L'OPÉRA FRANÇAIS PENDANT LA RÉVOLUTION
Gluck a cherché la simplicité; mais à force d'être simple, il est parfois nu et sec. Sa mélodie n'a pas l'abondance italienne, ni l'aisance mozartienne. Son harmonie, Marmontel la trouvait c escarpée et raboteuse», cela peut nous étonner; mais, après tout, n'oublionspasqueles successions d'harmoniesconsonanles, qu'il aime par-dessus tout, ont quelque chose de dur, de moins souple et de moins coulant, qu'un peu de dissonnance ou de chromatique adoucit. Voilà, par parenthèse, comment Marmontela pu comparer Gluck à Shakespeare (ce qui n'était pas un éloge à ses yeux, et ce qui ne nous paraît plus avoir aucun sens), tandis qu'il rapprochait les Italiens (bien à tort) de Racine. En tout cas s'il n'y a pas toujours de dureté dans l'harmonie de Gluck, il y a souvent pauvreté ou monotonie. Et ses rythmes peu variés ne contribuent pas à effacer cette impression.
Enfin l'idéal tragique que l'auteur d'Alceste a voulu réaliser, le détermine à user d'un style peut-être trop constamment noble, et qui finit par sembler tendu ou guindé. M. Claude Debussy déclare que Gluckl'ennuie ; nous n'en dirions pas toujours autant, mais il est certain qu'il est parfois un peu pédant.
Toute conception artistique est discutable, et nous avons vouluindiquer comment celle de Gluck pouvait être discutée. Il n'en est pas moins vrai que si l'on peut préférer un art plus complexe, plus souple, ou plus varié, il est difficile d'en imaginer de plus élevé ou de plus pur.
Voici une époque de l'histoire de la musique qui s'achève. Après Gluck le règne delà tragédie musicale
va être bientôt terminé. Une époque de transition commence; les successeurs de GJuck vont prolonger la fm d'un genre périmé tout en préparant l'avènement de nouvelles formes d'art.
La Révolution arrive. Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, la fm des représentations théâtrales. Tout au contraire. Un décret de janvier 1791 proclame la liberté des spectacles : 60 salles de théâtres s'ouvrent à Paris, dont 16 ou ISscènes musicales. On joue des pièces de circonstance : Le siège de Lille (1792), de Kreutzer ; le Réveil du peuple ou la Cause et les effets (1793), de Trial ;V Intérieur d'un ménage républicain (1794), de Fay ;les Vivais sans-culoltes (1794), de Lemoyne; Viala ou le héros de la Durance (1794), de Berton. La musique est souvent bien faible; c'est quelquefois du pur vaudeville. A côté de cela, le vieil opéra-comique fleurissait toujours, et aussi l'opéra.
A ce moment paraît un compositeur de premier ordre, Méhul (né à Givet en 1763, mort à Paris en 1817), l'auteurdu Chant du Départ^ du Chant de Retour, du Chant de Victoire, à' Euphrosine (1790), de Stratonice (1792), d'Ariodant (1799), derirato (1802), de Joseph (1807), son chef-d'œuvre. Méhul continue la tradition de Gluck ; il en a la simplicité et la grandeur, il n'en a pas toujours la pureté. Il estplus sentimental et il recherche la couleur dans l'orchestration; dans son Uthal (1806) les violons sont supprimés et remplacés par des altos. Ontrouverait déjà chez ce compositeur bien des germes de romantisme.
A côté de Méhul, mais au second plan, il faut citer Cherubini (né à Florence en 1760, mort à Paris en 1842). C'était un savant polyph on iste; il écrivit d'abord pour l'église, ensuite des opéras à l'italienne. Quand il
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vint en France, il changea de style sous l'influence de Gluck; c'est alors qu'il composa Lodoïska (1791) et Les deux journées (1800). Poursuivi par l'inimitié de Napoléon, il se rendit à Vienne où il fit représenter Lodoïska^ puis Faniska ; Haydn et Beethoven applaudirent à son succès. Plus tard ilrevinten France et en 1821 fut nommé directeur du Conservatoire ; Beethoven lui écrivit pour lui demander son appui afin d'obtenir du roi de France une souscription à la Messe en ré. Gherubini ne répondit même pas.
La musique de Gherubini est bien faite, c'est tout ce qu'on peut en dire ; c'est de la musique de professeur de composition.
Rappelons encore ici les noms de Lesueur (1763- 1837), auteur d'Ossian ou les Bardes, qui a surtout le mérite d'avoir été le maître de Berlioz et d'avoir contribué à lui donner le goût de la musique descriptive, et de Spontini (1774-1851) qui releva un moment le genre de la tragédie musicale en écrivant la Vestale (1807), œuvre très mélangée, au fond très itahenne, dont le succès fut immense et assez durable pour qu'on pût croire qu'un nouveau chef-d'œuvre était né, comparable aux Orphée, aux Alceste, ou aux Ârmide.
Mais le goût du public va bientôt changer. La création à Paris d'un Opéra Italien, où l'on joua les œuvres de Paesiello (1741-1816), auteur de la Molinara, ou la Jolie meunière, et du Barbier e di Seviglia; de Cimarosa (1754-1801, auteur du Matrimonio segreto; la prédilection de Napoléon P^ pour la musique italienne, « qui ne l'empêchait pas, dit Gherubini, de penser aux affaires de l'État », assure le triomphe de l'italianisme et le règne prochéiin des
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lîossini, des Meyerbeer^ des Halévy, des Auber : ïopéra historique allait succéder bientôt à Vopéra^ tragédie.
D'autre part, en Allemagne, Mozart, Beethoven, Weber, préparent l'avènement de Vopéra symphonique et romantique auquel Wagner devait donner un si merveilleux développement.
C'est bien la fin de la tragédie musicale créée par les Florentins et par Monteverde, et réalisée sous sa forme la plus parfaite par le génie de Gluck.
LECTURES RECOMMANDÉES
Ouvrages de critique et d'histoire : Chouquet, Histoire de la musique dramatique en France (Didot), — Desnoiresterres, Gluck et Piccinni (Didier). — Romain Rolland, Musiciens d'autrefois (Hachette). — Arthur Pougin, Méhul (Fischbacher). — Julien Tiersot, Gluck, collection des « Maîtres de la Musique » <Alcan). — J. d'Ud IN E, G/ac/r, collection «Les Musiciens célèbres » (Laurens).
Textes musicaux : Gluck, Œuvres (Peters). — Piccinni, Didon (Michaelis). — Répertoire classique du Chant Français, recueil do morceaux annotés par Gevaert (Lemoine).