DIX-HUITIÈME SIÈCLE DE L'ÈRE CHRÉTIENNE
J'aborde la portion la plus étendue, la plus riche, la plus laborieuse et la plus délicate de la tâche que je me suis imposée. Je n'y mettrai ni moins de zèle ^ ni moins de soins: j'ose croire que l'on ne doutera pas du moins de ma bonne foi.
Innocent XII régnait à Rome, comme je l'ai dit, en 1700, qui fut répoque de sa mort.
Ctément XI îui son successeur, et mourut en 1721. Jean François Albani était son nom. Ce pape gouverna avec sagesse pendant vingt ans. Il était pur de mœurs et libéral envers les pauvres; mais il lança la bulle Unigenitus qui lui fit le plus grand tort. Pendant la peste de 1720, la Provence éprouva sa bonté, dont elle reçut de puissant secours en grains, etc.; il était fort instruit, aimait les savants et les protégeait.
Michel-Ange Conti , ou Innocent XIII, fut appelé au pouvoir après Clément XI; c'est ce pontife qui nomma cardinal l'abbé Dubois, si fatalement célèbre sous la régence du duc d'Orléans, dont il fut le digne ministre. Innocent XIII mourut en 1724. Benoît XIII, mort en 1730, prit sa place; il remplit honorablement tous les devoirs de ce haut emploi. Clément XII, nommé Laurent Corsini, fut élu à sa place. Il répara en partie les finances bouleversées par le cardinal Coscia, et contribua de ses propres deniers au soulagement des peuples épuisés par les Allemands; il mourut en 1740. Jienoît XIV, né à Bologne, fut nommé après la mort de Clément Xll. // voulut supprimer les Jésuites : ce fait seul fait sufllsamment son éloge. Ce pontife protégea les arts et les sciences; son humeur était conciliante et enjouée: il était très instruit. La mort l'enleva en 1758. Ces mœurs avaient été très austères.
Clément XIU, ou Charles Rezzonico, né à Venise, monta sur le trône apostolique après Benoît XÎV, et mourut subitement en 1769. Il fut le restaurateur du Panthéon, du port de Civita-Vecchia, et entreprit le dessèchement des Marais-Pontins. Cette opération, commencée par Jules César, est encore inachevée aujourd'hui. Par un hizarre contraste, il condamna VEmile de J.-J. Rousseau, qu'il ne connaissait probablement pas , défendit la lecture de ce livre sous peine d'excommunication, et allait prononcer la suppression des Jésuites, à la suite de la banqueroute du jésuite Lavalette, lorsque la mort vint le frapper.
Clément XIV, dont le nom était Laurent GanganelU, lui succéda au pouvoir. C'était Tun des hommes les plus éclairés et les plus savants de son temps ^ ce qui suffirait pour le prouver, c'est que le 21 juillet 1773, il prononça l'abolition et l'extinction des Jésuites; c'est le troisième pape qui ait anathématisé cette secte détestée, à la sollicitation des principaux souverains et aux applaudissements du monde entier, que cette secte avait si longtemps désolé. Il fut le créateur du Musée Clémentin, et mourut en 1774 de l'excès du travail, et, assure-t-on des suites d'un mauvais régime.
Pie VI se nommait Jean Ange Braschi, et succéda à Clément XIV. Sa mort arriva en août 1798. Né à Césène, dans l'état de l'Eglise; il était pieux, charitable, grand et digne du trône. 11 embellit Rome et fit faire cette magnifique route de 42 milles (près de 15 heues), à tir de flèche, plantée de quatre rangées d'arbres de chaque côté, et bordée à droite d'un canal d'écoulement de la même étendue, depuis Velletri , dernière ville des états Romains, jusqu'à Terracine , où l'on entre dans le royaume de Naples, après avoir traversé les Marais-Pontins. Le caractère de Pie VI était doux, conciliant, porté à la paix, qu'il tenta de rétablir entre les rois de l'Europe dont il était généralement respecté. La révolution française lui attira de grandes disgrâces, que la paix de Tolentino suspendit, et que l'assassinat du général français Duphot, à Rome, renouvela avec plus d'intensité. II mourut en France, à Valence, où le Directoire l'avait fait conduire après la prise de Rome par le général Berthier, en 1798.
Pie VII fut son successeur, et mourut des suites d'une chute le
20 août 1823. Son nom était Grégoire Louis Barnabe Chiaramonti, le lieu de sa naissance était Césène, dans la Romagne. Son humeur était douce, pacifique. Il ne fut élu qu'au mois de mars 1800. Pie VII aimait les arts et les sciences , et malgré la haute sagesse que l'on se plaît à reconnaître en lui, on ne saurait lui pardonner d'avoir rétabli les Jésuites: cette action est une tache ineffaçable à sa mémoire. // accéda au concordat de 1801 , et vint à Paris, en 1804, sacrer Vempereur Napoléon. Des démêlés sérieux survenus entre TEmpereur et lui, à l'occasion du blocus continental, dans lesquels ce dernier développa ce que les uns appelaient du caractère, ce que d'autres nommaient de l'entêtement, amenèrent une rupture. Pie VII fut enlevé de Home et conduit à Fontainebleau. Après nos malheurs, il retourna à Rome au mois de janvier 1814.
Depuis Innocent XII, décédé en 1700, jusqu'à Pie VII qui ne mourut qu'en 1823, l'Eglise a été, comme on le voit, gouvernée par dix papes,
Louis XIV y soixante-dix-neuvième roi de France, mort en 1715, eut pour successeurs Louis XV, mort en 1774 \ Louis XVI, mort le
21 janvier 1793^ la république, qui dura un peu au-delà de 180G, sous le consulat de Napoléon.
La crise qui devait changer l'état social de la France et remuer si profondément l'Europe commença à se manifester ostensiblement dès 1788; il n'entre pas dans mon projet de m'occuper ici des causes provocatrices de cette crise; mais, contrairement au résultat bien connu de toutes les révolutions qui ont sillonné le monde depuis son berceau jusqu'à nos jours, c'est du sein même de cette révolution française de 1789 qu'ont jailli toutes les grandes pensées , toutes les inventions utiles, toutes les innovations heureuses, tous les arts que féconde aujourd'hui le génie, qui font la gloire d'une nation et la placent sans contestation au premier rang parmi les peuples ses contemporains. Je ne parlerai pas de notre gloire militaire, dont le flot vainqueur a débordé sur les trois quarts du globe: d'autres plumes plus éloquentes ont entrepris la noble tâche de la célébrer, ainsi que le héros que la France
vit quinze ans entiers à la tête de ses armées victorieuses. Ces chants homériques appartiennent à l'inspiration qui les dicte, au talent qui les burine pour la postérité , et ne sauraient éclore sous une main inhabile et timide^ je dois me borner à poursuivre modestement le terme de la carrière où je me suis engagé. Je reviens donc à l'art de la musique, lui seul me fournira assez d'occasions d'insister sur l'influence fécondante de la révolution , sur les développements prodigieux et rapides du génie français. Je reprends, comme je l'ai déjà fait, le cours des temps, promettant bien de ne laisser passer aucun fait venu à ma connaissance, aucun nom digne de l'intérêt du public, à quelque titre que ce soit, sans lui donner ici la place que je croirai lui être due. A ces conditions, on sera peu surpris que je commence la revue du dix-huitième siècle par l'inscription d'un nom peu connu, bien qu'il méritât de l'être; mais Jean Antoine Berger, excellent organiste de Grenoble, savant mécanicien , né en 1719 , était un pauvre provincial sans fortune, n'ayant que du talent et de la modestie : il mourut ignoré en 1777. Il avait trouvé le moyen d'adapter à l'épinette le jeu du luth, de la harpe, ainsi que le crescendo et le decrescendo, regardés, jusqu'à lui, comme impossible: il l'apphquait également à l'orgue. L'Académie des Sciences loua cette ingénieuse invention -, mais Berger, n'ayant pu trouver personne qui l'aidât à la publier, elle descendit avec lui dans la tombe.
Une autorité, digne de considération à cause de ses profondes connaissances sur l'histoire de la musique, assure positivement que François Joseph Gossec, né sur les bords de la Meuse en 1733, à Vergnies, village de Hainaut, reçut sa première éducation mu^ sicale à la cathédrale d'Anvers, où il entra à 7 ans comme enfant de chœur \ il vint à Paris en 1751 , et y fonda le Concert des Amateurs^ qui eut pendant dix ans un grand succès.
Gossec avait connu Berger, assure-t-on, et avait pour lui une grande estime: il fut en quelque sorte le second fondateur (après Bromel) , de l'école française moderne proprement dite ; il fut le créateur de la symphonie en France, tandis qyï Haydn, à peu près à la mênje époque, la produisait au jour en Allemagne.
— Ii5 -^
Gossec fut directeur de la musique du prince de Condé, organisateur et directeur d'une école royale de chant fondée en 1784 par le baron de Breteuil; cette école devint le noyau fondamental du Conservatoire de Paris. Gossec fut chef de musique de la garde nationale de cette époque. En 1795 , il eut, avec messieurs Méhul et Chérubini, l'inspection du Conservatoire définitivement constitué alors. Nommé membre de l'Académie des Beaux -Arts de l'Institut et chevaher de la Légion-d'Honneur, il mourut à Passy le 17 février 1829. Nommé professeur de composition au Conservatoire, il y enseigna jusqu'à l'âge de 81 ans. C'est de sa classe que sortit le premier élève qui remporta le grand prix de composition musicale fondé par Napoléon, et fut pensionnaire à Rome, aux frais de l'Etat.
Albert Androt avait 23 ans lorsqu'il remporta cet honorable prix en 1802-, ce jeune lauréat donnait les plus belles espérances; malheureusement elles ne furent point réalisées, l'excès du travail et les peines de cœur lui causèrent une violente hémorragie dont il mourut à Rome même, il y a donc quarante-deux ans que ce grand prix est fondé; supposons qu'il y ait eu dix années sans que ce prix fut décerné, il y aurait donc trente-deux, ou trente, ou au moins vingt-huit lauréats , ayant , comme je l'ai déjà dit, coûté chacun quinze mille francs à l'Etat. Douze ou quinze seulement sont parvenus, par hasard, non pas à se fixer, à se faire une position honorable , mais seulement à se faire entendre : ce sont MM. Gasse, Dourlens, Hérold, Halévy, Panseron, Daussoigne, Lehorne, Thomas, Prévôt, Bazin, Batton, Benoist.
Tous les autres, abandonnés du pouvoir qui devait être leur appui naturel et intéressé, ont dû renoncer à une carrière pour laquelle les vingt plus belles années de la vie sont ordinairement sacrifiées, et chercher ailleurs des moyens d'existence; parmi ceux que j'ai nommé plus haut , M. Halévy est le seul pour lequel la fortune n'a point été ingrate ; et M. Bazin, élève de M. Berton , grand prix de 1840, a obtenu , par un inconcevable hasard , ce qui eût dû être pour tous les lauréats de l'Institut une condition inhérente au grand prix : sa cantate a été mise en scène et exé-
entée avec un succès mérité sur le théâtre de l'Académie royale de Musique.
Je ne dois point oublier M. Schneitzhœffer , homme d'un talent véritable, d'un mérite incontesté, auquel on vient de donner la croiœ de la Légion-d' Honneur comme tardif dédommagement de l'avoir dédaigné, ou du moins oublié pendant trente ans. L'auteur des Puritains, celui des Martyrs ne l'ont point attendue si longtemps: à peine si on leur a laissé le temps de la souhaiter : il est vrai que ce sont des Italiens! Gossec, qui a fait d'excellents élèves, tels que MM. Albert Androt, que j'ai déjà cité, CateU Gasse, né à Naples, Victor Dourlens, né dans le département du Nord , Chelard, Panseron, etc., Gossec, dis-je , a composé plusieurs symphonies, quelques opéras, beaucoup de musique d'harmonie, divers hymnes: entre autres celui à l'Être suprême, et une fort belle messe des morts.
L'Académie des Beaux-Arts de l'Institut rendit dans les temps le compte le plus honorable des travaux de F. Gasse; cet estimable compositeur parvint à se faire entendre sur la scène de l'Opéra- Comique français, et les ouvrages qu'il y donna font vivement regretter que les intrigues, les déboires de toutes natures, que j'ai stigmatisés ailleurs, l'aient contraint à renoncer, lui aussi , à la carrière dramatique et à retourner à Naples vivre paisiblement au sein de sa famille qui comptait trois fils et une ûWe -^ Ferdinand rcmporta au Conservatoire de Paris le premier prix de violon, plus tard le grand prix de composition musicale décerné par l'Institut 5 ses deux frères, Louis et Etienne, méritèrent chacun un grand prix d'architecture à Tlnstitut; leur sœur remporta au Conservatoire le premier prix de piano. Eh bien! toute cette famille d'artistes distingués, dont le père et la mère à la vérité n'étaient que français , fut obligée de s'expatrier pour trouver des moyens d'existence. Et voilà comment la France encourage et récompense ceux de ses enfants qui ont sacrifié leur jeunesse pour faire un jour sa gloire et son orgueil.
Auguste Panseron , aussi élève distingué de Gossec, a du également, et par les mômes motifs, renoncer à travailler pourje théâtre.
se livrer à l'enseignement du chant et aux compositions légères , les seules qui aient quelque crédit dans le monde d'aujourd'hui. 11 a en outre écrit quelques ouvrages d'enseignement estimés. Gossec fut pendant quelques temps directeur du Concert Spirituel; l'origine de ces réunions artistiques, par rapport aux pays étrangers, remonte à une époque très éloignée de nous; j'ai dit sur ce point tout ce que j'ai pu recueillir qui m'ait paru digne d'intéresser le lecteur.
A l'égard de la France , suivant ce qu'il m'a été possible de constater, cette origine ne remonte pas au-delà du règne de Charles IX et des assemblées réunies dans la maison de Baïf, dont on se souvient sans doute que j'ai longtemps parlé.
Un laps considérable de temps s'est donc écoulé sans qu'il ait été fait mention , en France , d'aucune réunion d'artistes formée dans le but de donner des concerts , avant la fondation du Concert Spirituel, établi en 1725 parvenue François Danican Philidor, û\s d'un musicien de la chambre du roi , auteur d'une collection biographique de tous les anciens compositeurs français , et frère aîné du musicien de ce nom , aussi célèbre pour son talent au jeu d'échecs que pour ces productions musicales. Ce concert eut lieu pour la première fois le IS du mois de mars 1725,1e dimanche de la Passion, à six heures du soir, et finit à huit. Il se composait d'une suite d'airs de violon de La Lande, d'un caprice du même auteur, de son Confitehor, ensuite d'un concerto de Corelli, intitulé la Nuit de Noël et se termina par le cantate Domino, de La Lande. L'assemblée était nombreuse: ce concert fut applaudi; on le nomma Spirituel parce qu'il avait été stipulé , dans le privilège accordé à cet effet , qu'il aurait toujours Heu pendant la semaine sainte, que l'on n'y chanterait aucun morceau d'opéra, ou autres , sur des paroles françaises, mais seulement des morceaux de musique d'église sur des paroles latines.
Philidor obtint de M. Francine, entrepreneur de l'Opéra , la permission de donner, les jours qu'il n'y aurait pas de spectacle dans cette salle, des concerts comme celui que je viens de décrire, et qui avait été d'abord installés dans la salle dite des Suisses âxi château des^
Tuileries; ce palais, commencé en 1564 par Catherine deMédicis, sur l'emplacement d'une fabrique de tuiles, d'où lui vient je nom qu'il porte encore , fut achevé par Henri IV. Le jardin a été exécuté sur les dessins de Le Nôtre sous le règne de Louis XIV. Les grilles en- | tourant les parterres, une partie des statues, la magnifique grille de la rue de Rivoli, la belle terrasse dite des Feuillants, ainsi que cette même rue de Rivoli, datent du règne de V empereur Napoléon; les deux cirques sous les grands arbres ont été construits sous les ordres de Robespierre.
L'accord conclu entrel Philidor et Francine eut pour condition que le premier paierait au dernier la somme de six mille livres par an. Après avoir subi beaucoup de vicissitudes , de modifications, après avoir passé dans les mains de beaucoup d'administrateurs depuis Philidor iusqyi'k Legros eiBerthaume, qui furent les derniers, ces concerts cessèrent en 1789. Le premier privilège ne fut accordé que pour trois ans, à raison de mille livres par an, et aux conditions énoncées plus haut. Le 25 décembre 1734, l'Académie royale de Musique commença à régir par elle-même les concerts spirituels sous la direction de Rehel, dont La Lande avait épousé la fille en 1684, avec l'agrément du roi.
Depuis 1725 , les concerts ont pris peu à peu en France une très grande importance ^ chacun a voulu avoir le sien et s'est cru propre à en faire les honneurs ainsi qu'à en recueillir les bénéfices ; quelques-uns ont réussi , beaucoup ont échoué. Après Philidor, Jaseph Mourety et un nommé Simart^ eurent la direction des concerts spirituels -, en 1754, un nommé Royer était chargé de cette entreprise-, il en avait obtenu le privilège en 1748, et s'était associé Capron, de l'Académie royale de Musique. On y exécutait à cette époque des sonates et des concertos. Dans la salle où se donnèrent ces premiers concerts, il n'y eut, la première année, que des banquettes pour tous les assistants; la seconde année, cette disposition s'améliora , mais ce ne fut que la troisième que l'on eut l'heureuse idée d'établir plusieurs rangs de loges autour de cette salle. On y plaça un orgue, sur lequel Daquin, le premier, se fit entendre-, il était organiste du roi.
Gossec dirigea longtemps ce concert en société avec Gaviniès, célèbre violoniste français dont je reparlerai. Gossec, homme de savoir et d'expérience, ne dut ses talents qu'à ses persévérantes études et à ses recherches. Depuis l'âge de quinze ans, on ne lui a point connu de maître, et cependant il a fait de bons ouvrages et d'excellents élèves : entre autres le célèbre Catel, né à Paris en 1770, l'un des meilleurs professeurs d'harmonie du Conservatoire de Paris et de l'époque, auteur de Sémiramis, des Bayadères, de V Auberge deBagnères, des Artistes par occasion, etc., du Traité d'Harmonie qui sert de base à l'enseignement de cette science dans notre école, chevalier de la Légion-d'Honneur et membre de l'Institut de France. Gossec était en mesure d'alimenter le Concert Spirituel , ayant écrit beaucoup de musique d'Église^ il ne se servaitjamais, pour composer, que d'un violon , dont il avait fort bien joué dans sa jeunesse. Le fameux 0 Salutaris à trois voix, sans orchestre, fut composé par lui à la campagne de Chénevrière, chez M. de Lasalle, pendant un déjeûner 5 il fut écrit, appris par Laïs, Legros eiChéron, qui se trouvaient avec lui au même déjeuner, répété et chanté à l'éghse du village en deux heures de temps. Gossec est mort près de Paris, qu'il n'avait jamais quitté, à l'âge de 96 ans.
Les concerts, comme je l'ai dit, se multipHèrent à l'infini ; mais pour ne parler que de ceux dont l'organisation semblait promettre une existence durable, je ne citerai que les plus remarquables, succédant, au Concert Spirituel, et s'établissant même pendant la période de ses beaux jours \ tels furent, si je ne me trompe, celui des Amateurs, fondé par Gossec; celui de la Loge Olympique; celui du théâtre de Monsieur; celui des Enfants d'Apollon, qui n'a lieu qu'une fois chaque année ^ celui dit de la rue deCléry; celui du Conservatoire; ceux de la Gazette Musicale et [de la France musicale, et enfin celui de la Société des Concerts. On assure qu'à ces concerts de chaque hiver, depuis quinze ans, se réunit tout ce que Paris renferme d'amateurs éclairés de musique... étrangère.
En Italie, on ne sait pas ce que c'est qu'un concert instrumental, attendu que l'on n'aime ni ne comprend la musique instrumentale dans ce pays ; on n'y pourrait exécuter convenablement les sym-
phonies d'Haydn, de Mozart, de Méhul, de Beethoven, et ce n'est pas sans peine que l'on y exécute les opéras de Rossini.
C'est cependant ce pays qui a produit Corelli, Tartini, LocatelH, Geminiani, Pugnani, Viotti, etc. En 1811, on y comptait encore deux violonistes d'un grand talent: Rolla , dont la réputation est européenne comme compositeur et comme exécutant, et Festa; quelques uns encore méritent une honorable distinction, tels que MM. Morena, Philipp, et divers autres, qu'il serait superflu d'énoncer en ce moment.
Je n'abandonnerai pas le chapitre des concerts sans dire quelques mots des artistes français qui s'y sont acquis une si belle et si juste réputation. Je commencerai par Pierre Gaviniès, né à Bordeaux au mois de mai 1726, et qui vint à Paris à l'âge de quinze ans. Il se fit entendre trois fois de suite au Concert Spirituel, on il obtint une brillante réception. Cet artiste exécutait d'une manière assurée, son jeu avait de l'éclat 5 mais ce qui faisait particulièrement distinguer son talent sur le violon, c'était l'expression la plus suave et la plus touchante: Viotti le surnomma le Tartini de la France.
Gaviniès fut le chef de la bonne école de notre pays. Ayant été mis en prison, à la suite d'une méchante affaire d'amour, il composa dans sa captivité une romance qu'il jouait dans la perfection et qui eut encore un prodigieux succès dans un concert donné à son bénéfice quelque temps avant sa mort, arrivée dans sa soixante-treizième année. Il joua cette romance de manière à faire verser des larmes à tous les assistants. Associé de Gossec dans la direction du Concert Spirituel , il composa un seul ouvrage , le Prétendu, représenté en 1760 sur le théâtre des Italiens. En 1794, il fut nommé professeur au Conservatoire de Paris, où il enseigna jusqu'à sa mort. Il écrivit pour le violon son beau recueil d'études, intitulé les Vingtquatre Matinées, qu'il jouait encore assis sur son lit, quelques jours avant de fermer pour jamais les yeux. Il y eut aussi dans ce temps deux frères du nom de Gervais, l'un, violoniste fort applaudi au Concert Spirituel , l'autre, né à Paris en février 1671, compositeur dramatique justement estimé.
Si je mentionne ici Félice de Giardini, né à Turin en 1761, violo-
niste distingué d'ailleurs, c'est pour rendre hommage à la franchise avec laquelle il a avoué une petite aventure de sa jeunesse, qui pourrait devenir un utile sujet de réflexion pour heaucoup de personnes plus âgées auxquelles il devrait sembler déplacé de le recommander. Giardini est convenu ingénuement qu'étant employé à l'orchestre du théâtre de Naples, il avait l'insupportable manie de broder, de préluder, de plaisanter, enfin de faire tout autre chose que ce qui était écrit sur sa partie, et qu'un soir Jonelli, s'étantpar hasard placé près de lui, et n'y pouvant plus tenir d'impatience de l'entendre ainsi matyriser la musique et les oreilles de ses voisins, il lui avait appliqué un vigoureux soufflet en l'avertissant de ne pas recommencer, s'il ne voulait se faire chasser. Sauf le genre de correction tant soit peu brutal, il serait à désirer pour le bien de l'art, pour la pureté de l'exécution, le respect des convenances, de ses collègues que Ton compromet en les rendant solidaires de ces étourderies de mauvais goût et de mauvais ton , par considération pour l'obligation où l'on est de faire décemment, consciencieusement ce que l'on s'est librement engagé à faire, il serait peut-être nécessaire, dis-je, de méditer sur cette anecdote qui rappellerait à ceux qui ont la pitoyable habitude de brocher sur leurs parties d'orchestre à tort et à travers, ce qui nuit à la bonne musique et ne rend pas la mauvaise meiUeure, distrait et incommode ceux qui veulent faire leur devoir en gens d'honneur, et finit toujours par blesser quelques auditeurs plus éclairés, plus attentifs, ce qui n'arrive que trop souvent , même dans les orchestres de nos premiers théâtres.
Je reviens à nos artistes. Berthaume mérite certainement un souvenir plutôt pour les services qu'il a rendus qu'à cause d'un talent bien transcendant sur le violon. C'était à la fois un bon musicien et un théoricien fort distingué. Il était premier violon, directeur du Concert Spirituel à l'époque ou Viotti vint à Paris , et a fait d'excellents élèves, entre autres Grasset, habile professeur qui a dirigé longtemps les concerts de la loge olympique , ceux de la rue de Cléry, et l'Opéra itahen. Admis comme professeur au Conservatoire de musique, après un examen public oii il se fit entendre avan-
tageusement, il fut frappé de destitution et subit les désastreuses conséquences de la Restauration; mais il n'en fut pas moins, pen^ dant la seconde moitié du dix-huitième siècle et le commencement du dix-neuvième, un artiste estimable et estimé, comme aussi l'un des meilleurs chefs d'orchestre de Paris et de l'Europe.
Grasset avait fait les premières guerres de la révolution de 1789, et avait conservé du noble métier des armes une certaine rudesse de formes, une rectitude de service, un laconisme de langage qui le rendaient, par fois, peu conciliant et lui firent quelques ennemis, surtout parmi les Italiens ^ mais il était obligeant, sûr et juste : on pouvait compter sur lui. Après la révolution de 1830, il fut attaché à la musique de Louis- Phihppe, et nommé chevalier de la Lé^ gion-d'Honneur ; il est mort récemment dans un âge avancé.
Cette notice me conduit à rappeler les noms de ceux qui, comme premiers violons, chefs et directeurs d'orchestre, ont laissé d'honorables souvenirs.
J'ai cité déjà Berthaume, il est juste de joindre à ce nom ceux de Lahoussaye, né à Paris en 1735, l'un des meilleurs élèves de Tartini; l'emploi de chef d'orchestre , si estimable , si difficile à remplir, commença à prendre un rang honorable dans la carrière musicale sous la direction de Berihaume et de Pierre Lahoussaye; vinrent ensuite Frédéric Blasius, né à Manheim^ /J/asms jouait du violon d'une manière extrêmement distinguée : sa quaUté de son et le trille étaient surtout sous ses doigts des choses très remarquables ; il jouait en outre fort bien de la clarinette et du basson; il avait deux frères, l'un bassoniste, l'autre fort habile sur le violon, et, comme son frère Frédéric, professeur au Conservatoire de Paris. Rodolphe Kreutzer, né à Versailles, Joseph Lefèvre, Frédéric Kreiéé et Fritz Haheneck, ainsi que M. Ber/toz, déjà connu comme compositeur de mérite , et qui s'est fait remarquer de nouveau au grand festival de l'industrie française, exécuté, le 1" août 1844^ par 863 artistes, secondé par M. Tilmant, avec un grand aplomb et une rare intelligence : M. Tilmant est chef d'orchestre au théâtre Italien. Le chef de l'orchestre du théâtre de l'Opéra-Comique français, M. Girard, artiste compositeur de beaucoup de talent, chef
actuel de l'orchestre de rAcadémie royale de Musique , directeur intelligent et sûr, digne sous tous les rapports de l'emploi qui lui est confié, et de succéder à F. Habeneck(qui vient de prendre sa retraite) : ces messieurs ont pris rang après ceux que j'ai cités plus haut.
Ferdinand Gasse fut longtemps un excellent directeur des Concerts du Conservatoire de Musique -^ Bruni conduisit avec distinction le théâtre de l'Opéra-Buffa et les Concerts du théâtre de Monsieur, rue Feydeau.
Fritz Haheneck, de Brest, frère de deux habiles Violonistes , et tous trois élèves du célèbre Baillot; F. Habeneck doit occuper une des premières places parmi les artistes musiciens que leur mérite recommande à l'estime nationale comme directeurs de nombreuses réunions d'exécutants, soit au théâtre, soit à l'église, soit au concert ou au salon , et sur lesquels pèse la double responsabilité qu'ils encourent vis-à-vis des auteurs qu'ils sont chargés d'interpréter, et du public qu'il faut satisfaire. Au nombre de ceux dont la France a le droit de se glorifier, Habeneck, qui a vu le jour dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, et qui joint à un beau talent d'exécution sur le violon, dont il a souvent donné des preuves, des connaissances étendues en composition, un sentiment profond du vrai beau, possède une chaleur que sa raison, son excellent aplomb, sa grande habitude de conduire suffisent quelquefois à peine à réprimer. Il a été premier violon à l'Académie royale de Musique, dont il fut ensuite directeur pendant plus de deux ans, puis chef d'orchestre; il est de plus professeur au Conservatoire de Musique, chevalier de la Légion-d'Honneur et chef directeur de la Société des Concerts ; cette énumération suffit pour donner une juste idée de sa haute capacité et de son mérite. C'est à lui que l'on doit la naturalisation en France des symphonies et d'une grande quantité d'autres morceaux Ae Beethoven, résultat d'une constante et infatigable persévérance; ses eff*orts éclairés ont réussi à inoculer, pour ainsi dire, ces savantes conceptions dans le goût du public parisien, secondé merveilleusement, comme il l'est, par le concours des nombreux talents qui, chaque année, répondent si parfaitement à ses cfTorts pour
TOMBll. 11
consolider le succès de cet illustre compositeur et renouveler les jouissances d'un public assidu.
Mais il ne faut pas que le mérite des modernes rende oublieux de celui des anciens, comme tant d'autres l'ont été de celui des premiers par un amour irréfléchi pour les derniers. C'est pourquoi je rappellerai ici le nom de celui qui , le dernier, eut la charge de roi des violons et de maître des ménétriers (ce qui était l'équivalent du titre de premier violon de la chapelle, ou de la musique du roi) ; il s'appelait Jean Pierre Guignon;i\ naquit en 1702, et mourut à Versailles, au mois de février 1774, d'une attaque d'apoplexie. Il était très habile sur le violon et avait donné des leçons au dauphin , père de Louis XVl, ainsi qu'à madame Adélaïde de France.
On ne sait pas assez , et il n'est peut-être pas inutile de le faire remarquer ici, que, dans les premiers temps de la monarchie, chaque corps d'art, ou de métier, avait son chef auquel on donnait le titre de roi. Ce titre disparut peu à peu ; cependant il resta encore le roi d'armes , le roi des jongleurs, ou ménétriers, et jusqu'au roi des ribauds, ou gens de mauvaise vie, bien que l'ivrognerie et tous les dérèglements auxquels elle entraîne ne fussent point une profession avouée. Le plus ancien roi des jongleurs dont le nom nous soit parvenu s'appelait Jean Charmillcm; il fut élu à Troyes en Champagne, en 1295, sous le règne de Philippe-le-Bel. Les jongleurs s'étant divisés, comme je l'ai dit, vers le quatorzième siècle, en deux bandes, l'une de bateleurs, faiseurs de tours de force (ceux-ci conservèrent exclusivement le nom de jongleurs), etc., pour divertir le peuple, l'autre de chanter es, romanciers, ménétriers, ou joueurs d'in struments hauts et bas, attendu qu'il y en avait de graves, ainsi que des dessus de rebec^ ces derniers prirent le titre de ménestrels, que Charles VI leur confirma. Depuis cette époque jusqu'à celle de Constantin^ habile violoniste de la cour deLoMÎs X///, on ne sait presque plus rien sur les ménétriers. Après Constantin , qui en fut roi en 1657, on cite Dumanoir, qui lui succéda dans cette charge sous le nom de Guillaume /", lequel la transmit à son fils Guillaume IL Les statuts de cette compagnie, arrêtés par Charles VI, furent confirmés par Louis XIV en faveur des musiciens de la chambre, qu'il ne faut pas
confondre avec la grande bande des vingt-quatre violons , et la petite bande des seize. Ces deux bandes faisaient danser la cour, jouaient dans l'anti-chambre au lever, au grand couvert, au jour de Tan, au l*"" mai, aux jours de fête, aux retours de la guerre, ou de Fontainebleau, etc. Elles jouaient des menuets, des rigodons, etc. 5 Texécution de ces divers morceaux était même , à ce qu'il paraît, assez médiocre. A propos de rigodon, on assure que cette espèce de danse doit son existence et son nom à un sieur Higaud qui en fut l'inventeur. Il me semble, dans ce cas, que l'on devrait écrire rigaudon, et non pas rigodon. La sarabande est aussi une danse usitée parmi nous 5 mais elle nous vient d'Espagne. Son mouvement est grave, à trois temps, plus lent que celui du menuet-, il se danse avec des castagnettes. Sous Louis XV, on ne permit plus que ces charges fussent achetées par des ménétriers. De 1685 à 1741 , il n'y eut point de roi des violons^ Guignon le fut à cette époque; l'histoire se tait sur ses successeurs dans cette charge , définitivement abolie en 1773.
Je n'ai pas tout dit sur les chefs d'orchestre, et je dois certainement une mention à Lebel, de la chapelle royale, également chef de celui du théâtre Italien depuis 1760 jusqu'en 1765; l'opéra itahen proprement dit ne fut réellement établi à Paris, à ce que l'on assure, que par Piccini,en 1780. Persuis, compositeur recommandable, fut à son tour directeur de l'Académie royale de Musique et chef expérimenté de l'orchestre de ce théâtre; R.Kreutzer, que j'ai déjà mentionné, lui succéda dans les mêmes fonctions, et enfin , Valentino, homme de beaucoup de talent , de zèle attentif et de rectitude; il fut ensuite l'utile associé de F. Habeneck aîné ; mais il fut scandaleusement sacrifié par Texploitation de 1830. Sous le nom de Francœur, il y a eu; depuis 1710 jusque vers 1780, trois fort bons violons attachés à l'orchestre de l'Opéra Français. Le plus ancien des trois est né à Paris, au mois de septembre 1698 ; il fut très lié avec un autre violoniste de mérite , dont j'ai déjà parlé, nommé itcfee/; tous deux furent nommés inspecteurs, et, plus tard, directeurs de ce théâtre. Francœur vécut jusqu'à près de 80 ans, malgré la pierre dont il fut heureusement opéré dans un âge très-<\vancé. 11 composa,
en société avec Rebel, plusieurs opéras estimés. Son fils lui succéda à l'Opéra, où il fut premier \iolon \ il avait une haute réputation de probité. Le troisième fut élevé par son oncle, qui le fit entrer comme violon à l'Opéra , dont il fut nommé premier maître d'orchestre en 1767^ il conserva ce titre jusqu'en 1779-, il fut alors converti en celui de directeur et chef de l'orchestre 5 il composa aussi pour le théâtre un ouvrage intitulé : Diapazon de tous les instruments à vent.
Le Concert Spirituel, où Ton accueillait avec empressement tous les talents, avait pour directeur, en 1768, un homme d'un mérite distingué nommé Dauvergne (Antoine) , né à Clermont le 4 octobre 1713, et qui fut surintendant de la musique du roi. 11 composa la musique des Troqueurs, représentés en 1763; on assure que ce fut le premier opéra comique français exécuté en ce pays.
Le théâtre de V Opéra-Comique, création véritablement nationale, fut fondé par tesage. Panard, Collé, etc. Il arriva à Dauvergne, dans cette même année 1753, une aventure assez extraordinaire. Un personnage, dont le nom ne m'est pas parvenu, proposa une médaille d'or pour celui qui ferait la meilleure musique sur le psaume iSw/?er Flumina Bahylonis. M. Dauvergne reçut vingt-cinq manuscrits dont deux, bien que de genres et de styles différents, réunirent tous les suffrages ; mais il n'y avait qu'une seule médaille à décerner ; le mérite transcendant de ces deux compositions détermina le généreux auteur de la proposition à en faire frapper une seconde. La surprise fut extrême lorsque, après avoir rompu les cachets, on reconnut que les deux manuscrits qui avaient mérité les deux médailles étaient tous deux de François Giroust, né à Paris en 1730; il avait appris la composition d'un maître fort estimé nommé Goulet. Giroust était alors maître de musique à l'église métropolitaine d'Orléans. Il fut appelé à Paris, où il fut d'abord maître de musique des Saints-Innocents. En 1775, le roi le nomma maître de sa chapelle et ensuite surintendant de sa musique. Il se surpassa dans son oratorio du Passage de la Mer Rouge, et surtout dans celui delà Pœsurrection de Jésus, que lui avait inspiré un magnifique tableau représentant cette scène. Il avait peint avec tant de puissance le moment où le Christ
sort du sépulcre, qu'une bonne paysanne, que le hasard avait conduite à l'exécution de cet oratorio, fut saisie de terreur et crut que l'édifice allait s'écrouler. Giroust travailla aussi pour le théâtre, mais, comme taut d'autres, les dégoûts, les intrigues l'en éloignèrent sans retour. 11 mourut à Versailles le 28 avril 1799.
Jean Ferri Rebel, dont j'ai parlé plus haut, l'un des vingt-quatre violons et compositeur de la chambre de Louis XIV, a longtemps battu la mesure à l'orchestre de l'Opéra-, l'usage ancien était de conduire avec un petit bâton blanc, tenu de la main droite,' qui indiquait les temps avec discrétion, afin d'éviter aux auditeurs un bruit importun ; ce bâton blanc avait l'avantage d'être vu de loin par les acteurs trop éloignés de l'orchestre, ou par les masses de chœur ou de danse, souvent peu intelligentes, ou trop distraites pour entendre et suivre exactement la mesure. On a substitué à ce bâton, sans que je puisse bien m'expfiquer pourquoi, le violon, dont le chef ne joue jamais, ce qui le rend parfaitement inutile, et l'archet , qu'à une certaine distance personne ne peut même apercevoir, et avec lequel il faut bien frapper pour se faire entendre alors qu'on ne peut pas être vu, parce que d'abord l'Opéra, avec son nombreux personnel, est un spectacle que l'on ne peut pas conduire comme un autre, ce qu'avait fort bien compris le savant et judicieux Rey, chef d'orchestre avant Persuis, auquel on avait parlé de cette conversion qu'il repoussa de tout son pouvoir, ainsi que son second Rochefort, et que repoussèrent également Persuis et R. Kreutzer, par les motifs que j'ai exposés plus haut, et parce qu'il y a toujours des gens qu'il faut conduire pour les faire marcher droit. François Rebel, fils du précédent, né au mois de novembre 1775, composa un Te Deum et un De Profondis dans lesquels on remarquait beaucoup de talent. Après la mort de son père, il devint surintendant de la musique de T^ouis XIV, qui aimait beaucoup cet art, comme je l'ai dit déjà, de plus chantait avec beaucoup de goût, et jouait surtout très bien de la guitare. F. Rebel, qu'il ne faut pas confondre avec son père, fut admis au nombre des violons de la chapelle du roi, et nommé chevalier de son ordre: l'amitié la plus intime le lia avec
Francœur. Ce furent Berton père et Trial qui lui succédèrent dans la direction de l'Opéra.
J'ai dit que cette époque était celle des plus remarquables innovations, et celle surtout où elles se manifestèrent en plus grand nombre; voici venir celle des morceaux , sur quelque instrument que ce fût, que l'on appelait concerto: c'était un solo accompagné, dont l'invention est attribué à un nommé Giuseppe Torelli, né à Véronne en 1703, et qui prit sous la plume et sous l'archet de Jean-Baptiste Viotti un immense développement; Viotti, élève de Pugnani, est né en Piémont en 1745. Je ne dois point passer sous silence que certains renseignements positifs m'apprennent qa'Arcangello Corelli, né à Fusignano, dans la province de Bologne, en février 1653, publia en 1713 son œuvre 6 de concerti grossi, gros, ou grands concertos, ce qui donnerait le droit de contester à Torellile mérite de l'invention. D'un autre côté, Giuseppe Tartini, né àPirano, en Tstrie, le 12 avril 1692, a aussi composé des concerti à cinq parties. Je ne discuterai pas ici sur des faits que je me borne à rapporter, laissant à l'autorité des dates le soin de militer en faveur de celui de ces trois artistes auquel appartient réellement l'invention du nom et de la forme du concerto; toutefois, je maintiendrai ce que j'ai avancé, après toute l'Europe, que c'est au chef de l'école moderne du violon, à Viotti, que nous devons les vastes et nobles développements du concerto.
Viotti débuta au Concert Spirituel, à Paris, en 1782, et surpassa tout ce qu'on avait déjà dit de son talent. Marie-Antoinette, reine de France, souhaita l'entendre à Versailles: Viotti s*y rendit; mais à peine avait-il commencé son solo , que l'on entendit dans la salle voisine les laquais s'écrier: « place I place , à monseigneur le comte d'Artois!... Viotti, brutalement interrompu par ces clameurs, mit son violon sous son bras, disparut, et fît fort bien. La manière inconvenante avec laquelle il venait d'être traité à la cour lui ayant fait mal augurer de celleavec laquelle il pourrait être traité à la ville, il prit la résolution de ne plus rien jouer en public dans ce pays où l'attention tout à fait silencieuse des dames, bien qu'il fut étranger et
italien î lui donnait à penser qu'il n'avait pas été le moins du monde compris par elles. Cependant un député de l'Assemblée Constituante, lié avec Viotti d'une vive amitié, et qui demeurait au cinquième étage d'une maison de Paris, eut l'idée bizarre de donner chez lui un concert en faveur de son ami. Sitôt que cette nouvelle fut répandue, princes, seigneurs et grandes dames réclamèrent instamment leur admission à cette soirée; le virtuose piémontais dit alors à notre député, dans sa manière italienne à la fois spirituelle, bouffone, orgueilleuse et maligne: «eh bien ! mio caro, laissons-les « faire; assez longtemps nous sommes descendus jusqu'à eux, il est «temps aujourd'hui de les laisser monter jusqu'à nous.» Ce jeu de mots, qui déguisait à peine la conscience qu'avait Viotti de son mérite réel, devançait de bien peu la phrase si fameuse de Mirabeau: « les grands ne nous paraissent grands que parce que nous sommes « à genoux : levons-nous ! » le grand artiste, sans s'en douter, était révolutionnaire en diable. Toutefois , il eut peur de notre révolution de 89, car dès qu'elle éclata, il réalisa toutes ses ressources et partit pour l'Angleterre, où il entreprit le commerce des vins.
L'ex-ministre français Galonné, homme d'esprit, habile courtisan, celui auquel Marie-Antoinette demandait en secret un service, et à laquelle le ministre répondait: « Madame, si cela se peut, cela est « fait, si cela ne se peut pas, cela se fera,» Calonne enfin demanda un jour assez indiscrètement à Viotti quel était le violon qui jouait le plus juste; « eh! répondit vivement ce dernier, c'est celui qui joue «le moins faux. » Un Anglais, un amateur passionné, bizarre et égoïste de ce beau talent , lui fit à Londres , m'a-t-on assuré , des avantages considérables, mais à la condition expresse qu'il ne jouerait désormais du violon que pour lui seul. C'est dans ce pays que Viotti composa ses plus magnifiques concertos sous les numéros 21, 22 et 24, et qu'il accrut encore la collection , déjà si riche, de ses duos et trios; les partitions des trois concertos que je viens de citer ne seraient désavouées par aucun des plus grands compositeurs. Il n'écrivit qu'un seul œuvre de médiocres quatuors; il avait peu de goût et de capacité pour ce genre, qui demande une espèce particulière et profonde de savoir et de génie.
Viotti ne jouait que sa musique, quelquefois celles de Boccherini, jamais celle d'Haydn, encore moins celle de Mozart et de Beethoven.
revit en Angleterre tous les hauts personnages qu'il avait vu avant la révolution à Versailles 5 on prétend même que d'assez fortes som-^ mes d'argent, avancées par lui à certaines notabilités considérables de ces temps passés, lui valurent la faveur dont il jouit à Paris après la Restauration: la direction de V Académie royale de Musique, qu'il ne garda que peu de temps, une pension de quatre mille francs et la croix de la Légion-d'Honneur, qui lui furent accordées après qu'il eut quitté l'Opéra, Viotti , âgé de 66 ans, lors de son retour à Paris, ne se fit entendre que rarement et par un très petit nombre d'amis, dont le plus intime était M. Chéruhini, Il mourut peu de temps après sa retraite de l'Opéra, laissant de profonds regrets à ceux qui avaient eu le bonheur de l'entendre, et de beaux modèles à étudier pour ceux qui seraient assez heureux, assez bien organisés pour l'apprécier et le comprendre. Malheureusement ce nombre diminue tous les jours ^ le nocturne , la fantaisie , le mélange, Yair varié ont envahi toutes les places; pourvu que ce soit passablement joué et que cela ne dure pas plus de six minutes, le public s'inquiète fort peu que cela soit bon, médiocre ou détestable de composition. Si quelqu'un s'avisait aujourd'hui de mettre sur l'affiche d'un concert un concerto de Viotti, il ferait fuir tout Paris, et les dames surtout! jusqu'aux extrémités de la banlieue. Viotti avait un frère militaire, lequel, en qualité de capitaine rapporteur, a joué un triste rôle dans nos malheurs politiques.
C'est encore au Concert Spirituel que se fit connaître Rodolphe Kreutzer, né à Versailles en 1767, mort un peu avant 1830; comme exécutant, comme violoniste et compositeur, et surtout comme improvisateur, ce fut incontestablement l'une des plus belles renommées musicales de son époque : cette renommée fut européenne. A dix-huit ans, sans avoir fait d'études sérieuses , guidé par son seul instinct musical, son goût et son tact de maître et d'homme de génie, il donna au théâtre de l'Opéra-Comique son joli ouvrage de Paul et Virginie, qui fut bientôt suivi de Lodoïska, et d'un grand nombre d'autres productions , tant instrumentales
que dramatiques, pour lesquelles s'ouvrirent les portes de toutes les salles de concerts, celles de l'Opéra-Comique et de TAcadémie royale de Musique. Connu, estimé, admiré du public français, comme aussi de toutes les cours d'Allemagne, sa réputation le devança partout, et partout lui mérita la considération et l'accueil distingué auquel avait justement droit ce grand artiste. Il fut rémule du célèbre Rode et jamais son rival ^ fort de la conscience intime de son talent, il n'enviait celui de personne, et l'applaudissait dans ses amis, dans ses élèves mêmes, avec autant d'effusion , de franchise qu'il trouvait de justice dans les applaudissements qu'on lui prodiguait et qu'il savait qu'il méritait. Les deux plus belles symphonies concertantes pour deux violons qui existent sont dues à son brillant génie ^ il les exécuta plusieurs fois en public avec Rode; on se ferait difficilement une juste idée du prodigieux effet que produisit la réunion toute fraternelle de ces deux grands talents , faisant entendre de si beaux morceaux. R. Kreutzer fut reçu professeur de violon au Conservatoire de Paris, où il produisit d'excellents élèves, dont il fut le père, l'ami, le protecteur, comme il le fut toujours de tous les artistes, comme il était lui même artiste dans toute la force de son âme. Son admission comme violon solo à l'Académie Royale de Musique le soumit aux formalités d'un espèce d'examen , dont il ne voulut point s'affranchir; elles exigeaient l'exécution d'un solo à son choix, et la lecture à livre ouvert d'un morceau inconnu: le tout avait lieu en public. M, Rey, directeur alors de l'orchestre de l'Académie royale de Musique , composa exprès pour cette solennité une fugue à quatre parties. Kreutzer joua son solo , comme chacun s'y attendait, d'une manière ravissante; mais ce qui produisit une surprise impossible à décrire, c'est qu'après avoir joué la fugue, sans rien y manquer, il reprit le motif de cette fugue et le travailla, seul, à plusieurs parties, et avec une verve, un bouheur tel que l'on aurait cru entendre distinctement plusieurs instruments réunis dans la main d'un seul individu; sa réception, qui n'avait pas été un seul instant douteuse , fut un véritable triomphe. Quelques années après, voyageant dans le midi de la
France, sa voiture versa, et il se cassa le bras gauche au-dessous de l'épaule. Il fut parfaitement guéri de cette fatale blessure, mais il fut forcé, par ce malheureux événement, de renoncer à jouer du violon, surtout en public; ce fut une perte irréparable pour l'art, privé par cette catastrophe de l'un de ses plus éloquents interprètes. Après la mort de Persuis, Kreutzer fut nommé directeur de l'orchestre de l'Opéra -, s'est dans ce poste honorable qu'il fut atteint d'une funeste paralysie qui l'enleva aux arts, dont il était la gloire, à sa famille , à ses amis qui le chérissaient , et à son pays qu'il honorait. Il mourut à Genève, où ses cendres reposent en attendant que la France réclame cette dépouille mortelle dont il semble qu'elle eût dû se montrer plus jalouse.
J'ai acquitté avec joie le tribut de gratitude qui me semble si justement dû au Concert Spirituel, arène généreusement ouverte à tous les talents nationaux , compositeurs ou exécutants, et qui, à ce double titre, nous cause aujourd'hui de si amers regrets. Sans ce grand et national concert, un nombre considérable d'artistes français, et même étrangers, eussent été condamnés au silence, à peu près comme maintenant*
Le concert du théâtre Feydeau, où furent accueillis avec succès les premiers essais de Pierre Garât, né au pays basque , mérite un souvenir d'un grand intérêt. Garât eut, dès son enfance, le goût le plus vif pour la musique ; sa mère, excellente musicienne, chantant fort bien, développa encore en lui ce goût naturel. Le célèbre Beck, maître des concerts à Bordeaux, compositeur d'un grand mérite , constaté par son Stahat exécuté à Paris en 1783 avec un grand succès, Beck, dis-je, donna à Garât des soins assidus lorsqu'il était à Bordeaux. Garât, âgé de quinze ans, parut à Paris pour la première fois en public, en 1795, à ces beaux concerts de la rue Feydeau, où il chanta avec madame Todi, en possession alors d'une haute renommée. Aucune voix connue n'a égalé celle de cet inimitable chanteur, non qu'elle eût un timbre bien éclatant ni une étendue extraordinaire, mais parce qu'elle avait une admirable souplesse, une facilité véritablement magique, propre à l'expression de tous les sentiments , à l'exécution de tous les
genres de musique, de tous les caractères de voix, et toujour avec une prodigieuse supériorité. Joignez à ces éminentes qualités une articulation merveilleuse de la parole et de la note, une méthode exquise puisée dans la plus parfaite intelligence de l'art, de ce qui est bien, un sentiment délicieux toujours inspiré par la nature, le goût le plus fin , le plus pur, et vous aurez à peine une idée vraie de ce talent unique qu'il faut avoir entendu pour essayer de l'apprécier à sa juste valeur. Garât chanta tout, depuis les mille boléros espagnols dont il avait la tête meublée, ayant passé plusieurs années en Espagne , jusqu'à la création d'Haydn , au Stabal de Pergolèse, aux œuvres immortelles de Gluck et de Mozart. L'italien lui était aussi famiher que le français^ Mozart et Gluck n'eurent jamais de plus divin interprète^ et autant il était étincelant et volcanique dans la cavatine de Don Juan, noble et fier dans l'oratorio de la Création , autant il était déchirant et sublime dans l'air: Alceste, au nom des dieux, etc., ou dans l'acte des enfers d'Orphée, de Gluck. Le Gros, chanteur à TOpéra, disait un jour devant Beck: « quel dommage qu'un homme comme Garât soit si « habile chanteur et ne soit pas musicien I « «Vous vous trompez, répondit Beck, Garât est la musique même.» On a cru longtemps en effet que Garât n'était point musicien^ mais il suffisait, pour se détromper, de lui entendre chanter les chefs-d'œuvre que j'ai cités plus haut, tous ceux de l'école italienne , où sa verve, sa prodigieuse facilité, son goût exquis, le rendaient complètement inimitable pour tous et sur tout. Garât a fait peu d'élèves, parce que n'étant attaché à aucun théâtre, ne chantant que dans les concerts, il voyagea dans toutes les contrées de l'Europe où il recueillit d'amples moissons de gloire, qu'accompagnaient aussi les faveurs de la fortune, juste une fois par hasard. De plus, pour profiter des leçons d'un pareil maître, il fallait être ce qu'on appelle vulgairement dégrossi, et avoir avant tout une âme à la hauteur de la sienne, être doué par la nature des moyens correspondants à ses chaleureuses et nobles inspirations. Pendant qu'il exerça son professorat au Conservatoire, la France lui dut Mme Branchu, l'un des plus beaux talents dramatiques qu'ait possédé l'Académie royale
de Musique, Mmes Duret etRigaut, qui ont brillé d*un si vif éclat sur la scène de l'Opéra-Comique , et enfin M. Powc/iard, le seul; peut-être capable de nous consoler de la perte de ce grand artiste; pour ceux qui l'ont entendu et qui sont en état de le comprendre , ce peu de mots doit suffire.
Mme Branchu , excellente cantatrice dramatique française, admirable tragédienne, que l'on ne prend pas le chemin de remplacer à TAcadémie royale de Musique de si tôt, devrait exercer un honorable professorat au Conservatoire , où ses conseils, ses leçons seraient si nécessaires pour former de véritables sujets dramatiques et lyriques à la fois, pour leur apprendre que Topera français n'est pas une arène exclusivement destinée à ce que Ton appelle chant, qu'il faut y apporter autre chose que des roulades , ou des cris , que la déclamation tragique, l'expression des sentiments nobles, passionnés, veut un autre langage que celui des fioritures, qu'il faut savoir sentir et parler avant de chanter, et que , faute de ces qualités, que l'on ne retrouve plus, le magnifique répertoire de Gluck, deSacchini , etc., nous est complètement ravi. MHe Falcon nous avait fait espérer un instant que nous verrions renaître les temps heureux de la belle déclamation tragique , et la résurrection de tant de chefs-d'œuvre dédaignés et oubliés aujourd'hui ; mais un accident funeste vint lui ravir sa belle voix, briser nos espérances, et nous enlever les jouissances certaines que nous promettait le talent , déjà si remarquable , de cette intéressante élève d'Adolphe Nourrit, enlevé lui-même à la scène française dans toute la force de l'âge, dans toute la vigueur d'un beau talent, dont chaque jour nous fait plus douloureusement sentir la perte. Mme Stoltz, par la nature de ses moyens, sa chaleureuse inspiration, est appelée a recueillir une part glorieuse du double héritage de Mmes Branchu et Falcon ; les rôles où elle a pu développer les heureux dons qu'elle tient de la nature, tels que la Favorite, la Reine de Chypre, Don Sébastien , Charles VI, la Xacarilla, petit chef-d'œuvre de grâce, de talent et de goût, Marie Stuart, le Lazarone, Robert Bruce, où elle a obtenu les plus brillants comme les plus justes succès , ont donné la mesure de son mérite réel et lui ont acquis les suffrages
empressés de tous les amis éclairés de Tart dramatique, que n'ont point perverti l'abus des ornements inutiles, prolixes, du bruit et des éclats, qui, à force d'être surnaturels, deviennent inhumains.
Garât a laissé un frère, dont il était l'aîné^ M. Fabry Garât, né à Bordeaux en 1775, était fils, ainsi que son frère, de Dominique Garât, célèbre avocat au parlement de cette ville, et neveu de M. le comte de l'empire Garât, sénateur et directeur de la Banque de France. M. Fabry Garât est également un chanteur fort distingué^ il a composé de charmantes romances qu'il chante avec un goût, une pureté , un accent musical qui rappelle les inimitables qualités de son frère aîné.
Ce fut Pierre Garât qui produisit au concert de la rue Feydeau le double talent de Charles Philippe Lafont, né à Paris, comme violoniste, l'un des plus purs, des plus gracieux, des plus corrects qui aient existé, ainsi que comme chanteur, doué d'une voix aussi touchante que juste, timbrée et étendue, et d'un goût exquis. Lafont a constamment voyagé et a recueilli en tous lieux les témoignages les plus mérités d'estime, excepté en Italie, où son délicieux talent sur le violon ne fut nullement compris^ écouté froidement dans un concert qu'il donnait, il fut obligé d'y chanter pour que ce concert ne fut pas entièrement nul de résultat. Il composait agréablement et jouait dans la perfection tout ce qu'il écrivait pour son instrument ou pour sa voix^ ce n'était pas sans raison qu'on l'appelait le violon des dames; il était élève de Rode, chevalier de la Légion -d'Honneur, et jouissait d'une belle position, ainsi que d'une réputation brillante^ l'événement le plus tragique, le plus déplorable, a récemment brisé cette belle existence 5 victime de la chute d'une diligence qui le conduisait dans une de ses tournées, il expira sur le coup. On doit de vifs regrets à sa mémoire et ressentir avec amertume la perte que font à la fois sa famille, ses amis , les arts et la France.
Garât, Rode, Kreutzer, Baillot, Lafont, Lamarre, madame Barbier Valbonne, d'autres artistes encore brillèrent également au Concert de la rue de Cléry, où ils furent applaudis avec enthousiasme. Les
étrangers s'empressaient d'accourir de tous les pays pour jouir du plaisir de les entendre , comme ils se faisaient un devoir de les accueillir lorsque la fortune les conduisait ^ans leurs cités. Le Concert du Conservatoire, dans une sphère moins élevée, mérita pendant plusieurs années les applaudissements d'un public assidu et éclairé , louant hautement les efforts souvent heureux des élèves réunis de cet établissement* On y encourageait les essais des compositeurs , des exécutants , des chanteurs , on y était de son pays , de la famille française des artistes-, les étrangers n'en étaient point bannis, mais les compatriotes n'en étaient point exclus. Malheureusement cette utile association s'est dissoute, et, depuis lors, il n'existe plus un seul lieu où un compositeur français puisse faise entendre une ligne de musique et avoir pour ses véritables juges les auditeurs éclairés et impartiaux, qui prononcent sur le talent qui se produit, et ne se permettent pas, comme ailleurs , d'en prescrire la mesure, de leur autorité privée, avant de l'avoir entendu et compris.
J'écarte de tout mon pouvoir ces fâcheuses réflexions, dont ^a cause, sans cesse flagrante, blesse autant la raison que l'équité ; il faut se résigner et changer, s'il se peut, de profession ou de nationalité ^ c'est le seul conseil que je puisse donner à tous ceux qui se trouvent dans la même position. Je reviens à nos compatriotes , à la confraternité artistique et musicale que je me suis plu à reconnaître et à signaler entre les Belges, les Flamands et nous, et je nomme avec un égal empressement leurs hommes à talent et les nôtres.
Berthaud, de Valenciennes, excellent violoncelliste, connu à Paris vers 1748, m'en fournit un nouveau motif, car, non seulement il perfectionna cet instrument, mais il fut le maître du célèbre Louis DwjîorH'aîné, qui a laissé une si belle réputation. La France s'honore à juste titre d'avoir vu naître dans son sein cet habile maître, qui nous quitta en 1772 pour la Prusse, d'où il ne revint qu'après la chute du trône de ce pays, renversé par la glorieuse victoire des Français à léna; mais notre pays ne saurait oublier les noms justement illustres qu'il peut avec orgueil et confiance offrir aux applau-
dissements de l'Earope musicale. Je ne parlerai pas pour Tinstant de N. de Lamarre, de Platel, de Levasseur le jeune, que la mort nous a trop tôt ravis , mais je citerai MM. Baudiot, compositeur de mérite, exécutant plein de feu, de hardiesse et de bonheur 5 Norhlin, l'accompagnateur par exellence, le plus fidèle comme le plus éloquent interprète , après Baillot toutefois ! des grands compositeurs de diverses écoles, dont il sait rendre sur le violoncelle les accents, les pensées avec toute la grâce, toute la sensibilité qu'ils ont su y répandre; et Valin, digne émule de M. Baudiot dont il est Télève. Pour terminer ce qu'il me reste à énoncer sur cette partie à la fois si intéressante, si indispensable de l'exécution musicale en général, sur l'orchestre enfin , je rappellerai que, jusqu'en 1730, la viola da gamba, cette grande quinte ou demie-basse, montée de sept cordes à intervalles de tierces et de quartes, dont j'ai déjà parlé, la viola da gamha, dis-je, était encore en usage à l'orchestre de l'Académie royale de Musique. Ce n'est qu'après cette époque qu'un musicien nommé Saint-Sevin, dit VAbhéj parce qu'il avait effectivement été abbé avant de faire de la musique sa profession , et qui entra à l'orchestre de l'Opéra dans cette même année 1730, ce n'est qu'au talent de cet artiste, et à celui deBatistin que j'ai déjà nommé, tous deux habiles violoncellistes, que l'on dût l'expulsion de la viola da gamba, arrivée peu de temps après. C'était une importante amélioration introduite dans le système général d'instrumentation en usage encore alors, puisque, qui le croirait! en 1725 on fit entrer dans cet orchestre un nommé Chefdeville pour y jouer de la musette, sur laquelle il était fort habile, et du hautbois. On jouait encore de la viola da gamba en Angleterre en 1787 ; celui qui avait alors la plus grande réputation sur cet instrument était un nommé Abel; mais il avait pour rival redoutable une jeune anglaise nommée Mlle Ticknesse : elle exécutait, dit-on , d'une manière extraordinaire sur cet instrument qui nous est complètement inconnu aujourd'hui. Néanmoins l'orchestre commençait à se composer d'une manière satisfaisante pour les auteurs et pour le public, puisque l'on y comptait des violons, des basses et des contre-basses; mais ce ne fut, comme on le voit, que dans les dernières années du dix-huitième siècle. L'abbé Tardieu, qui vivait
au commencement de ce dix-huitième siècle , fut le premier qui donna l'impulsion et contribua puissamment , avec Saint-Sevin et Batistin que j'ai nommés plus haut, à l'expulsion de la viola da gamba et à la substitution de la basse ^ le fameux luthier Duiffopprucgar^ au seizième siècle, fabriquait déjà des basses d'une petite dimension et les montait de sept cordes; ce n'était, je le suppose du moins, que des basses de viola da gamba. L'abbé Tardieu fut le premier qui monta le violoncelle, ou la basse, de cinq cordes seulement accordées du grave à l'aigu, ainsi qu'il suit: ut ^ sol, ré, la, ré; mais ce n*est que vers 1730 que cette cinquième corde aiguë ré fut supprimée, et que la basse (ou violoncelle) resta montée et accordée comme elle est aujourd'hui. Le violoncelle fait donc naturellement suite au violon, sur lequel j'ai encore quelque chose à dire, et à y alto, ou viola, ovi gmWe, ce qui est le même instrument, dont je parlerai tout à l'heure. Le violoncelle, plus que triple en dimension du violon , accordé de quinte en quinte du grave à l'aigu , monté de quatre cordes de boyau dont deux graves, recouvertes d'un fil délié de laiton blanchi au mercure, donnant pour résonnance à vide du grave à l'aigu : ut^ soi, ré, la, ainsi que la viola, se pose entre les jambes, de même que l'on y plaçait la viola da gamba; il se tient à peu près verticalement de la main gauche, un peu inclinée vers l'épaule du même côté, et se joue avec l'archet tenu de la main droite et dont la baguette doit être tournée du côté des doigts de là main gauche. Son doigté lui est particulier à cause de la longueur du manche et de la distance entre les sons ; sa forme ,récartement des intervalles, contraignent les exécutants à employer le pouce gauche sitôt qu'ils ont parcouru tous les degrés de la première position. On peut tout sur cet instrument , comme exécution ; mais il est préférable de le faire chanter dans les sons du médium, jusqu'au si de la troisième octave au plus; dans cette partie, la voix du violoncelle est sonore, large, moelleuse et touchante. Les grandes difficultés, les tours de force font briller la dextérité de l'artiste, mais sont moins favorables aux développements des ressources de l'instrument , surtout sur les cordes basses. Ce grand corps sonore ne saurait fournir ses vibrations assez rapidement pour répondre convenablement à la
vélocité des doigts et de l'archet-, de là vient ordinairement que les sons dans le bas sont cuivrés, et nasals dans le haut. Cet inconvénient, ainsi que plusieurs autres, résultent de ce que Ton sait rarement se renfermer judicieusement dans le cercle réel des ressources positives de son instrument et s'appliquer à les faire valoir, ce qui serait déjà fort estimable. Depuis la ridicule invention des sons appelés harmoniques, invention attribuée à Domenico Ferrari, de Crémone, établi dans cette ville vers 1748 (Ferrari était élève de Tartini qui ne lui avait certainement pas appris à dénaturer ainsi le premier des instruments, le rival souvent heureux de la voix humaine), depuis, dis-je, que 'cette pauvre et mesquine charlatanerie a été mise en vogue, les violonistes veulent que le violon siffle de la flûte, les bassistes veulent jouer du violon, les harpistes veulent jouer de Tharmonica , les organistes veulent jouer du piano, il n'est pas jusqu'au piano auquel on a voulu faire jouer du basson et du tambour!!... Le travers des violonistes, comme le plus fréquent, est aussi le plus déplorable, et il serait cependant naturel de réfléchir que , pour quiconque aime la flûte, il sera toujours mille fois préférable de l'entendre résonner sous les doigts des célèbres Tw/ou et Dorus, à l'entendre gémir sous l'archet de Paganini et de ses sectateurs. Paganini fut du nombre de ceux qui ont le malheureux talent de faire admirablement de détestables choses, et il eût achevé de pervertir notre belle école s'il fut demeuré un peu plus longtemps parmi nous. Sa folle vogue et sa fortune prouvent qu'il fallait un grand discernement pour distinguer ce qu'il y avait de véritablement estimable dans ce talent macabre de ce qu'il fallait soigneusement se garder d'imiter. Il faut déplorer l'espèce de goût qui encourage ces burlesques travertissements que les Baillot, les Norblins étaient aussi éloignés d'approuver que de pratiquer, et reconnaître que si Paganini a eu cent imitateurs, Baillot n'en a point eu, parce qu'il est plus aisé d'être Van-Loo que Raphaël, Marsias qu'Apollon.
L'invention du violoncelle est due, assure -t-on, d'une part à Antoine Bonocini, ou Bononcini, de Modène, maître de chapelle du roi de Portugal, dans Ja première moitié du dix-huitième siècle,