HISTOIRE DES CONCERTS A PARIS
Nous terminerons cet abrégé de V histoire de la musique, par un coup d'œil rétrospectif sur le développement progressif des concerts symphoniques en France, c'est-à-dire à Paris, la seule ville française, hélas ! où la fâcheuse centralisation ait pu réunir, au moins jusqu'aux vingt-cinq dernières années, les seuls véritables éléments artistiques nécessaires.
Dans ces derniers temps, la province a fait de grands progrès ; actuellement, le mouvement musical rayonne de plus en plus. Des artistes de valeur se sont mis à la tète des sociétés orchestrales de Lille, Bordeaux, Nancy, Marseille, etc., et le temps est prochain où la musique, la langue universelle, -ne sera plus lettre close pour la grande majorité des Français. A Paris, les concerts, les auditions symphoniques ont pris une place de plus en plus
grande. Les pianos se sont répandus dans tous les étages ; la musique fait partie de l'instruction obligatoire des jeunes filles ; le dilettantisme, voire le snobisme, est à la mode.
Jusqu'au commencement du xviif siècle, la musique (musique religieuse à part, bien entendu) était un passe-temps essentiellement aristocratique. En 1725, pendant l'époque du carême, alors que chômaient les théâtres et les lieux de plaisir, un musicien, hautboïste distingué, Danican Pliilidor^ eut l'idée d'organiser une audition de musique spirituelle (on y entendit néanmoins une symphonie de Gossec). Ce concert eut un succès fou et motiva l'organisation définitive de concerts spirituels qui furent donnés chaque année pendant le carême et les fêtes de Pâques.
De 1740-1775, Gaviniès, un des fondateurs de l'école du violon, organisa sous le patronage de la Cour, une série de concerts qui furent donnés aux Tuileries même, dans la salle appelée plus tard salle des Maréchaux. Ces concerts avaient lieu deux fois par mois et duraient de six à huit heures du soir.
En 1775, DeJahayc et le baron d'Ogny fon- BarondOgny dèrent une véritable société symphonique et choisirent pour la diriger le célèbre chevalier
Danican Philidor.
Gossec.
Gaviniés 1726-1800.
Delahaye.
to8
Marie- Antoinette.
Haydn.
Viotti 1753-1824.
de Saint-Georges. Cet artiste mulâtre, violoniste distingué, était l'homme à la mode. Homme d'épée connu, écrivain non sans valeur, sans rival au jeu de paume, nageur intrépide, son talent de patineur attirait alors toutes les Parisiennes, auxquelles il écrivait de la pointe de son patin des madrigaux sur la glace.
Une autre société, la Loge olympique, fut créée en 1779, sous le patronage de Marie- Antoinette. Haydn écrivit six symphonies spécialement pour ces concerts. Le célèbre Viotti en fit partie ; il y fit entendre les concertos, qui forment encore actuellement une des bases de l'enseignement du violon. Cette société fut forcément dissoute en 1789.
Grassot (plus tard chef d'orchestre du théâtre Louvois) fonda en l'an VII une société forte de quatre-vingts musiciens, mais il eut le tort d'installer ces concerts rue Chantereine, dans une salle si froide et si humide, que le public cessa d'y venir et que la moitié des exécutants tomba malade, ce qui causa la dissolution de la société.
Enfin, en 1825, un groupe d'amateurs fonda . de nouveaux concerts qui tinrent leurs assises d'abord au Tivoli d'hiver, puis au Vaux-Hall.
Cette société devint plus tard V Athénée mu-
Grassot.
Mugard 1792-1859.
Dufrêne.
Valentino.
Manera.
F. David.
Berlioz, Seghers.
Pasdeloup.
sical et fut patronnée par le préfet de la Seine, M. Chabrol de Valoise^ qui mit la salle Saint- Jean de l'hôtel de ville à sa disposition. Ces auditions eurent lieu jusqu'en 1832, quatre ans après la fondation des concerts du Conservatoire qui attirèrent tout ce que Paris comportait d'amateurs et d'enthousiastes.
Le public ordinaire ne put plus entendre de musique qu'en plein air, aux concerts de l'imprésario Mîisard, compositeur de musique de danse, qui faisait des recettes énormes, dues principalement à la vogue d'un piston : Dufrêne !
Pour terminer la nomenclature des différentes tentatives de ce genre, citons l'essai de Valentino en 1839. ^^ bâtit une salle de concerts rue Saint-Honoré, mais elle fut transformée en salle de bal.
Manera fonda en 1847 ^'U'^lon ninsicalesâUe Sainte-Cécile (détruite depuis). Il eut comme chefs d'orchestre Félicien David et Berlio{.
Seo-Jiers créa la Société chorale de Sainte- Cécile; enfin, en 1853, Pasdeloup donna les premières auditions de la Société des jeunes artistes du Conservatoire appelée le purgatoire sywphonique !
Avant de parler de la Société des concerts
Habeneck 178M849.
du Conservatoire^ disons quelques mots sur son fondateur : François- Antoine Habeneck^ qui joua au point de vue musical un des rôles les plus importants du siècle.
Habeneck vit le jour à Mézières le 23 janvier 1781. Son père qui faisait partie de la garnison de cette ville, était np à Mannheim (grand-duché de Bade) ; il était très amateur de musique, aussi fit-il apprendre de très bonne heure le violon à son fils qui commença déjà à jouer en public à l'âge de dix ans.
Le jeune Habeneck voyagea alors pendant plusieurs années en France. 11 se fixa à Brest où il resta jusqu'en 1804, époque à laquelle il vint à Paris et se fit admettre au Conservatoire grâce à la protection de Sarrette, alors directeur-fondateur de cette école.
Admis dans la classe de Baillot^ Habeneck obtint un premier prix l'année même de son entrée. L impératrice Joséphine s'intéressa au jeune débutant et lui fit une pension de douze cents francs.
Les élèves du Conservatoire, réunis en orchestre, donnaient alors des auditions, sous le nom modeste à' exercices des élèves. Chaque élève prenait la baguette à son tour : Habeneck fut très remarqué par sa façon de diriger;
Sarette.
Baillot.
L'Impératrice Joséphine.
il devint le chef exclusif de ces auditions jusqu'en 1815.
Ces concerts prirent avec le temps une importance de plus en plus grande. Habeneck y fit jouer, non sans peine, les premières symphonies de Beethoven. Le public et les exécutants eux-mêmes ne mordaient que difficilement à cette musique qui révolutionnait leurs idées et leur goût.
A la répétition d'un concert spirituel Tandante de la symphonie en ré fut si mal reçu qu'Habeneck dut lui substituer celui de la symphonie en la !
Après avoir tenu la place de chef d'orchestre de rOpéra pendant quelque temps, Habeneck fut nommé directeur de l'Académie royale (182 1). Il inaugura la salle provisoire (!) de la rue Lepeletier par la Lampe merveilleuse, pre- Nicolo. mier opéra de Nicolo. Il écrivit lui-même la musique d'un ballet : le Page inconstant qui fut exécuté sans que le nom de l'auteur figurât sur l'affiche, Cherubini. En 1824, C II erubiîii, directeur du Conserva- Kreutzer, toire, lui offrit la classe de violon laissée vacante par le départ de Kreiit{er, Habeneck accepta et quitta la direction de l'Opéra. Habeneck, dont Beethoven était le Dieu, con-
tinua son œuvre d'apôtre. En 1827, il invita à déjeuner chez lui, à l'occasion de la Sainte- Cécile, une trentaine d'amis musiciens, en les priant d'apporter leurs instruments pour donner une aubade à la sainte patronne. Tous vinrent au rendez-vous, mais ils trouvèrent sur les pupitres en fait d'aubade la symphonie héroïque qu'ils se mirent à déchiffrer.
L'enthousiasme à la lecture de cette œuvre sublime dut être bien grand, car à quatre heures, M""^ Habeneck fit irruption dans la salle de musique ; elle enleva la baguette des mains de son mari, et lui fit une scène bien sentie pour avoir laissé brûler les gigots du déjeuner.
L'heure avait été oubliée, les estomacs n'avaient élevé aucun murmure; l'idéal remportait une victoire éclatante sur la matière.
Ce déjeuner symphonique fut le point de départ de la fondation de la société des concerts.
Enflainmés d'enthousiasme, les invités-exécutants, conduits par leur vaillant directeur- Cherubini. amphitryon, demandèrent à Cherubini de leur prêter la petite salle du Conservatoire pour y installer d'une façon définitive les concerts de la société qui allait se former. Cherubini consentit volontiers, mais l'école royale de
Lucien Bonaparte.
Elwart.
Dugelay.
Le Couppey.
Ghaptal.
musique était alors si pauvre qu'Habeneck dut promettre de prendre à sa charge les frais d'éclairage, de chauffage, de service, etc., pour enlever le consentement du directeur. Cette petite salle qui existe toujours, longe la rue Bergère et forme le coin du faubourg Poissonnière ; elle est ornée d'une galerie, défendue au public pour cause de vétusté. Lucien Bonaparte, ministre de l'Intérieur sous le consulat y présida la distribution des prix.
La société des concerts y tint ses assises pendant plusieurs années avant d'être admise à se faire entendre danslagrande salle qui cependant avait été construite et aménagée en vue des concerts; mais elle ne servait encore qu'aux auditions d'élèves appelés Concerts cVéniulation et fondés par les élèves même, sous la direction à' Elwart-^ Dugelay étant chef d'orchestre et le Couppey, pianiste-accompagnateur.
Le 16 thermidor an IX (14 août 1801) Cliapfal, alors ministre de l'Intérieur, vint en grande pompe poser la première pierre de cette salle et du corps de bâtiment qui contient aussi la bibliothèque et le musée d'instruments actuels.
Cette solennité fut suivie d'un concert où l'on entendit un Hymne à Apollon adapté à la
Baillot.
Rode.
Kreatzer.
Eelannois.
Pasdelonp.
musique d'un chœur d'Echo et Narcisse de Gluck; Batllot, Rode, et ivrt'«/{ér s'y firent entendre à tour de rôle. Un banquet réunit
ensuite les autorités et les exécutants.
Cette salle construite par l'architecte Deîjunois, et terminée seulement en iSo6 semblait répondre à tous les besoins de confortable et même de luxe de l'époque! Pour nos besoins actuels elle paraît bien petite et bien incommode ; elle est pourtant la seule véritable salle de concerts que nous possédions à Paris. L'opéra a son palais somptueux, les divettes des cafés-concerts chantent dans des écrins dorés, les marionnettes et les guignols possèdent des locaux appropriés à leurs besoins. Le musicien seul est encore obligé de louer en meublé. Qui ne se souvient avec une émotion attendrie du bon Pasdeloiip dirigeant les chefsd'œuvre encore nouveaux pour la majorité du public, dans une atmosphère de crottin, la tête menacée par les trapèzes et les cordages servant aux représentations de Franconi?
Colonne dirige ses masses dans un décOr des pilules du diable, des trapes sous les pieds et des frises suspendues au-dessus de l'orchestre. Lamoureux était obligé de se mettre sous le protectorat d'un Auguste du Cirque d'été, son