‹ Histoire de la musique moderneChapitre 8 sur 109 · DES ORIGINES ROMAINES · texte numérisé non relu

DES ORIGINES ROMAINES

Depuis leur origine jusqu'au règne d'Auguste^ les Romains ne firent presque aucun cas des arts ni des artistes, qu'ils appelaient artifices, et qu'ils confondaient bien plus positivement encore que les Grecs avec les artisans. Dans une république où Ton n'a besoin que de pain et de fer pour les hommes, de foin pour les chevaux, quand on en a, à quoi bon des artistes? ce sont des soldats qu'il faut. Des artistes I gens orgueilleux, dispendieu-x, qui coûtent très cher, quand on les paie ce qu'ils valent , qui ne rapportent rien , et

conséquemment ne sont bons à rien dans une république.

Demandez plutôt à ceux qui voulaient qu'on fit du château de Rambouillet un dépôt de mendicité , et du palais de Versailles une filature de coton?

La première musique, toute grossière qu'elle était, que connurent les Romains, leur fut apportée par les Etrusques^ les lettres grecques, les trois premiers instruments de musique qu'ils possédèrent: une espèce de lyre, le trigon et le lydien, sur lesquels on ne s'explique pas autrement , leur furent communiqués par les Arcadiens. On prétend cependant que Romulm avait appris la musique dans sa jeunesse^ on ne dit ni dans quel fieu, ni par qui. Sous son

règne, assure-t-on encore, on jouait déjà de la flûte et des crotales, ou cymbales , aux fêtes de Cyhèle. Numa institua le collège des douze Saliens, dont les fonctions consistaient à danser et à chanter des hymnes en l'honneur du dieu de la guerre. Sous Servius Tullius, deux centuries furent composées de joueurs de trompettes, ou d'instruments aussi bruyants. Suivant une opinion , que je ne discute point ici , la musique n'aurait été introduite chez les Romains que l'an 415 de la fondation de Rome, sous le consulat de Sulpicius Peîlicus, et cependant ce que je viens de rapporter sur Romulus, Numa, Servilius Tullius^ tendrait à prouver le contraire. L'établissement des premiers jeux scéniques date effectivement de cette année 415 5 le gouvernement fit venir de Toscane des pantomimes nommés iter ou hister, qui veut dire farceur ; c'est de ce mot que Ton a fait celui d'histrion. Comme il fit venir en même temps des joueurs de flûte, on a pu confondre les deux objets en une même époque , et croire que la musique n'avait été introduite à Rome qu'avec le théâtre. Ces spectacles se composaient simplement de danses mêlées de gestes, exécutées au son des flûtes j ils plurent beaucoup aux Romains. Plus tard, ils conçurent l'idée d'y mêler la récitation de satires écrites en vers , auxquelles ils joignirent les gestes qu'ils avaient imités des Toscans. Horace dit que Lucilius fut le premier, à Rome, qui inventa une comédie dont il fut lui-même l'acteur: ce n'était qu'une satire en vers, accompagnée par des flûtes. On hasarda dans la suite de mettre en scène plusieurs personnages. Les jeunes gens de la ville s'étaient livrés d'abord à ces jeux avec beaucoup d'ardeur; mais ils finirent par laisser aux comédiens le soin de représenter leurs compositions comiques, que l'on appelait exodes, et que l'on insérait dans les entr'actes des spectacles. Je ne sais comment il se fait que l'un des livres de la Bible porte aussi le nom d'Exode, mais ceux qui l'ont lu peuvent attester que je n'en impose pas. La musique néanmoins ne commença à briller d'un vif éclat, à Rome, et à être introduite dans les festins particuHers que vers l'an 560 de sa fondation , sous le consulat d'Emilius. Selon toute apparence, les musiciens composant les deux centuries de Servtus Tullus, comme aussi ceux qui les avaient

précédés, étaient étrangers et probablement Grecs d'origine, car, je l'ai dit tout à l'heure, les Romains n'avaient nul goût pour les arts 5 ils méprisaient souverainement la danse, et, à l'égard de la musique, du chant, ils en faisaient si peu de cas, au temps de la répubhque, que le philosophe <Sa//ws/e, je crois, reprocha durement à une dame romaine de savoir beaucoup mieux danser et chanter qu'il ne convenait à une femme honnête (1). Leur antipathie pour la danse était telle qu'ils disaient qu'il fallait être ivre, ou fou, pour s'y livrer^ mais leurs relations avec la Grèce, les richesses qui s'introduisirent par la suite dans Rome, les firent promptement changer de sentiment, et il est à remarquer que malgré leur austérité , la fierté dédaigneuse avec laquelle ils repoussaient les arts qu'ils traitaient d'objets futiles et méprisables, ils eurent des théâtres avant d'avoir des boulangers, qui ne commencèrent à être établis dans la ville que sous l'empereur Trajan, l'an 580 de la fondation de Rome: avant cette époque, chaque famille faisait son pain , ou ce qu'ils appelaient de ce nom. C'était, ainsi qu'en Grèce comme cela est présumable, l'ouvrage des femmes. On a trouvé à Herculanum deux pains de huit pouces et demi de diamètre et de cinq pouces d'épaisseur, marqués d'un double trait en croix dessus. J'en ai vu aussi un morceau trouvé à Pompeïa. Rollin affirme, sur la foi de Quintilien, que la milice romaine sentait redoubler son ardeur guerrière lorsqu'elle était conduite au son belhqueux des cors et des trompettes. Des cors! des trompettes! j'en demande bien pardon à l'illustre historien , mais à l'égard des trompettes, les Romains avaient bien quelque chose d'approchant dans le buccinum ou trompe droite, dans le tuba curva ou trompe courbe; quant à la dénomination des cors, elle me paraît singulièrement anticipée. Les deux instruments que je viens de nommer, ainsi que tous ceux qu'ils connurent par la suite, leurs furent apportés par les Grecs; mais les plus bruyants furent toujours ceux qu'ils préférèrent. Dans la loi des douze tables, rédigée l'an 302 de Rome, il est dit que l'inspecteur des funérailles pouvait employer jusqu'à dix joueurs de

(1) Ainsi, leurs premiers musiciens antiques furent grecs, el leurs premiers, musiciens modernes furent belges el français.

îlùte: la musique était donc connue avant Tan 415, où elle acquit seulement plus d'importance , étant mêlée aux jeux de la scène. La première comédie latine, si Ton peut appeler de ce nom une simple récitation de vers, fut composée par un nommé Lucius ou Lucilius , je l'ai déjà rapporté : elle est de l'an 510. Cette récitation n'était d'abord accompagnée que par des flûtes : on y adjoignit plus tard d'autres instruments. C'est en l'année 514 que les Romains eurent la représentation de la première pièce latine à peu près régulière qu'ils eussent encore vu jusque-là-, elle fut composée par le poète Anrfromcus. Jusqu'à cette époque, ils n'avaient que des espèces d'intermèdes joués par les hister ou histrions, qu'ils avaient fait venir d'Etrurie. C'est ce nom trivial, qui vient d'un vieux mot toscan , que l'on se permet encore de donner quelquefois aux comédiens en général. Un usage que nous trouverions au moins étrange s'introduisit sur le théâtre romain, c'était celui de faire réciter les vers d'un ouvrage dramatique par un personnage immobile, tandis qu'un autre les ^déclamait par gestes sans parler: voici ce qui donna lieu à l'établissement de cette coutume. Andronicus, le premier, fit voir aux Romains une pièce régulière, 120 ans environ après l'introduction à Rome des représentations théâtrales. Dans ce temps, les auteurs jouaient un rôle dans leurs pièces. Molière, né à Paris, l'an 1620, rue de la Tonnellerie, sous les piliers des halles, dans une maison nouvellement rebâtie près de la rue St.-Honoré, sous le n° 3^ Picard, et plusieurs autres, n'ont fait en ceci qu'imiter les anciens. Andronicus, applaudi à outrance dans une de ses pièces, obligé de céder à des bis multipHés, finit par s'enrouer au point de ne plus pouvoir parler. Pour ne pas suspendre les représentations d'une pièce qui jouissait d'une si grande faveur il obtint du public l'autorisation de faire réciter ses vers par un esclave, dressé à cet effet, tandis que lui les déclamerait sur le théâtre. Il mit tant de feu dans sa déclamation que le public goûta cette combinaison 5 elle s'établit donc et dura un long espace de temps. Il devait être fort difficile de mettre ensemble la déclamation d'un récitant qui ne bougeait pas de la coulisse où il était placé, avec la gesticulation d'un acteur masqué , s'agitant en scène sans

parler^ mais tout singulier que paraît le fait, il est attesté par de graves autorités: il faut se soumettre. Depuis Andronicus, le théâtre romain a été illustré par un grand nombre de poètes dramatiques latins, parmi lesquels les plus célèbres ont èié Aristophane , Plante, et Térence, né à Carthage en Afrique, l'an 192 ou 193 avant J.-C. il n'en fut pas moins regardé comme un des premiers poètes latins de son siècle. C'est sous le règne d'Auguste que l'art de la pantomime prit son plus grand développement^ il fut une conséquence du perfectionnement de la gesticulation. Les pessimistes du temps lui attribuèrent la corruption des mœurs et les malheurs de l'empire : il fallait en vérité ne plus savoir à quelle cause faire remonter ces calamités puMiques pour aller leur en chercher une pareille ; il est vrai de dire cependant que lors de la décadence totale de l'empire romain , il y avait à Rome beaucoup plus d'habiles pantomimes que de bons généraux et de grands orateurs. L'engoùment pour cette sorte de comédiens devint tel qu'il dégénéra en factions tumultueuses capables d'en venir aux mains pour tel acteur favori du parti que Ton nommait les hleus , parce qu'ils avaient adopté cette couleur pour marque distinctive, contre les admirateurs de tel autre acteur, dont les partisans s'appelaient les verds^ parce qu'ils avaient pris cette couleur pour signe de ralliement. Ceci fait assez naturellement revenir à la mémoire les querelles plus récentes et non moins scandaleuses des gluckistes et des piccinistes qui affligèrent si longtemps en France les véritables amateurs de la bonne musique.

Marcus Emilius fut le premier à Rome qui fit construire un théâtre avec des sièges pour les spectateurs 5 avant, il n'y avait qu'un théâtre, point de salle, et les spectateurs écoutaient debout; ce théâtre était en bois et se démontait lorsque les représentations étaient terminées. Le premier théâtre en pierre qu'eurent les Rofut bâti par Pompée, qui le décora magnifiquement. On voit encore dans cette ville, les restes du théâtre édifié en l'honneur d'Auguste, qui le dédia à son ami Marcellus, dont il a conservé le nom. Les Romains imitèrent les Grecs dans la forme et la disposition de leurs théâtres , mais ils les surpassèrent en grandeur et en richesse d'or-

nements: leurs salles de spectacles étaient en général beaucoup plus vastes que leurs temples. Les anciens établissaient toujours la façade de leurs théâtres tournée vers le nord.

Pompée eut aussi , le premier parmi les Romains , la pensée de faire couvrir les théâtres avec des toiles 5 ainsi qu'en Grèce, les représentations théâtrales avaient lieu en plein jour et à ciel découvert, ce qui était fort peu agréable aux acteurs comme aux spectateurs, exposés, avant cette utile amélioration, à toutes les variations du temps: qu'il fut beau ou pluvieux, il fallait lé supporter ou déserter le théâtre. Les tentures dont on se servit d'abord étaient teintes en pourpre^ mais on mit par la suite beaucoup plus de luxe dans le choix ou les ornements de ces étoffes. Néron les fit décorer de dorures et se fit peindre au milieu, monté sur le char du soleil, qu'il conduisait, et environné dî étoiles; ceci fait supposer que sa Majesté n'était pas très forte en astronomie car elle eut évité le ridicule contre sens de représenter à la fois des étoiles et le soleil. On serait tenté de croire qu'il y avait à la cour impériale quelque courtisan de la force de celui de Versailles, auquel Louis XIV demandait un matin quel temps il faisait, et qui lui répondit: « Sire, « le temps qu'il plaira à votre Majesté». Pour si peu que l'on eût adopté cette manière de raisonner à Rome, il pouvait y faire jour et nuit à la fois, si tel était le bon plaisir de Néron , et qu'il plût à Sa Majesté de voir des étoiles en plein midi. On a prétendu que Pompeïa était redevable aux Romains de ses deux théâtres, ainsi, qu'Herculanum-, mais les deux superbes statues équestres en marbre blanc trouvées aux deux côtés de l'avant-scène du théâtre d'Herculanum, connues sous le nom àe chevaux de Balbus , et que l'on voyait en 1811 au palais des Etudes, à Naples. Ces deux statues, ainsi que les ornements et les sculptures de toute espèce qui décorent les deux théâtres de Pompeïa, sont d'un ciseau tout Grec: On ne saurait donc supposer que ces œuvres soient de main romaine.

J'ai dit qu'en 560, sous le consulat dUEmilius, la musique avait commencé à prendre quelque ascendant sur les Romains et à s'introduire jusque dans leurs festins. A cette époque aussi on accorda des privilèges aux musiciens étrangers qui voulurent se fixer à

Home. Manlius en fit venir un grand nombre, surtout de la Grèce, pour rendre son triomphe plus magnifique. César donna le spectacle de la première naumachie, ou fête surTeau, du lacFusin; cette naumachie était une sorte de lutte, un combat simulé de barque contre barque. Plusieurs milliers de musiciens, de musiciennes chantèrent et jouèrent des instruments pendant cette superbe fête. César, on doit le croire, aimait beaucoup la m.usique et le théâtre, puisqu'on assure qu'il accorda plus de 60,000 livres au poète Labérms qui jouait lui-même le principal rôle dans une pièce de sa composition. Roscius^ acteur distingué de cette époque, recevait 500 livres par jour sur les fonds du trésor public ^ que l'on calcule ce que cette somme ferait au bout de l'année en monnaie de notre temps! Roscius, ami intime de Cicéron, possédait le talent de la déclamation à un si haut degré de perfection , qu'il était capable de rendre, par le seul secours des gestes, un discours entier de Cicéron avec la plus parfaite exactitude. Il se faisait accompagner par une flûte qui lui donnait le ton lorsqu'il récitait, que cette déclamation fût lente ou accélérée: c'est cette même déclamation que reproduit notre récitatif, mais d'une manière plus positivement musicale. Par un usage établi, il y avait constamment un instrumentiste dont l'emploi consistait à ramener les acteurs à l'intonation qu'ils devaient prendre en récitant, lorsque, par trop d'ardeur ou de préocupation, ils s'en écartaient. La profession de comédien, comme on le voit, était considérée à Rome autant qu'elle était lucrative, et l'on n'en doutera pas lorsqu'on saura qu'un autre acteur célèbre du même temps, nommé, je crois , OEsopus, laissa en mourant à son fils l'énorme somme de 2,500,000 livres. On pourrait multiplier ces citations qui tendraient à prouver de plus en plus jusqu'à quel point était portée la passion que les Romains avaient prise pour le théâtre. L'usage de s'y faire accompagner par des instruments s'était introduit partout, et l'on prétend même que Gracchus tenait auprès de lui à cet effet un joueur de flûte chargé de lui donner le ton lorsqu'il devait haranguer le peuple. A la pompe funèbre de César, tous les musiciens jetèrent leurs instruments sur le bûcher en signe de deuil et de la douleur que leur

causait la perte de celui qui les avait si hautement protégés, et toujours si magnifiquement traités. Autre temps , autres mœurs!

Auguste aimait fort peu la musique; mais il la regardait comme un moyen politique d'amuser le peuple, de le distraire et de le contenir. Il est l'inventeur de la première censure théâtrale; c'est lui qui ordonna que toutes les pièces de théâtre seraient examinées par les édiles avant d'être représentées. Ainsi cette tyrannique et détestable inquisition de la pensée et du génie, fastueusement masquée par le titre de respect pour la morale , bien qu'elle ne soit pas renouvelée des Grecs, n'en est pas moins fort ancienne. C'est sous le règne d'Auguste que l'on commença à applaudir et à siffler dans les théâtres de Rome. Il donnait volontiers lui-même le signal des applaudissements en frappant des mains , et en récompensant ceux qui se distinguaient par leurs talents dans l'art dramatique. Par tout ce qui a été rapporté jusqu'ici , par tout ce qui pourra être dit par la suite, on verra que, ni en Grèce, ni chez les Romains, les arts, les artistes, les théâtres n'ont été livrés à la merci et au caprice exploitateur, que, loin de là , les gouvernements ont veillé constamment à leur prospérité ainsi qu'à leur splendeur. Auguste faisait grand cas de sa voix qu'il avait fort belle: il prit même dans un âge assez avancé un maître de chant.

Tibère bannit de Rome les comédiens, les musiciens, une partie même des spectateurs; mais ce fut à cause d'un meurtre commis dans l'enceinte du théâtre. Caligula les rappela tous, leur rendit leurs anciens avantages et les combla de présents; il avait d'autant plus de goût pour la musique, qu'il avait, dit-on, une très belle voix et chantait fort bien. Un certain Nestor, bon acteur et chanteur distingué, devint son favori à cause de ses divers talents. Caligula voulait connaître les différentes musiques des contrées où elle était cultivée; il fit venir, dans ce but, des musiciens de ces pays pour les entendre, les comparer et les juger. Il avait la fantaisie de vouloir qu'on le prît pour Apollon, et, dans un magnifique festin préparé par ses ordres, il se montra avec la barbe dorée, croyant sans doute par ce moyen ressembler davantage à ce Dieu. Dans une autre fête qu'il donna en l'honneur de toutes les divinités du Par-

nasse, il fit composer pour chacune une musique particulière. C/awcîe protégea aussi la musique et les artistes: il leur décerna jusqu'à des couronnes d'or. Auguste, successeur de César, et dont le - règne fut de 56 ans, eût eu certainement part à ses largesses impériales , car on assure que dans sa jeunesse il avait fort bien joué la comédie.

Néron cultiva la musique avec autant d'ardeur et de soins que s'il eut dû en faire sa profession toute sa vie. Il avait une belle voix et chantait fort bien j il jouait également de la lyre, de la cithare et de la flûte. De plus, il composait et jouait la comédie qu'il aimait avec passion, et qu'il joua même sur les théâtres publics: ceci est une vérité historique assez connue. Un jour, il revenait de Naples où il avait chanté sur le théâtre avec un succès d'empereur; sur le bruit de son triomphe , Rome brûlait du désir de l'entendre. A son entrée dans la ville, il fut arrêté dans la rue par le peuple qui le supplia de chanter, et par la plus bizarre disposition d'esprit , loin de se fâcher de cette brusque incartade, il consentit de bonne grâce à ce qu'on lui demandait-, il chanta et fut applaudi avec transport. Dès ce moment, il ne se fit plus aucun scrupule de chanter sur le théâtre avec les autres acteurs : il jouait indifféremment les rôles d'hommes et de femmes, attendu que l'on jouait toujours masqué. Les masques, à cette époque, avaient acquis un incroyable degré de perfection 5 Néron eut un jour la capricieuse idée de jouer avec un masque auquel il avait fait donner la ressemblance la plus parfaite avec l'une de ses maîtresses j vis-à-vis de tout autre que Néron, une pareille fantaisie aurait pu amener des explications fort vives entre le mari de la dame et son amant , mais on savait qu'avec une semblable majesté il était prudent d'être d'une excessive circonspection, et l'on se tut. L'empereur recevait la même rétribution que les autres comédiens de la troupe ; il força même les sénateurs et les premières dames de l'empire à jouer la comédie avec lui: son opinion était que l'on ne dérogeait en aucune manière par l'exercice public de l'art dramatique. Il lui arriva une aventure assez étrange dans une de ces tragédies où il jouait le rôle d'Hercule furieux; il était'parvenu, au milieu des plus frénétiques applaudissements, à la scène Tome I. 7

oïl l'on enchaîne Hercule, lorsqu'un de ses gardes, prenant la chose au sérieux, accourut le sabre à la main pour déUvrer son maître; cette marque de dévouement plut beaucoup à l'empereur, et le soldat fut magnifiquement récompensé. Néron avait une si haute estime, pour son talent que c'était un grand crime à ses yeux que de ne pas récouter, ou de faire le moindre bruit; et Vespasien, son successeur au trône impérial , eut beaucoup de peine à échapper à sa vengeance et à obtenir sa grâce, parce qu'il fut soupçonné d'avoir dormi pendant que l'empereur chantait. Diodore, musicien grec, habitait Rome au temps de Néron. Il accrut de beaucoup l'étendue de la flûte en y ajoutant de nouveaux trous, aussi, était-il très considéré par l'empereur. Néron (Domitius) pouvait être le plus grand joueur de flûte de son empire : il en était bien le maître puisqu'il était empereur, et empereur fort chatouilleux sur cet article-, je doute cependant que Sa Majesté ait jamais approché des célèbres Tulou et Dorus, dont nous nous honorons d'être les compatriotes et les contemporains. Un point assez curieux de l'histoire de ce souverain^ c'est que le chant, la lyre, la cithare, la harpe, qui n'était probablement autre chose que le trigonion des Grecs , la flûte , la composition , celle de ce temps-là, cela est bien entendu, et l'art dramatique passent pour avoir occupé la majeure partie de sa vie. Son maître de lyre et de cithare fut un nommé Terpus. Un acte inqualifiable de démence parmi tant d'autres où la folie semblait le disputera la férocité, fut à coup sûr celui d'avoir eu la funeste pensée de composer sur l'embrasement de Troie, et de n'avoir rien imaginé de mieux, comme moyen d'inspiration , que d'envoyer mettre le feu à l'un des quartiers de Rome, afin de composer d'cpm nature, se promettant bien de le faire rebâtir aussitôt que son morceau serait fini. Tant que dura l'incendie, il resta sur la terrasse de son palais à jouer de la flûte; que le ciel préserve le monde de pareils amateurs couronnés I... On assure que, vers le temps de sa mort, il possédait un orgue hydraulique dont il était l'inventeur, et qu'il devait faire entendre aux Romains dans une fête magnifique préparée à cet eff*et. Cet orgue est aussi mentionné dans VHistoire des Gaulois , de M. Amédée Thierry , à L'occasion de la révolte de Vindex en faveur

de Galba, chef des légions romaines en Espagne, où il fut proclamé empereur. Ce siècle était fécond en souverains passionnés pour la musique-, Caligula, prédécesseur de Néron, puisqu'il monta sur le trône Tan 37 de J.-C, année pendant laquelle naquit ce dernier, Caligula, dis-je, était tellement enthousiaste des talents de ce Nestor que j'ai cité plus haut, qu'il condamna au fouet et fouetta plusieurs fois lui-même ceux qui avaient eu le malheur de l'interrompre lorsqu'il chantait ou récitait.

La musique conserva à Rome son crédit et sa puissance jusqu'au règne de Galba. Alors son astre pâUt, et jusqu'à la chute de l'empire, l'histoire n'en parle plus: ce qui fait pour cet art, depuis Galba, né 4 ans avant J.-C, jusqu'à saint Ambroise, au quatrième siècle, un sommeil d'un peu plus de trois cents ans. Comme on a pu le voir , la musique fut protégée par beaucoup de souverains , mais elle ne put jamais se naturaliser totalement à Rome. Les musiciens étran. gers, presque tous Grecs, y faisaient fortune -.Rome en cela ressemblait fort à Paris. Les esclaves seuls s'occupaient de la culture de cet art, il était impossible alors qu'il fît de grands progrès chez un peuple qui l'aimait cependant, mais qui n'en faisait cas en général que comme d'un amusement. Chez les Grecs, au contraire, il était défendu aux esclaves de s'y appliquer. Ce que les Romains préféraient , parmi les instruments introduits chez eux par les Grecs , c'était les flûtes, les trompettes, etc., enfin les plus retentissants. La musique resta donc dans cet état primitif que j'ai indiqué, jusqu'à la réduction des modes grecs, et l'adoption des lettres latines pour désigner les sons , en remplacement de ceux de l'alphabet des Hellènes. Là seulement se dessine le premier pas vers les améliorations que l'art a éprouvées depuis cette époque jusqu'à nos jours.

Les Romains connaissaient l'usage des rideaux d'avant-scène sur leurs théâtres , usage que les Grecs ignorèrent. Ce rideau se nommait siparium ; les Romains modernes l'appellent Cipano (qu'il faut prononcer tchipârio). Il s'abaissait d'abord et demeurait ainsi sur l'avant-scène , au lieu de se lever comme cela se fait sur les théâtres modernes-, ensuite, on imagina de l'engager dans une coulisse

où il disparaissait totalement, toujours en descendant, jusqu^à cB qu'on le relevât à la fin de la pièce ou de l'acte. Ces rideaux étaient ordinairement couverts d'ornements divers, peints, brodés, ou tissus. Celui des beaux-arts qui réussit le mieux chez les Romains fut l'architecture. Cette tendance fut le résultat de leurs rapports avec les Grecs, après qu'ils eurent fait la conquête de leur pays. Ils firent de grandes choses en architecture^ leurs théâtres étaient spacieux, solidement construits, et richement ornés. Ils avaient des décorations qui se glissaient dans des coulisses, comme on avait fini par en avoir à Athènes et ailleurs , et comme nous les pratiquons sur nos scènes théâtrales aujourd'hui. Ils faisaient d'énormes dépenses pour l'embellissement de cette partie de leurs salles de spectacle. Ils avaient des machinistes, des peintres décorateurs dont la profession était fort estimée; l'ensemble des résultats de cet art] se nommait scénographie. On a appliqué en musique, peut-être sans beaucoup de réflexion , le nom de scène à tout monologue , o« morceau chanté par une personne seule-, je ne sais jusqu'à quel point cette appropriation est judicieuse et ex:aete; il me semble que dans un ouvrage quelconque, divisé nécessairement par scènes, ce monologue n'est ni plus ni moins une scène que celle d'avant ou celle d'après, qu'elle soit à un seul, à deux ou à un plus grand nombre de personnages; il y a en outre équivoque' ou confusion, car la scène, c'est le plancher du théâtre dans son entier; Vavantscène est la partie de ce plancher sur laquelle se placent les acteurs afin d'être le plus près possible des spectateurs , et d'en être en même temps mieux vus et mieux entendus. Que peut-il y avoir de commun alors entre ce plancher et ce que chante une seule voix, ou deux, ou quatre? un duo, un final, est-il moins une scène qu'un solo? c'est ce que j'ai peine à comprendre: je ne me révolte pas contre l'usage, je me borne à quelques réflexions, je soumets mon doute et je suis dans mon droit; au surplus, je sais parfaitement que l'usage, qui n'est pas toujours la raison, n'en fait pas moins toujours la loi.

Les anciens , Grecs ou Romains, n'avaient aucune idée de ce que nous appelons vocalisation. Une roulade eût été pour eux une mons-

Iruosité en musique, aussi , leur était-elle parfaitement inconnue ^ et, de bonne foi, cette ignorance était-elle plus fâcheuse que le déplorable abus que l'on en fait aujourd'hui ? c'est ce que je laisse à décider aux gens de goût et d'autorité. Il est très probable que ce n'est que depuis les temps modernes que l'on a fait cette périlleuse tentative de faire passer deux ou trois sons au plus sur la même syllabe, au moyen de la ligature que nous nommons liaison, et sans reprendre sa respiration -, je suppose que dans l'emploi de ce nouveau moyen se glissait quelquefois le limma, ce dièse ou bécarre malexpHqué des Grecs, que les Romains connurent peut-être, mais qui n'est annoncé nulle part d'une manière précise, autre que lesigne coloré en rouge pour ce dièse ou bécarre, destiné à hausserle son , de même que le signe colaré en jaune devait rabaisser : faisant alors l'offîce du bémol. Les petites notes étaient également inconnues aux Grecs et aux Romains, attendu qu'il aurait fallu qu'ils possédassent d'abord des notes musicales quelconques avant de songer à pratiquer cette diminution: ceci ne peut donc se rapporter qu'au temps où l'on eut une notation régulière et sulïîsante.

De tout ce qui a été dit précédemment, il ressort avec évidence que depuis la création delà musique, depuis Mercure jusqu'à Beethoven, ce qui, je crois, n'embrasse pas un laps de temps moindre que celui que pourrait enregistrer la poésie depuis Orphée jusques à Casimir Delavigne, si l'art d'Euterpe fut riche, chez les anciens, en calculs, en combinaisons, en systèmes scientifiques, en abstractions multipliées d'une difficile perception, en signes nombreux et quelquefois obscurs, le nôtre n'est pas si indigent que l'on ne puisse avec quelque orgueil exposer aux regards de juges éclairés et impartiaux ce qu'il possède^ nous avons en notre pouvoir deux grandes puissances secondées du génie de nos compositeurs et des talents de nos instrumentistes, de nos chanteurs: la mélodie etVharmonie; avec cela nous pouvons nous poser et voir venir.

Selon l'opinion manifestée par Rollin, la trompette, sur laquelle j'ai quelques mots encore à dire, exerçait sur les légions romaines une très grande influence; sur les derniers temps ils en avaient de trois sortes, j'ai décrit ailleurs les deux premières. La troisième

était plus courte que la trompe droite, et recourbée par le bout, en forme de bâton augurai : elle en avait pris le nom et s'appelait lituus: cet instrument appartenait à la cavalerie, les deux autres à l'infanterie. Ces trompettes servaient, non seulement à la guerre, mais encore dans toutes les fêtes et cérémonies, ainsi que dans les pompes funèbres. Tl y eut portérieurement d'autres sortes de trompes chez les Romains , mais l'incertitude née de la divergence de renseignements, l'obscurité, qui en est la conséquence, et qui règne sur leur véritable nom, sur leur forme, sur leurs ornements, sur leur application, ces diverses raisons m'ont empêché de pousser mes recherches plus avant sur ce point, qui ne m'a semblé d'ailleurs que d'une utilité fort accessoire. Je dirai seulement, à propos du lituus, que cette trompette pouvait être imitée du lituus, ou bâton à l'usage des augures, aussi bien que du pedum, qui était un bâton courbé par un bout, dont se servaient les bergers pour arrêter les animaux des troupeaux confiés à leur garde qui s'écartaient de leur surveillance; souvent, et lorsqu'ils couraient , le berger leur lançait son pcdum à travers les jambes pour les empêcher de s'enfuir. Les évêques, comme pasteurs probables des chrétiens, ont conservé, je ne dis pas le lituus des augures, mais le pedum des bergers dont ils ont fait une crosse. On ne saurait sans mauvaise foi nier cette ressemblance-, car, pour la forme au moins, elle est égale de part et d'autre.

Malgré leur indomptable fierté, les Romains firent ce que font tous les peuples sauvages lorsqu'ils subjuguent des peuples civilisés , i^ empruntèrent aux Grecs, ils les imitèrent autant que cela leur fut possible dans leur luxe, dans leurs arts, dans leurs jeux, dans ceux môme qui n'avaient pour but que le délassement du peuple, car ils eurent diussï des marionnettes , et ils avaient des joueurs de cerceau qu'ils nommaient trochus.

Divers autres instruments de musique usités dans ces temps reculés ne nous sont connus que par leur nom qui a traversé, on ne sait comment, les siècles et est venu jusqu'à nous-, mais dépourvu de toute espèce de renseignement sur la forme, la sonorité, les qualités l'usage de ces instruments. De ce nombre sont la mandore , le luffi,

ia pandore, le theorbe; beaucoup d'autres, à ce qu'il paraît, sont eatièrement perdus et oubliés. Le luth^ dit-on, était déjà connu au temps de l'empereur Marc-Aurèle; on cite un certain Jnaxagore comme ayant été très habile sur cet instrument que Marc-Aurèle aimait beaucoup; il avait donné de grands revenus à Jnaxagore, et une garde d'honneur comme marque de sa considération et de son amitié. Le théorbe, qui était encore en usage au temps de Louis XIV, nous est aujourd'hui parfaitement inconnu; je crois seulement, d'après quelques indications fort vagues, qu'il avait à peu près la forme d'une grosse guitare , qu'il avait deux manches, l'un plus long que l'autre, et portant les huit dernières cordes qui étaient les plus graves : c'est tout ce que je puis dire sur cet instrument.

Deux noms assez célèbres me reste à citer avant de terminer cet exposé fort imparfait de ce qui est venu à ma connaissance sur l'état des arts en général, et de la musique en particulier , chez les Romains. Ces noms sont ceux de Pyladeel de Balhille, son élève, l'un pour le genre tragique, l'autre pour le genre comique; ces deux hommes étaient d'habiles pantomimes d'une grande réputation : tous deux florissaient sous le règne d'Auguste; ainsi que tous les autres comédiens, ils ne déclamaient que masqués Cette profession , que les Romains affectionnaient singulièrement, était très estimée parmi eux. Ceux qui avaient l'avantage d'y exceller jouissaient de grands privilèges et de toutes les douceurs que procure la fortune. Malheureusement cet art de la pantomime fît négliger la bonne comédie, et s'éteignit, ou à peu près, avec l'empire romain.

Je ne m'abuse pas à ce point de croire ajouter quelque lumière nouvelle à l'histoire du peuple romain: je fais une simple remarque que d'autres ont certainement faite, ou qu'ils ont pu faire avant moi; elle a pour cause un fait incontestable, à mon sens du moins, et c'est que les Romains, guerriers, conquérants, législateurs, politiques profonds, maîtres du monde connu alors, étendant leur domination sur l'Italie, l'Espagne, les Gaules, l'Afrique, la Sicile, en Asie, vainqueurs des Grecs qu'ils subjuguèrent , ils ne purent jamais les égaler dans les arts dont ils leurs furent redevables; aucun de ces arts, et la musique moins que tout autre, ne se perfectionna dans leurs mains

et ne fit un pas vers le progrès: qm^ Ton compare attentivement ce reste de ces deux groupes qui dominent l'antiquité, et que Ton juge. Les Romains fondèrent de nombreuses colonies , telles que Jugsbourg. Trêves, Cologne, Reims y Nismes, Toulouse, etc.; chacune avait son capitole. Partout ils furent redoutés et firent d'immenses choses, mais ils furent devancés dans les travaux d'utilité publique par les Carthaginois, entre autres^ qui , les premiers, firent paver leur ville avec des pierres : ce n'est que 188 ans après l'expulsion des rois, sous le consulat à^ yippius'Claudius ^ que Rome fut pavée; alors ils entreprirent les mêmes travaux sur les grandes routes, il faut leur rendre cette justice, et la voie appienne , dont tant d'étonnants fragments subsistent encore, a été construite du temps du consul Claudius,

Quant aux autres arts, loin de les perfectionner, ils les ont laissé descendre au-dessous de ce qu'ils étaient chez les Grecs, leurs prédécesseurs et leurs maîtres: c'est du moins l'opinion résultant de mes consciencieuses recherches. Depuis la fondation de Rome jusqu'au règne d'Auguste, on retrouve partout le peuple roi, le peuple géant, mais non pas le peuple d'Athènes, ce peuple du goût, du génie, des arts, de la civilisation , et père de mille chef-d'œuvres.

Mes lumières sur les origines romaines finissent ici; ma plume s'arrête" donc et ne hasardera pas de s'égarer plus avant sur cette grave et difficile matière.

1 — S^O^>^H^Si

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