CHAPITRE
Au début du xix^ siècle en France, l'opéra sérieux cherchait sa voie. La tragédie musicale avait fait son temps : en attendant d'avoir trouvé une nouvelle forme pour Je drame chanté, on se rejetait de préférence sur l'opéra-comique.
L'opéra-comique acquit donc sous l'Empire et la Restauration une importance et une faveur nouvelles. Ajoutons qu'il changea quelque peu de caractère : par imitation de l'opéra-bouffe italien la musique y prit une place plus considérable, et sous l'influence des Allemands, notamment de Mozart et de Weber,il se fit parfois plus sérieux. La mélodie de Mozart inspira beaucoup de musiciens de celte époque et le romantisme de Weberles inclinavers les sujets fantastiques, et mit à la mode «le genre troubadour ».
F. Paër 1771-1839) n'aécrit qu'un ouvrage français, le Maître de Chapelle {iS'Zi), dont le premier acte, charmante parodie des exagérations et des défauts de la musique italienne, est resté au répertoire. Né à Parme, d'abord chef d'orchestre d'un théâtre de Venise (1791), Paër s'établit à Vienne en 1797, et y subit l'influence de Mozart. En 1802, il était nommé maître de chapelle de la cour à Dresde. Il vint ensuite à Paris où il dirigea l'orchestre du Théâtre-Italien jusqu'à l'arrivée de Rossini. En 1831, il fut nommé membre de l'Académie des Beaux- Arts et, en 1832,
directeur de la musique de la chambre royale. Sauf le petit acte que nous avons cité, toutes ses œuvres sont oubliées.
Nicolo Isouard (1777-1818), né dans l'île de Malte, après avoir donné plusieurs opéras en Italie, partit en 1799 pour Paris. Il écrivit alors les Rendez-vous bourgeois, Cendrillon, Joconde, Jeannot et Colin. C'est un musicien aimable, facile, élégant, mais assez négligé. Son rival Boieldieu eut bientôt fait de l'éclipser.
Boieldieu, né à Rouen en 1775, mort à Paris en 1834, est le plus remarquable représentant de l'opéracomique français de 1800 à 1830. La facture de ses œuvres est assez soignée, quoiqu'il n'eût fait que des études techniques insignifiantes. Ce musicien, qui ne pouvait composer qu'en chantant, a des inspirations charmantes de fraîcheur et de naïveté, d'un contour mélodique très pur, qui rappellent parfois d'assez près Mozart, sans sa profondeur, sans son intimité, mais avec quelque chose de son esprit et de sa légèreté. On relit avec plaisir encore aujourd'hui certaines pages gracieuses ou fines de Ma tante Aurore (1800), Jean de Paris (1812), le Nouveau seigneur du village {iSi3), la Fête du village voisin (1816), le Petit chaperon rouge (1818), les Voitures versées (Saint-Pétersbourg, 1807 ; Paris 1820), la Dame blanche (1826).
Auber (1782-1871) est très inférieur à Boieldieu. 11 a de l'esprit mais peu de grâce naturelle : son élégance est très factice, et son art sans noblesse. Auber est essentiellement « bourgeois ». Par ses défauts plus que par ses qualités, ce musicien de second ordre a obtenu de son temps un succès considérable et sa réputation fut extraordinaire. Il contribua plus que nul autre à détourner les Français de toute musique sérieuse et
profonde, de tout art un peu élevé. Ses ouvrag-es les plusréputésfurent/(?J7«pon(1825), FraDiavolo (1830), le Domino noir (1837), les Diamants de la Couronne (1841), Haydée (1847). Il a écrit la Muette de Portici (1828), qui, diXQO, Guillaume Tell (1829) de Rossini, et Robert le Diable de Meyerbeer, (1831), fut Tun des premiers modèles d'un nouveau style d'opéra.
Hérold (1791-1833), né à Paris," était le fils dun Alsacien, qui lui-même avait été l'élève de Ph.-E. Bach. Il eut d'abord peu de succès. Moins léger que ses rivaux, il surprenait par son sérieux dans un genre où la tradition réclamait surtout un aimable badinage. Il finit cependant par s'imposer. Ses deux meilleurs ouvrages^sonlZa^/zj^a (1831) et le Pre-aux-Clers (1832). Hérold a de l'accent, de la force, et une certaine sincérité touchante.
Adolphe Adam (1803-1856) imite les procédés de ses prédécesseurs et de ses rivaux, mais avec trop peu de distinction, d'esprit et de naïveté. Sa joie est souvent grosse, sa plaisanterie lourde, sa mélodie froide. Le Postillon de Longjumeau (1836), qui ne se joue plus en France depuis longtemps, s'est conservé au répertoire des théâtres allemands. Le Chalet (1834), et Si fêtais roi (1852) se donnent encore quelquefois à Paris.
Mais déjà le règne d'Auber touche à sa fin ; le genre de l'opéra-comique tend à disparaître ou à se transformer.
Félicien David (1810-1876) auteur de Lalla-Roukh, et aussi d'une symphonie descriptive^ le Désert, est un musicien aimable mais bien superficiel. Victor Massé (1822-1884), auteur des Noces de Jeannette (1853), des Saisons (1855), de Paul et Virginie, a de l'ingénio-
site et de la tendresse, mais sans grand caractère. Ambroise Thomas (1811-1896) auteur du Caïd (1849), de Mignon [iHQQ),d'Hamlet (1869), n'appartient déjà plus à la même école. Le Caïd est un opéra-comique selon l'ancienne formule (et le ton en est très faux); mais Mignon annonce déjà l'opéra de demi-caractère, qui va prendre la place de l'opéra-comique.
Voici donc la fin d'un genre. L'opéra-comique français a vécu. Il se produit ici en musique une transformation analogue et parallèle à celle qui .a lieu en littérature. Au point de vue littéraire, il y a, pour les classiques, distinction absolue des genres : la comédie et la tragédie ont des domaines nettement séparés. Les modernes confondent les genres, les mêlent entre eux ; ils écrivent des comédies tragiques, etdes drames coupés de scènes plaisantes : ils évitent de nous présenter des tableaux uniformément nobles et tristes, ou au contraire constamment joyeux. La farce subsiste, mais en dehors du grand art. De même, la distinction de la tragédie et de la comédie musicales se perd de plus en plus et les deux genres tendent à se fondre en un seul. La farce musicale, sous le nom d'opérette, n'a plus accès sur les scènes de premier rang. Les pièces qui se jouent sur le théâtre de l'Opéra et celles qui sont représentées sur le théâtre del'Opéra-Gomiquese ressemblent par le style, parles sujets traités, par les sentiments exprimés. La mise en scène et les ballets sont plus somptueux à l'Opéra; la majesté du lieu incline les compositeurs à traiter des sujets un peu plus graves. Mais on sent qu'ils sont mal à l'aise dès qu'ils haussent un peu le ton, et que leur cadre naturel est celui de l'Opéra-Gomique. L'opéra de demi-caracicre, à la fois comique et tragique, ni trop noble, ni LANDonjiY. — Histoire de la musique. 10
trop familier, voilà la formule nouvelle qui tend à s'imposer en France dans le dernier tiers duxix^ siècle.
Cette évolution du g"oût coïncide avec la fin du règne de Meyerbeer.
Jakob Liebîïiann Bee?\ dit Meyerbeer, est né à Berlin le 5 septembre 1791. Il était le fils d'un riche banquier Israélite. L'adjonction du nom de Meyer au nom de Béer fut la condition posée à l'entrée en possession de l'héritag-e d'un parent. Meyerbeer travailla le piano avec Clementi, la composition avec l'abbé Vogler. Avant de s'essayer au théâtre, il écrivit une cantate Gott und die Natur, puis il fil représenter à Munich, en 1813, Jephtas Gelûbde, et à Stûttg^art, la même année, Abi?nelek. Ce dernier opéra fut encore joué à Vienne, à Prague et à Dresde (sous la direction de Weber) ; il porta plusieurs titres : Die beiden Kalifen, Wirt und Gast, et toujours il fut accueilli sans grande faveur. Découragé, Meyerbeer voulut abandonner la composition et se lancer dans la carrière de pianiste-virtuose. Il y était engagé par les conseils de Hummel et par les applaudissements du public. Mais il songeait toujours au théâtre. Salieri lui dit un jour qu'il ne suffisait pas de connaître le contrepoint, qu'il fallait apprendre l'art de la mélodie auprès des Italiens.
En 1815 Meyerbeer part pour Venise. Il entend les opéras de Rossini et les prend pour modèles. Il donne alors, avec succès, sur des scènes italiennes Romilda e Constansa (1818), Semiramide riconosciula (1819), Emma di Resburgo (1819), Margherità d'Angiù (1820), VEsule di Grenata (1822), Il crociato in Egitto (1824).
Puis il revient en Allemagne, et il essaye, mais en
vain, de faire représenter à Berlin das Brandenburger Thor.
Pendant six ans, Meyerbeer ne produit plus rien. C'est que, en quelques années, il avait perdu son père, il s'était marié, il avait eu deux enfants et les avait vus mourir l'un après l'autre.
En 1826, il s'était établi à Paris, et avec son extraordinaire facilité d'assimilation, il avait immédiatement compris les besoins du public français. De la mélodie des Italiens, du rythme et de la déclamation des Français, de l'harmonie des Allemands il conciUa tant bien que mal les exig-ences contradictoires, et se composa ainsi un style hétéroclite dont le diplomatique éclectisme lui valut les sulfrag-es du vulgaire, des dilettantes et des musiciens.
Robert le Diable (1831) et les Huguenots (1836) soulevèrent l'enthousiasme du public. Entre temps, Halévy (1799-1862) avait fait représenter la Juive (1835). L'opéra historique était pour longtemps implanté en France.
En 1842, les Huguenots furent joués à Berhn, et à cette occasion Frédéric-Guillaume IV nomma Meyerbeer directeur général de la musique. Meyerbeer fut donc obhgé d'habiter BerUn et c'est là qu'il écrivit das Feldlager in Schlesien (1844), qui devint plus tard, après bien des remaniements, VEtoile du Nord (1854).
En 1838 Meyerbeer avait commencé V Africaine, mais il avait bientôt interrompu son travail, parce que le poème de Scribe ne le satisfaisait pas. Il ne termina son ouvrage que beaucoup plus tard, et la première représentation n'en eut lieu qu'après sa mort (1865).
Les derniers opéras qu'il fit jouer furent le Prophète
(Paris, 1849), et le Pardon de Ploërmel. Pendant les dernières années de sa vie, sa santé était devenue très chancelante, et il ne composait plus. Il surveillait les répétitions de V Africaine quand il mourut à Paris en 1864.
Meyerbeer a su donner le change à ses contemporains ; ils sont unanimes à l'égaler aux plus grands maîtres de Tart musical. Tous célèbrent à Tenvi son génie. Sa puissance dramatique, son pathétique impressionnant sont, aux yeux des critiques du temps, des dons extraordinaires qu'aucun autre compositeur de théâtre n'a possédés à un tel degré. En réalité, l'art de Meyerbeer est très extérieur, tout en attitudes, en grands gestes, en effets mélodramatiques. C'est un art grossier. Très habilement, du reste, Meyerbeer a masqué la pauvreté psychologique de ses ouvragées sous l'attrait prestigieux de grandes scènes historiques qui remuent dans le public les passions religieuses ou sociales, toujours en éveil, et il s'est donné l'apparence d'un artiste de grande allure, d'un penseur en même temps que d'un musicien. Mais que cet ambitieux appareil nous semble creux et vain aujourd'hui I Combien cette rhétorique et ce pathos sonnent le vide à nos oreilles 1
En somme, les opéras de Meyerbeer ne « restent » pas. Malgré son habileté technique, le coloris un peu voyant de son orchestration, une certaine fantaisie pittoresque un peu lourde, malgré la vigueur de certains effets dramatiques, d'ailleurs trop matériels et trop violents, cet art sans élévation, sans poésie et sans nuances n'était fait que pour plaire à une époque et disparaît avec elle. Meyerbeer a voulu posséder de son vivant la renommée à tout prix. La gloire qui
vient sûrement après la mort, il ne l'aura pas. Ce sera un nom qu'on citera dans l'histoire, comme une date; mais on oubliera ses œuvres, et l'on s'étonnera un jour qu'il ait pu occuper l'attention de l'Europe entière.
LECTURES RECOMMANDÉES
Ouvrages de critique et d'histoire : C bouquet, Histoire de la musique dramatique en France (Didot). — Dauriac, La psychologie dajis Vopéra français : Auber, Rossini, Meyerbeer (Alcan). — Dauriac, Meyerbeer, Collection des « Maîtres de la musique » (Alcan). — Blaze de Bury, Meyerbeer, sa vie, ses œuvres et son temps (Fischbacher). — Henri de Gurzon, Meyerbeer, collection « Les Musiciens célèbres (Laurens). — Adam, Souvenirs d'un musicien (Calmann-Lévy). — Auge de Lassus, Boieldieu, collection «Les Musiciens célèbres» (Laurens). — A. Pougin, Hérold (même collection). — René Brancour, Félicien David (même collection).
Textes musicaux : Il nous paraît inutile d'indiquer des éditioos qui sont dans toutes les maios.