société des musiciens trouvères >, romanciers , chanter es ^ ménestrels , ménétriers , jongleurs , étant tombée en discrédit dans l'opinion pubUque et s'étant divisée, ces derniers changèrent leur profession en celle de comédiens spirituels; ils composèrent à leur usage des espèces de scènes tirées de l'Ecrit ure- Sainte, telles que la passion de J.-C, la résurrection de Lazare, la conversion de la Madeleine, etc., qu'ils vinrent jouera Paris comme des pèlerins revenants de la Terre-Sainte; c'est de là que date l'origine du théâtre en France, comme je l'ai longuement expliqué ailleurs. Il n'y avait alors que les maîtres de chapelle des rois et des cathédrales qui fussent quelque peu estimés. Depuis Louis IX jusqu'à

François /«% la musique* ne fut que très faiblement cultivée dans ce pays; ceci confirme ce qui a été dit antérieurement touchant la longue lacune signalée dans Thistoire de la musique depuis le douzième siècle jusqu'au quinzième.

Mais si le cardinal Riety^ neveu dq pape Sixte IV, fît construire à Iiome,en 1480, un théâtre mobile sur lequel il fit représenter une comédie sainte mêlée de musique, composée par Francesco Baverini ou Beverini, laquelle fut ensuite représentée devant le pape au château Saint-Ange, n*avons-nous pas le droit de lui opposer le cardinal Mazarm, ministre d*Anne d'Autriche et de Louis XIV, qui fit venir en France, vers 1645, la première troupe d'opéra italien que Ton eût vue à Paris? C'est après le départ de cette troupe que l'on conçut la pensée de composer en français des ouvrages semblables 5 on y ajouta des ballets dont Lulli écrivit les airs: c'est ce qui le fit connaître comme compositeur. Dans le même temps, Lambert t maître de musique du roi, excellent musicien, perfectionna la méthode de chant. On se rappelle que cette première tentative d'opéra se fit sous la direction de Cambert et de Vabbé Perrin-^ les poètes qui, ultérieurement, réussirent le mieux dans la composition des poèmes d'opéra furent Charpentier et Quinault. Cambert, Martin, Pordigel, ^oisse^, étaient d'habiles musiciens, à cette époque où Louis XIV fit faire un grand ballet dans lequel il dansa masquéj ces sortes de ballets étaient mêlés de danses et de paroles; celles de celui-ci étaient de Benserade , et la musique de Lambert et Lulli; les machines, les décors étaient du marquis de Sourdeac et de /a Grille^ fort bons machinistes de cette époque: ce ballet fut représenté au Louvre en 1663. Selon l'abbé Perrin, dont j'ai parlé plus haut, le Cantique des cantiques n'était autre chose qu'une pastorale composée par Salomon , et réellement représentée pour solenniser ses noces avec la fille de Pharaon-, l'invention des représentations théâtrales remonterait donc alors jusqu'awa? Heferewa^, • mais je ne hasarde cette opinion qu'avec réserve, car il pourrait se faire qu'elle rencontrât quelque contradicteur , comme le chevalier Stanislas de Bouf fiers, qui a nié positivement que le roi David eût jamais joué de la harpe et dansé devant l'Arche. On prétend que ces opéras italiens, dont j'ai déjà parlé , et que je^

citais tout-à-l'heure, ont été inventés à Venise -, ce qui paraît certain, c'est que l*essai tenté par le cardinal Riety, en 1480, fît naître, en 1485, ridée d'une comédie mêlée de ballets, intitulée: La Vérité errante, représentée à Venise pendant le carnaval de cette même année, et dont le sujet est assez original pour qu'on me sache peutêtre quelque gré d'en donner ici l'analyse. Dans un premier ballet paraissait le temps, dont la mission était d'expliquer au public le sujet de la pièce. Venaient ensuite un médecin et un apothicaire se réjouissant des maux qui affligeaient Tespèce humaine en les enrichissant, et de ce que la terre prenait soin découvrir leurs fautes^ la vérité, maltraitée par les gens de justice , toute estropiée, venait en pleurs implorer leurs secours; mais aussitôt qu'ils l'avaient reconnue, ils s'enfuyaient sans l'écouter. Un cavalier fanfaron paraissait ensuite et venait lui offrir de prendre sa défense -, mais il l'abandonnait dès qu'elle lui avait dit son nom. Un astrologue, suivi d'une troupe de philosophes, s'avançait alors, et s'éloignait rapidement sitôt qu'il savait devant qui il se trouvait. La première partie finissait par un ballet de villageois, lesquels venaient franchement au secours de la vérité. Dans la seconde partie, on voyait d'abord un marchand joyeux de ce que, pour devenir riche, il suffisait de faire deux ou trois fois banqueroute, et des'arranger ensuite avec ses créanciers- Un financier venait immédiatement, suivi d'un autre marchand qui voulait, mais en vain, lui vendre sa conscience comme une marchandise incommode, que le financier trouvait de mauvaise défaite et sur laquelle il n'y avait aucun bénéfice à faire; la vérité se présentait à eux, mais ni l'un ni l'autre ne voulait traiter avec elle en aucune manière, et tous deux s'éloignaient brusquement. Les femmes la fuyaient avec effroi comme leur plus mortelle ennemie. Enfin la muse théâtrale, la prenant en pitié, consentait à la recevoir, à la condition qu'elle la dégui-^ serait avec grâce et la ferait paraître dans ses représentations sous un masque, avec d'autres habits, une autre voix, un autre langage, d'autres manières et d'autres gestes. Une troupe de bouffons entrait alors, et la voyant ainsi déguisée, témoignaient leur joie de ce qu'elle était reçue parmi eux, dans un ballet très animé qui terminait le spectacle. Ce canevas de leur première pièce, formé de scènes déta-

chées, dans le genre de nos revues, était, comme on peut le voir , assez ingénieux et passablement satirique: on dirait que tous ces caractères sont tracés d'hier.

Je m'abstiendrai de parler du cardinal de Retz, attendu que ce prélat, fort peu connaisseur en quoi que ce soit, n'était très probablement nullement musicien ; c'est lui qui priait Ménage de lui enseigner à juger des bons vers, ce à quoi le savant bel-esprit de 1613 répondait: «dites toujours, monseigneur, que cela ne vaut rien: vous « ne vous tromperez guères. » Mais je ne dois point oublier le cardinal de Richelieu, fondateur de l'Académie Française, dont il voulut être le chef et dont il fut le protecteur. Né à Paris, en 1585, il mourut eu 1642. Je ne dirai rien de l'homme politique qui appartient à l'histoire des cours ; mais s'il ne fit rien pour la musique vers laquelle son génie avait moins d'entraînement, il fit beaucoup pour les lettres et pour les autres arts^ il fit bâtir deux belles salles de spectacle dans son palais Cardinal , aujourd'hui le palais royal, j'en ai déjà dit quelques mots •ailleurs^ et, bien qu'envieux du génie, des talents du grand Corneille, il n'en fut pas moins son appui. On avait alors une grande considération pour les artistes; cette considération se manifestait de plusieurs manières aussi utiles qu'honorables pour ceux qui en étaient l'objet. Eustache du Cauroy , par exemple, né près de Beauvais en 1549, chanoine de la Sainte-Chapelle de Paris et prieur d'une église de Provins, fut maître de chapelle de Charles IX, de Henri III, de Henri IV, et mourut en 1609, emportant avec lui le titre de prince des professeurs de musique: le cardinal Duperron a fait son épitaphe. Ducauroy a beaucoup écrit pour l'Eglise^ malheureusement il ne reste de ses œuvres qu'une messe à quatre voix pour l'office des morts. On regarde comme certain que presque tous nos noëls sont les airs qu'il composa pour un ballet représenté devant Charles IX. Claudin, après Ducauroy, fut maître de la musique de Henri IV, roi de France, né à Pau, en Béarn,au mois de décembre 1 553, d'Antoine deBourbon, roi de Navarre, et de Jeanne d'Albret; Henri IV monta sur le trône après la mort d'Henri III en 1589 ; on lui a faussement attribué la chanson de Charmante Gabrielk , que l'on croit être de Ducauroy, comme je l'ai déjà dit: d'ailleurs, Henri /K, assure-t-on, ne faisait aucun cas de la mu-

sique qu'il n'aimait point. Comme je le répète, les développements de l'art musical ne se bornèrent point à la composition, à l'exécution vocale et instrumentale , ils s'étendirent jusqu'à la fabrication des instruments. Parmi les facteurs en renom de cette époque, Jmati doit occuper une place distinguée. Amati perfectionna la construction des violons, des basses, des violes, dont l'élégance des formes, la douceur des sons, les font encore estimer aujourd'hui des amateurs pour les quatuors et l'accompagnement. Amati fit des violons, entre autres, de deux patrons différents; les premiers semblent aujourd'hui un peu petits^ ceux, appelés du grand patron, bien pîus rares , d'un volume de son plus considérable, sont aussi extrêmement recherchés, et d'un prix exorbitant^ ses violes, ou quinte, ou altos (ce qui est la même chose) sont d'une grande dimension , ont un fort beau son , mais sont un peu incommodes à jouer à cause de leur grand patron. Amati travailla pour la chapelle de nos rois, et pour celles des rois d'Espagne: on rencontre encore de ces instruments ornés des blasons fleurdelisés de ces deux couronnes, ainsi que de dorures et de peintures d'assez bon goût-, cet habile luthier, dont le nom était Nicolas, avait deux frères dont il était l'aîné; l'un se nommait Antoine, Tautre André; tous deux, sous la direction de Nicolas Amati, exerçaient la même profession: iV. Amati fut aussi le maître de Stradivarius, par lequel il fut surpassé; mais il avait été devancé par Gaspard Duiffoprugcar, célèbre luthier, né dans le Tyrol italien, dans le quinzième siècle-, François I" le décida par de grands avantages à venir se fixer en France où il fabriqua tout ce qui était nécessaire pour| le service de la musique du roi, et il mourut à Lyon dans un âge avancé, en 1620; d'autres facteurs de violons, de violes, de basses, dont les noms ne me sont pas parvenus, ont dû précéder ce dernier, puisque l'usage du violon remonte, comme on sait, à une très haute antiquité. Pour ne pas sortir du cercle du seizième siècle , je dirai seulement que messer Albert, fort habile violoniste de cette époque, fut ramené d'Italie par François P% et figurait avec distinction à sa chapelle en 1530. Dans ce temps-là les artistes de la chapelle du roi étaient encore appelés ménétriers. Il fallait donc indispensablement qu'il existât , antérieurement au règne dontje m'occupe, des luthiers,

des violons, et des maîtres pour enseigner à en jouer, ce qui dût précéder de beaucoup les Amati et Duiffoprugcar le tyrolien lui-même. Antoine Stradivarius, né à Crémone en 1670, surpassa son maître N. Amati, dont il fut le dernier et le plus célèbre élève: on croit qu'il mourut en 1728: Tépoque de la mort des Amatis^, qui furent les premiers luthiers de leur temps, n*est pas exactement connue. Stradivarius a prodigieusement produit, et cependant ses violons, ses basses sont d'un prix inabordable pour la plupart des artistes. Leurs formes larges et nobles, le fini de leur exécution, le volume et la pureté de leurs sons à toutes les positions, la beauté de leur vernis, dont la composition est encore une espèce de problème, la parfaite sécheresse du bois, qui avait, à ce que Ton assure, trois cents ans de coupe lorsque Stradivarius le mit en œuvre; toutes ces raisons réuniesontassuré pour longtemps encore une supériorité incontestable aux instruments sortis des mains ou des ateliers de Stradivarius sur ceux de tous sescontemporaius, rivaux ou successeurs : ceci soit dit sans que je prétende porter la plus légère atteinte au mérite reconnu et justement apprécié des luthiers modernes, parmi lesquels se distinguent éminemment MM. Thibaut, Gand, Chanot, et quelques autres. Stradivarius fut le maître de Joseph Guarnerius, né aussi à Crémone, et qui occupe le second rang après son maître: Pierre Guarnerius, frère du précédent, fut élève de Tun des Amati. Par quelques changements heureux qu'ils introduisirent dans la forme des violons, de leurs voûtes, ils parvinrent à se créer une manière à eux, et à donner un grand éclat au son de leurs instruments; néanmoins, la supério^ rite demeura constamment aux produits du ciseau de Stradivarius. Comme élèves, ou comme imitateurs, il se forma depuis un^ grande quantité de luthiers distingués en Italie, parmi lesquels on remarqua Maggini.^ Gagliani, Guadagnini, etquelquesautres. L'Aile^ magne a eu aussi d'excellents facteurs d'instruments à cordes, parmi lesquels on cite avec estime les noms de Steiner et de Clotz. Pendant que je m'occupe des instruments de musique , je signalerai le basson, dont l'invention est attribuée à un chanoine de Ferrare nommé Afranio; mais on ne sait pas de quelle époque date cette création. Le hautbois a été inventé en, 1630; mais on ne dit ni dans quel temps ^

ni dans quel lieu , ni par qui. La clarinette est attribuée à un nommé Denner, de Leipsick, en 1690. Il en est quelques autres dont je parlerai au fur et à mesure qu'ils se présenteront. Ducauroy, dont le nom revient sous mes yeux et duquel j'ai déjà parlé, n'est pas le seul qui ait composé des noëls; il en existe d'un nommé Barthelemi Aneau, qui a mis aussi en musique la quatrième églogue de Virgile. Les œuvres de ce compositeur français ont été imprimées à Lyon en 1539* L'usage d'avoir des maîtres de chapelle, des maîtres de musique , usage d'antique origine, comme je l'ai expliqué précédemment, était alors généralement répandu -, indépendamment des empereurs , des rois , des princes souverains, des papes, la plupart des grands seigneurs, et môme les particuliers riches , avaient à leur service des artistes compositeurs, chanteurs, exécutants généreusement rétribués, honorablement traités, et publiquement considérés: il n'est pas nécessaire de remonter jusqu'à Pépin -le-Bref pour établir la réalité de ces assertions. Jacques Arcadet, ou Arcadet-Gombert , fut maître de chapelle du cardinal de Lorraine, celui que Henri III fit assassiner, ainsi que le duc de Guise, avec lesquels il s'était reconcilié dans cette même année. Arcadet était français de naissance, et, à ce que l'on croit, picard; il a fait imprimer à Venise quelques livres de madrigaux: c'est tout ce que l'on sait sur ce compositeur. Henri III, fils de Henri II et de Catherine de Médicis, naquit à Fontainebleau, en septembre 1551 , et monta sur le tr6ne en 1574 , après la mort de Charles IX son frère. Il était très versé dans Vart musical. On assure que Charles IX et Henri III n'eurent aucun scrupule de se faire entendre, comme chanteurs probablement, dans plusieurs occasions et publiquement: Charles IX avait cela de plus de commun avec Néron. Henri III vint au monde un an après la mort de Constantin Dracosès, dernier empereur de Constantinople. Ce Dracosès était d'une grande bravoure ^ il soutint cinquante jours le siège de sa capitale contre Mahomet II, et fut tué par un soldat musulman , vers 1550.

La mode des madrigaux, dont j*ai dit déjà quelques mots, ne date, en Italie, que du seizième siècle, ce genre de composition est cependant beaucoup plus ancien, car les maîtres de l'école flamande y excellaient, entre autres Adrien Willaertj de Bruges, né au commen-

cernent de ce seizième siècle, lequel fut le véritable fondateur de récole vénitienne et le maître de Zarlino. Tous ces illustres maîtres jouirent constamment d'une haute considération , et cette considération, qui remonte jusqu'à l'antiquité la plus reculée, s'est soutenue jusques à la mort du fameux baron de Bagge, qui cessa de vivre dans les premiers jours de la révolution de 1789. Depuis, tout est bien changé, les arts sont devenus une marchandise livrée à la merci des entrepreneurs, et il n est si obscur parvenu qui ne se croie le droit de dire, comme ce fat de Versailles: «passez, mon cher, c'est un musicien!...» Il est bon de savoir, au surplus, que c'est à Boileau que s'adressait cette impertinence. Se trouvant à une porte des appartements de Versailles, où son mérite justement estimé par Louis XIV lui avait assuré un libre accès, il se rencontra en présence de deux hommes, dont l'un ne le connaissait pas et paraissait vouloir lui céder le passage: «passez, passez, marquis, lui dit le second, passez donc, c'est un poète » en ce cas, monsieur, reprit aussitôt Boileau , puisque les rangs sont connus, je passe. Il passa effectivement et fît fort bien. Le goût des arts a tellement décliné , s'est corrompu à ce point qu'on ne sait plus ce qu'il ne serait pas mieux de faire que de s'en occuper , surtout si l'on songe à faire fortune: les arts ne s'escomptent point à la Bourse, et on ne prête plus rien là-dessus; mais écartons ces tristes pensées, et continuons l'examen de Vétat de la musique pendant le seizième siècle. Un coup-d'œil jeté de temps en temps sur la situation de celle de nos voisins d'outre-monts me semble nécessaire, ne fut-ce que pour savoir quel usage ils ont fait de ce qu'ils ont appris des maîtres flamands , belges, et des nôtres. Un fait assez curieux mérite une mention que je lui offre ici avec empressement; il s'agit d'un drame composé par un moine augustin de Ferrare, nommé Argenti, mis en musique ipar Alphonse délia Viola, et représenté en 1567: ces deux auteurs marquent la véritable époque de la naissance de l'opéra en Italie; Josquin Baston^ savant contrapuntiste, né dans les Pays-Bas, vivait aussi dans le môme temps. Une autre circonstance conGrme cette assertion , et c'est la conviction où l'on est que les opéras 11 Satiro, et la Disperazione , du compositeur Emilio del Cavalière ^ représentes à Florence en 1590, sont les deux plus anciens ouvrages de ce

genre que Ton connaisse ; de là on infère que Cavalière est l'inventeur de cette espèce de composition ; je laisse le lecteur libre de discuter, d'adopter ou de rejeter cette opinion que je lui signale, mais que je n'ai nullement le projet de lui imposer.

A quelque temps de là, en 1575; on remarquait à la cour de Henri III , roi de France , un homme d'un très grand mérite , c'était Hector de Beaulieu, né en Limousin, lequel fut successivement maître de musique de la chambre du roi, organiste à Lectoure, attaché à une troupe de comédiens, prêtre catholique, et il mourut enfin (après avoir abjuré) ministre protestant, en l560, à Genève. Z?au/iew composa la musique des fûtes données par le roi à ToCcasion du mariage de la princesse de Lorraine , sœur de la reine , avec le duc de Joyeuse ; il avait pour associé un nommé Salmon , également au service de Henri III, et Jean Antoine de Baif, fils de l'abbé Lazare de Baïf^ conseiller d'état et embassadeur sous François P^ /. A. Baïf naquit à Venise en 1532, et se voua à la poésie: il était aussi très bon musicien, et j'acquiers la certitude que c'est lui qui fonda la première académie de musique et do poésie , et que c'est à lui que l'on doit la formation , l'organisation des premiers concerts donnés en France et môme en Europe. Il formait ses réunions dans la maison de son père, au faubourg Saint-Marcel-, Charles IX assistait k ces assemblées régulièrement une fois par semaine avec toute sa cour. Tous les musiciens étrangers, arrivantà Paris, sollicitaient la faveur de se faire entendre aux concerts de Baïf. Ce fut lui aussi, à ce qu'assure l'auteur Sainte- Marthe, qui, le premier, composa avec ^Ronsard, son ami intime et son collaborateur, une comédie en vers français qu'il fit jouer devant Charles IX/en 1567, à l'hôtel deCluny , prèsdu monastère des Mathurins-Saint- Jacques. Baïf mourut, et les guerres civiles de ces temps de malheurs dispersèrent les éléments de ces réunions. La musique avait repris quelque faveur, quelque considération aux fêtes du mariage de Marguerite de Lorraine, belle-sœur de Henri III, avec son favori le duc de Joyeuse. Ces noces durèrent quinze jours, au château de Moutier, et coûtèrent quatre millions. Baïf et Bonsard composèrent des paroles pour ces fêtes ; Beaulieu et Salmon en flrent la musique et eurent chacun un présent de deux mille ccus. Les déco-

rations furent faites par Jacques Patin, peintre du roi; tous les musiciens furent habillés aux frais du roi* La comédie française, comme on peut le croire, n'avait pas encore alors une grande consistance; tes premières lettres patentes ^ suivant le journal de Henri IH, par V Etoile , sont de 1577, et furent accordées par ce roi à une troupe de comédiens italiens qui vinrent s'établir à Thôtel de Bourbon. En 1558 tes comédiens français avaient été bannis de Paris par arrêt du parlement; les Italiens ne furent admis en France que parce que les fêtes du mariage de Marguerite de Lorraine avaient fait naître à Paris le goût de ce genre déplaisir; ces fêtes furent suivies d'un ballet comique dont les paroles étaient d'un nommé Lachenaye, et la musique de Beaulieu et Salmon* La reine, à son tour, donna au Louvre une superbe fête, dont Claudin, le meilleur musicien de son temps, fit la musique, et dont les airs de danse furent composés par Baltazarini dit Beaujoyeux, que la reine avait fait venir d'Italie avec d'autres musiciens, dont il était le chef; ce Baltazarini était en même temps maître de ballets fort ingénieux, et l'un des meilleurs violonistes de l'Europe : ce ballet eut un succès prodigieux. On était dans l'usage, en ce temps-là, comme je l'ai fait remarquer, de mêler des paroles et même du chant à l'action des ballets : c'est probablement de cet usage qu'est né notre grand opéra français, où l'action dramatique prit la première place , et où les ballets ne furent plus qu'accessoires; de ces ballets on vit sortir encore une autre combinaison, connue aujourd'hui sous le nom de hallets-pantomimes. Les sujets de ces derniers se traitaient de la même manière et aussi régulièrement que toute autre composition dramatique, avec cette différence que tout s'exprimait par gestes, sans aucune parole , sans toutefois que la danse en fût exclue ; la musique était l'accompagnement nécessaire de ces poèmes mis en action par la pantomime. Tels furent les beaux ballets de MM. ISoverre, Gardel, Milon, et plusieurs autres, desquels fut enrichie la scène de l'Académie royale de Musique pendant le dix-huitième siècle , le commencement du dix-neuvième, et que Ton regrette vivement de n'y plus voir.

Dès l'année 1585, il se forma des corps de musique dans diverses églises , à l'imitation de ceux que nos rois avaient toujours entre-

tenus à leur service , et de celui que Baïf était parvenu à réunir dans sa maison. C'est aux processions de la confrérie des Pénitents, établies par Henri III, et auxquelles il assistait fort dévotement, que commença à s'introduire en France la musique chorale, c'est-àdire à plusieurs parties, exécutée par des voix seulement sans aucun accompagnement. De Henri III , jusqu'à la fin du règne de Henri IV, il n'y a rien d'intéressant à rapporter à l'égard de la musique. Henri IV, assure-t-on, ne l'aimait point et n'en faisait aucun cas; Marie de Médicis, sa femme, l'aimait au contraire beaucoup, et peutêtre un peu trop un nommé Coniny, maître de musique de sa chambre... Henri II, mari de Catherine de Médicis ^ mourut, comme on sait, d'un coup de lance qu'il reçut dans l'œil , en un tournoi, de la main du seigneur de Montgomery ; mais peu de personnes savent probablement que les premiers tournois ont été inventés par l'empereur de Constantinople Manuel Comnène, qui régnait en 1143, pour divertir sa cour. Henri II naquit à Saint-Germain, en mars 1518, de François I" et de Claude de France; il épousa Catherine de Médicis en 1533, et monta sur le trône en 1547: Henri II était très bon musicien. Un ambassadeur turc, qui assistait au tournoi où ce roi fut mortellement blessé, ne put s'empêcher de dire: «si c'est pour tout «de bon, c'est trop peu, mais si ce n'est qu'un jeu, c'est beaucoup «trop. » Depuis le mois de février 1552, sous le règne de ce même roi Henri H, jusqu'en octobre 1765, six individus de la même famille et du nom de Ballard, obtinrent, de père en fils, par lettrespatentes, le privilège exclusif d'imprimeurs de la musique de la chapelle, de la chambre et des menus-plaisirs du roi: c'est-à-dire pendant un espace de 213 ans. C'est en l'année 1600 qu'il fut fait mention de la viola da gamba, espèce de viole plus grande que nos altos , ou de basse plus petite que les nôtres , montée de sept , ou six cordes. Cet instrument se tenait entre les jambes , de la main gauche, et se jouait de la main droite avec un archet. C'est sans doute le même que depuis on a nommé basse-de-viole , dont personne ne joue plus, que personne ne connaît plus, excepté peut-être M. Raoul, magistrat du plus grand mérite et grand amateur de musique. Cet instrument était fort estimé à l'époque que je viens de signaler; un

TOUB II. 0

nommé Coperario, anglais de naissance, en jouait fort bien et fut

choisi par Jacques /", roi d'Angleterre, pour enseigner la musique à

ses enfants, ainsi qu'à se servir de cet instrument. Baïf, dont j'ai

déjà parlé , ainsi qu'un sieur de Courville, furent nommés en 1570 ,

par Charles IX, organisateurs et inspecteurs d'une sorte d'Académie

française, qui avait pour mission le perfectionnement de la langue

française et le rétablissement, si la chose eût été possible, du

rhythme grec et de celui des Romains; mais on prétend que Baïf

nuisit plus qu'il ne contribua aux 'progrès de notre langue , à cause

de la bizarrerie de son ortographe. Comme Charles IX, Erich XIII,

roi de Suède en 1560, avait un goût prédominant pour la musique;

il était de plus compositeur, et il a écrit à quatre voix la musique de

plusieurs cantiques latins, entre autres celui qui commence par ces

mots: In te Domine speravi , etc. Pierre Ronsard^ poète français, né

dans le Vendômois en 1524, était Tami et l'associé de Baïf, le favori

de Charles IX, qui le voulait sans cesse auprès de lui; ce poète était

roracle de la cour et de la ville; il savait plusieurs langues, était

fort érudit, écrivit quelques bons ouvrages; mais il était, disent les

biographes, d'une insupportable vanité à l'égard de sa naissance, de

ses nombreuses maîtresses et de ses vers : c'était un lion de l'époque ,

moins les gants jaunes , plus la politesse, l'instruction et le mérite.

Il fut porté aux nues de son vivant, et tomba dans un profond

mépris après sa mort: ce qui a fait dire à juste titre qu'il n'avait

mérité ni l'exagération de son élévation , ni la rigueur de sa chute.

Elisabeth, reine d'Angleterre, qui mourut en 1603, à 69 ans, voulut,

assure-t-on , entendre toute sa musique au moment de sa mort , et

récouta fort paisiblement jusqu'à l'instant où elle rendit le dernier

soupir. Charles-Quint était fort bon musicien , homme de goût et

de discernement; il abdiqua sa double couronne pour se faire

moine, et en quelque sorte horloger, car j'ai vu quelque part qu'il

avait dans son couvent de Saint-Just, en Estramadure , la fantaisie

de posséder dans ses appartements une grande quantité de pendules

qu'il s'appliquait sans cesse à faire marcher ensemble; mais n'ayant

pu y parvenir^ malgré tous ses soins, il s'écria un jour, dans un

mouvement d'impatience: «comment un homme est-il assez fou

«pour prétendre régler à lui seul toutes les parties d'un grand « empire , lorsqu'il est démontré qu'il est presque impossible de faire «marcher régulièrement ensemble une vingtaine d'horloges !» Il y avait probablement plus de dépit que de sincérité dans cette exclamation toute philosophique: si toutefois elle lui est jamais échappée. 11 mourut le 21 septembre 1558. J'abandonne les grandeurs et le trône, où j'aurai cependant occasion de remonter, pour m'occuper d'un homme de modeste condition, obscur ouvrier, qui, après avoiï été longtemps tonnelier à Amiens, trouva, à force de recherches, le moyen de perfectionner le mécanisme de l'orgue: avant cette époque, il était extrêmement défectueux 5 cet ingénieux artisan se nommait Dallery: on ne sait pas au juste en quel temps il vécut ni celui de sa mort ^ mais, bien qu'il n'ait certainementpas amené l'orgue au point de puissance où il est aujourd'hui , on ne lui doit pas moins de reconnaissance pour les améliorations que son génie inventif à su y introduire. La fin du seizième siècle a vu naître une famille très distinguée d'organistes, de clavecinistes, de harpistes, de chanteurs, de compositeurs, qui ne compte pas moins, de nos jours, de treize personnes des deux sexes , dignes par leurs talents variés et profonds d'honorer la France qui est leur patrie : cette famille est celle des Couperins. Trois frères , nés à Chaume-en-Brie, furent la souche de cette famille , dont le dernier rejeton , mademoiselle Céleste Couperin, existe probablement encore, et annonçait, dès sa jeunesse, qu'elle serait digne un jour du nom qu'elle portait.

J'ai déjà dit que la théorie musicale ne fut décidément fixée que lorsqu'un bon système de tonalité eut été organisé , et que l'harmonie, soumise aux mêmes intermittences d'innovations, d'écarts, d'incertitudes, d'obscurité , d'arbitraire, eut pris une assiette régulière^ ces résultats ne purent être obtenus que lorsque cette tonalité eut été systématisée et constituée d'une manière positive et invariable; ceci se prouve naturellement par de certaines révélations, que je m'empresserai de reproduire toutes les fois qu'elles se présenteront à mes regards. Je dénoncerai sans détour au lecteur la tentative de René Descartes, né en Tourraine, en mars 1596, qui

prétendit faire passer la tierce majeure pour une consonnance parfaite. Cette étrange idée, qui n'eut point de suite, prouve qu'il régnait encore en ce temps beaucoup de tergiversations sur la nature même des intervalles ^ on en doit conclure que les autres parties de la science n'étaient pas encore fondées sur des bases mieux définies, mieux arrêtées, et que le sentiment, l'instinct musical étaient à peu près les seuls guides que l'on consultât et que Ton suivît. Pour prendre en quelque sorte cet instinct sur le fait, il serait curieux de consulter le recueil de Danseries, imprimé chez Duchemin, en 1564, contenant le chant des branles communs, gais de Bourgogne , de Champagne , de Malthe, d'Ecosse , de Poitou, des sahots , de la guerre, des gaillardes, ballets, basses danses, allemandes , hauberrois, voiles, etc., par Jean d'Estrée: cela serait à la fois piquant et instructif. Il est fâcheux que l'on ne puisse consulter les ouvrages publiés par Hermann Finch , qui vivait à Wurtemberg vers 1557 5 ceux qu'il a fait imprimer sont devenus introuvables, ceux qu'il avait promis n'ont point paru, attendu qu'il est mort avant de les écrire. Le premier chapitre de l'un de ceux qui ont vu le jour avait rapport aux premiers inventeurs de la musique. Selon l'opinion de Cœlius , qu'il cite, et de Josèphe, ainsi que des écrivains sacrés, le premier inventeur fut d'abord Jubal, fils de Lameck, qui en inscrivit, avant le déluge, les éléments sur deux tables, l'une de marbre, l'autre de briques, ce qui prouve qu'avant le déluge on était beaucoup plus savant, pins intelligent qu'on ne le fut pendant fort longtemps après, puisque l'on savait extraire le marbre des profondes carrières où il est ordinairement enfoui , que l'on connaissait la fabrication des outils d'acier avec lesquels on le façonnait en tables polies sur lesquelles on savait aussi graver, au moyens des poinçons, des burins indispensables à cet effet et que l'on possédait également, ce qui rendait l'inscription plus durable et la mettait à l'abri de tout accident éventuel. Que de choses nous révèle cette histoire! et que l'on avait de science avant le déluge!!.,. On savait de plus fabriquer des briques , et cette fabrication n'est pas sans quelques procédés ingénieux, sans quelques difficultés à vaincre ; il fallait en outre que l'on sût composer un mastic assez solide, assez durable, pour

joindre ensemble un nombre suffisant de briques pour former une table de la grandeur nécessaire à Tinsertion des principes de la musique. On devait connaître le fer, les moyens de l'extraire des mines, d'en confectionner des instruments propres à entamer le marbre et la brique, sans quoi il eût été impossible de graver sur ces matières d'une dureté bien positive et bien connue. En vérité c'est une civilisation tout entière que le déluge nous à ravie , car , avant cette catastrophe, on parlait sans aucun doute une langue quelconque, et l'on savait lire, écrire, et la musique. Il est bien affligeant que l'on n'ait retrouvé aucun vestige de ces deux tables, on aurait su dans quelle langue on écrivait... je veux dire en quel dialecte on gravait dans ce temps-là , quels étaient les caractères de l'alphabet en usage alors ^ aucune de ces belles choses ne s'étant jamais vue, nous en sommes réduits à la plus complète ignorance , au doute, ou à la foi. Ce Cœlius dit aussi que Juhal transmit aux hommes la connaissance de la cythare et de l'orgue. Je rappelerai ici ce que j'ai dit ailleurs , et je demanderai bien humblement s'il ne serait pas possible que Juhal et Thuhal ne fussent qu'un seul et même personnage , et que Japhet ainsi que Lameck ne fussent également identiques, et induement placés alors à des époques différentes , avec altération des noms , par suite de la confusion qui a été la conséquence forcée d'un temps presque inconnu sur lequel il ne reste que de vagues et fabuleuses traditions , attendu que l'on ne savait ni lire ni écrire après le déluge, et encore bien moins avant, je crois, et qu'ainsi on n'a rien pu nous transmettre de positif à cet égard. Le véritable inventeur de la musique, comme de cent autres choses , est inconnu. J'ai indiqué celui auquel on l'attribue. Homère semble la regarder comme un don des dieux mêmes, puisqu'il nous représente Apollon jouant de la cythare^ d'autres en ont fait honneur à Orphée , à Linus, à Cadmus, à Amphion, à Pythagore, et avant tous à Mercure. La naissance si obscure de cet art, dont le berceau se perd dans les brouillards nébuleux de l'antiquité , nous force à franchir l'océan des siècles et à chercher dans un temps plus rapproché de nous , plus matériellement histo-

rique, sinon les premiers inventeurs de la musique, du moins ceux qui, les premiers, lui ont donné un commencement de forme, de doctrine , une marche et un système. Parmi les modernes , le premier nom qui se présente est, à ce que l'on assure , celui de Henri Finck; le second, celui deJosquin Deprez, qui vivait vers 1480, et que Ton appelait le père des musiciens; dans le même temps on a remarqué ceux de Okenheim, de Bromel, et de quelques autres, soit avant, soit après Josquin. Le plus intéressant de tous, suivant l'opinion deHermann Finck, fut celui de Nicolas Gombert, élève de Josquin, qui a ouvert à tous ceux qui lui ont succédé le chemin de l'art musical dans toutes ses ramifications ^ on se souviendra sans peine que tous les noms que j'ai retracés précédemment sont flamands, belges ou français. La famille des Couperins, que j'ai citée plus haut, n'est pas la seule qui ait donné à la France d'excellents musiciens et de bons organistes: celui de la musique de Louis XIII jouissait d'une grande réputation et la méritait dans son temps: il se nommait Forme. Les savants de cette époque s'occupaient de la musique avec autant de zèle et d'affection que les philosophes de l'antiquité \ Galilée, de Pise en Toscane, père du philosophe si indignement persécuté, publia en 1581 un ouvrage sur la musique des anciens qu'il avait beaucoup étudiée, au milieu de ses grandes découvertes, de ses heureuses inventions, et entre autres celle du télescope, inconnu avant lui , et qu'il fit avec un tuyau d'orgue dans lequel il mit des verres; il affirme dans cet ouvrage que l'usage de battre la mesure est due aux moines, qui se servaient de ce moyen pour régler la marche de leurs chœurs; j'ai longuement discouru sur ce point dans les chapitres précédents, et je crois cette question éclaircie : je n'y reviendrai donc pas. Il prétend aussi que les Arabes sont les inventeurs du monocorde; il se pourrait en effet que Pythagore, durant ses voyages , eût eu quelques rapports avec des savants de cette nation en Egypte, ou au moins avec quelque philosophe tenant d'eux cette invention, et auquel le voyageur grec l'aurait empruntée, ou adroitement dérobée ; mais ceci n'est qu'une simple conjecture sur laquelle je n'insiste pas autrement. Un mot encore

sur le monocorde. Commençons par bien établir que ce que l'on entend par accord, ou triade, est la réunion des trois sons principaux d'une gamme quelconque, savoir: la tonique, la tierce et la quinte, auxquelles on ajoute l'octave aiguë pour compléter Taccord parfait à quatre parties, comme par exemple : ut, mi, sol, ut, dont la triade est ut, mi, sol. Il est donc bien entendu que plusieurs sons choisis, commeceuxque je viens d'indiquer, résonnant ensemble , forment un tout harmonique ^ une triade, un accord parfait.

Suivant un système assez logique, il n'existe qu'un seul accord , lequel contient tous les autres. D'après ce système , cet accord est formé des premiers produits du corps sonore, ou des premières divisions du monocorde de Pythagore , dont voici les résultats : 1" Une corde, d'une dimension quelconque, tendue sur deux chevalets placés à ses deux extrémités, donne, par le moyen d'un archet, ou du pincement d'un seul doigt, la résonnance (je suppose) ÔluI ; 2° au moyen d'un chevalet mobile, gUssant à volonté sous ce monocorde^ sa moitié donne un w^ à l'octave au-dessus du premier, 3° son tiers donne sol à la douzième ; 4° son quart donne ut à la double octave^ b^ son cinquième donne un mi à la dix-septième; 6* son sixième donne un sol à l'octave du tiers; 7^ son septième donne un si b» à la vingt-neuvième; 8° son huitième donne un ut à la triple octave; 9° son neuvième donne un ré à la vingt troisième. Ainsi, en partant du quart delà corde,'Qu de la double octave du premier son, on trouve en progression de tierces l'accord ut, mi, sol, si \>, ré; en commençant cette opération à la triple octave, qui est la huitième partie de la corde, et laissant de côté les sons intermédiaires, on obtient l'accord de ut^ mi, sol, sib, réb; qui est le même que le précédent, dans le mode mineur. Cet accord renferme alors tous les accords primordiaux , usités dans le système actuel d'harmonie, savoir: accord parfait majeur, ut , mi, sol, ut. Accord partait mineur, sol, sib, ré, soi. Accord parfait de quinte diminuée, mi, sol, sib, mi. Accord de septième dominante, ut, mi, sol, sib. Accord de septième de sensible , mi, sol, si b, ré. Accord de septième diminuée, mi, sol, si b , réb. Accord de neuvième majeure domi-f

nante, M/, mi, sol, si \>, ré. Accord de neuvième mineure dominante, ut, mi, sol, sib, reb. Ces accords (suivant le système que je viens d'exposer) et leurs renversements, sont les seuls que Ton puisse attaquer sans préparation. J'ai fait connaître, de ce système, ce qui est parvenu à ma connaissance.

J'ajouterai à ce qui vient d'être exposé les renseignements suivants.

Toutes les expériences propres à déterminer les lois destinées à régulariser la théorie des sons ont été faites par M. Savart, savant justement célèbre: il est vrai de dire que les voies avaient été lumineusement préparées par les travaux de Sauveur, de l'Académie des Sciences , et maître du duc d'Orléans , régent pendant la minorité de Louis XV.

Il ne sera pas sans intérêt de dire quelle est la différence existant entre les diapasons des grands théâtres de France : c^ est-à-dire de Paris. Le la de l'orchestre du TJiéâtre Italien est le produit de 212 vibrations par seconde; celui de V Opéra-Comique donne 214 vibrations 5 celui de V Académie royale de Musique en donne 216; le la de VOpéra de Berlin donne 219 vibrations par seconde. Ces résultats sont officiels-, ainsi, le la du Théâtre Italien est le plus bas, celui de V Académie royale de Musique le plus haut des théâtres royaux de Paris: ce dernier est encore surpassé par celui de Berlin, le plus aigu de tous, puisqu'il est le produit du plus grand nombre de vibrations par seconde. Malheureusement, ces diapasons varient en plus ou en moins, soit pour obtenir, au gré des chefs d'orchestres, plus ou moins d'éclat dans la résonnance des instruments , soit pour condescendre aux caprices ou à la faiblesse des chanteurs, soit aussi quelquefois par hasard. Ainsi, à l'heure où j'écris, par exemple, l'orchestre de l'Opéra-Comique se trouve sensiblement plus haut que celui de l'Académie royale de Musique, par suite sans doute de l'une de ses altérations arbitraires et imprévues que je signalais à l'instant, et en désaccord avec les proportions de sonorité que j'ai énoncées plus haut. Les sons produits par les instruments ne sont pas les seuls soumis à l'analyse par l'observation

attentive des savants, d'abord ils ont reconnu qu'au-dessous de quatre vibrations par seconde , aucun organe humain ne peut articuler aucun son, et qu'au-dessus de mille vibrations, également par seconde , il n'existe plus de son quelconque appréciable. Les limites ordinaires des voix d'hommes sont de 96 à 240 vibrations par secondes , celles des voix de femmes de 288 à 856 vibrations : espèce de va-et-vient produit par l'air fortement poussé contre le corps que l'on veut faire résonner, et que Ton est parvenu à soumettre à l'appréciation la plus exacte du calcul^ ce calcul, dit-on, s'est étendu à ce point de pouvoir préciser le nombre des battements des ailes d'une mouche: je cite ce fait, qui m'a été communiqué par des autorités respectables -, mais je ne suis point en demeure de le garantir. Il est à remarquer qu'anciennement il n'eut pas été possible de distinguer aucun son à moins de 32 vibrations par seconde.

Je reviens aux renseignements physiques qui m'ont été fourni sur la résonnance du corps sonore. L'w^ grave à vide du violoncelle, par exemple, donne dans sa totahté , l'w^ ; les -|- de la corde, au moyen du premier doigt posé sur cette première corde , donnent le ré, les -|- de la corde donnent le mi; les -|- donnent le fa; les -j donnent le sol; les -|- donnent le la; les -^ donnent le si; la -|- 5 oii la moitié, donne Voctave du premier son , de Vut à vide enfin : en admettant que le sonomètre, ou monocorde, ou ïut à vide soit soumis au même degré de tension.

La figure suivante représente une corde tendue , donnant pour résonnance première et naturelle Vut; je suppose les divisions exactes , réelles et nécessaires pour opérer la gamme de la première octave contenue dans cette corde. L'octave immédiatement supérieure se diviserait de la même manière, mais dans des proportions de moitié plus petites^ la troisième octave aurait des proportions d'une semblable exactitude, deux fois moindres que la seconde: tant qu'il serait possible de percevoir distinctement les sons, desquels les limites possibles, jusqu'à présent, ont été ci-dessus suffisamment précisées.

-huit neuvlènns-

la moitlé-

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