SYMPHONISTES , VIRTUOSES-COMPOSITEURS
Cramer.
Steibelt, Kreutzer.
La fin du xviif siècle et le commencement du XIX" sont tellement riches en illustrations musicales, que, pour présenter ces notes avec un simulacre d'ordr-e nous sommes obligé de diviser la famille des musiciens en deux groupes : celui des compositeurs symphonistes, et celui des auteurs ayant fait leur carrière dans l'art théâtral, groupe qui se subdivise en deux sections : celle de Topera et celle de l'opéracomique.
Une autre clause spéciale, que j'intitulerai celle des virtuoses-compositeurs, commence vers l'époque de Beethoven à prendre une importance si considérable, qu'il est impossible de ne pas lui consacrer quelques pages. Nous y voyons Jean-Baptiste Cramer, Daniel Steibelt, Rodolphe Kreutzer (ce dernier peut aussi être rangé dans la catégorie des auteurs lyriques), Jean-Néponiuccne Hiim-
Choron et Catel.
Field.
Spohr.
Paganini.
etc.
Steibelt 1764-1823.
Boildieu.
inel, les savants Choron et Catel^ John Fteld, le grand Louis Spohr (également compositeur d'opéras), Nicolo Paganini^ et plus tard les Chopin, Thalberg, Lis{t^ etc.
Steibelt (né à Berlin en 1764) était un homme presque génial, admirablement organisé ; malheureusement la valeur morale de l'homme était loin d'égaler le mérite de l'artiste ; quoique bohème, indélicat, il eut la chance de trouver partout des protecteurs dévoués. Le comte de Ségur écrivit pour lui un poème sur Roméo et Juliette. La partition fut refusée à l'Opéra et jouée à Faydeau avec un éclatant succès. Le compositeur n'avait qu'à profiter de l'engouement suscité par son talent de pianiste et de compositeur, lorsqu'il dut brusquement quitter la France laissant une réputation gravement compromise. Après avoir parcouru l'Allemagne, la Hollande, l'Angleterre et l'Autriche, il revint à Paris en 1800 et trouva encore moyen de se faire pardonner le scandale qui avait motivé sa première disparition; il fit jouer à l'Opéra la Fête de Mars^ puis il partit inopinément pour la Russie où le czar le nomma directeur de la musique de l'Opéra français, poste laissé vacant par le départ de Boieldieu. Toujours sans le sou, un généreux
Comte Miradovitsch.
Cramer 1771-1858.
Clementi 1752-1832.
Bedford.
protecteur, le comte Miradovitsch, organisa à son bénéfice un concert dont le produit fut de quarante mille roubles ! Steibelt écrivit encore la Princesse de Babylone^ et mourut à Pétersbourg le 20 septembre 1823.
Jean-Baptiste Cramer peut être considéré comme un artiste anglais, quoique né à Mannheim (février 1771), car sa famille se fixa à Londres alors qu'il avait à peine un an. Son père, habile chef d'orchestre, fut célèbre-comme directeur des fameux festivals Haendel. Le jeune Cramer fut remis entre les mains de Clementi. Il voyagea beaucoup, se fit une rapide réputation et revint à Londres où il fonda la grande maison d'édition Cramer et C'". Beethoven l'avait en haute estime. Il ne reste de toute l'œuvre de Cramer qu'un recueil de 84 études qui sont encore actuellement sur tous les pianos. Il mourut à Londres en 18^8.
Mii{io Clementi^ prédécesseur et maître de Cramer, est aussi un des nombreux musiciens adoptés par l'Angleterre. Né à Rome (en 17^2) où son père était joaillier, il montra très jeune de grandes dispositions pour la musique. A quatorze ans il écrivit une messe qui fut exécutée. Un Anglais nommé Bedford offrit de se charger de l'éducation du jeune homme. Cle-
menti partit en effet. Il resta chez son protecteur, dans le Dorsetshire, jusqu'à l'âge de vingt et un ans, en poursuivant ses études et en travaillant le piano. Quand il vint à Londres, son succès fut presque sans précédent. Après avoir été deux ans chef d'orchestre du théâtre italien, il partit faire son tour de continent, visita Paris, puis Strasbourg, Munich et Vienne, où il rencontra Mozart. De retour à Londres il fonda une maison d'édition et une manufacture de pianos. Il eut dans sa maison
JohnField. de commerce un apprenti du nom de John Field^ dont il fit son élève et qui devint plus tard l'auteur des fameux nocturnes. Clementi fit avec lui quelques voyages, il le présenta à Pétersbourg, où Field eut bientôt une position brillante. A Berlin, où Clementi s'arrêta quelque temps, il eut comme
Meyerbeer. élève Meyerbeer. Quoique symphoniste, Clementi doit surtout sa réputation à son gradiis ad Parnassum, une série de cent belles études' qui sont encore de nos jours une des bases de l'étude du piano. Il mourut en 1832, à l'âge de quatre-vingts ans.
Kreutzer Lcopold Kreut:(er est surtout connu comme violoniste et comme compositeur d'œuvres pour violon. Il n'en a pas moins écrit trente-
Stamitz.
cinq opéras et ballets. Né à Versailles en 1766, il eut pour père un des musiciens de la chapelle royale, et pour professeur de violon le célèbre Stamitz ; à 14 ans, Kreutzer exécuta un concerto de sa composition.- Orphelin à seize ans, il fut dans l'obligation de pourvoir à la subsistance d'une famille de quatre enfants dont il était l'aîné. La reine Marie-Antoinette lui fit donner la succession de son père à la chapelle royale. En 1790, étant i^"" violon au Desforges. Théâtre italien, il fit la connaissance de Desforges qui lui confia le poème d'une Jeanne d'Arc, drame historique, à mettre en musique. Il est inutile de suivre ici le compositeur dans toute sa carrière et de donner une liste d'œuvres tombées dans l'oubli. Lorsque Rode partit pour la Russie, Kreutzer prit sa place à l'Opéra comme violon solo. En 1816, il fut nommé deuxième chef et, l'année suivante, directeur de l'orchestre de ce théâtre. Il fut attaché à la musique particulière de Napoléon et à la chapelle du roi (en 1815). En 1824, nommé chevalier de la Légion d'honneur, il prit le titre de directeur de toute la musique de l'Opéra. Il mourut le 6 juin 183 1 à Genève où on l'avait transporté dans l'espoir que le climat de la Suisse apporterait quelque amélioration
Dussek 1721-1812.
Emmanuel Bach.
Prince Radziwill.
Domenico Corri.
à l'état de sa santé très ébranlée depuis plusieurs années.
Il faut aussi citer Z)?/55^^ {^Jean-Louis) (1761- 1812), dont la vie fut des plus mouvementée. Né à Czaslau en Bohême, il fit d'excellentes études à Prague et passa avec succès l'examen de bachelier en philosophie, sans pour cela cesser ses études musicales. D'abord organiste à Berg-op-Zoom, en Hollande, il se rendit à Amsterdam où il donna des concerts de piano à lui seul (les récitals actuels), puis, à La Haye où il composa un grand nombre de concertos et de sonates, et enfin à Hambourg où il prit des leçons àiEmma7iiiel Bach. Etant à Berlin, il fît la connaissance du prince Radziwill qui l'engagea et l'enimena chez lui en Lithuanie. Après d'autres pérégrinations il arriva à Paris, mais la Révolution lui fit abandonner le projet de s'y établir ; il se réfugia à Londres. La fortune lui souriait ; en 1792 il épousait la fille du musicien-harpiste Domenico Corri; devenu le professeur le plus recherché de Londres, l'idole du public, il eut la fâcheuse idée de fonder une maison d'édition, idée désastreuse car elle lui valut d'être déclaré en faillite, considéré comme banqueroutier, et il n'eut plus qu'à se sauver sur le continent. Le prince Fer-
Prince Ferdinand de Prusse.
Talleyrand.
Neukomm.
Hummel 1778-1859.
Salieri,
Albrechts-
berger,
Haydn.
Esterhazy.
dinand de Prusse le protégea, mais la mort de ce prince sur le champ de bataille de Saalfeld le laissa plus pauvre que jamais. Appelé à Paris par M. de Talleyrand, prince de Benvenuto, Dussek donna à l'Odéon une série de concerts, mais la malchance continua. En plein succès une grave maladie l'obligea à chercher de l'air et du repos à Saint-Germainen-Laye où il mourut le 12 mars 18 12 dans les bras de son compatriote et ami Nenliomm. Beaucoup d'œuvres de Dussek font encore partie du répertoire des pianistes; il fut le premier à placer le piano de profil sur Testrade.
Jean-Népomucène Hummel joua, un rôle très important dans l'histoire de la musique et du piano. Né à Pressbourg, en Hongrie, il fut remarqué par Mozart, devint l'élève de Salieri d'Albrechtsherger, et même de Haydn auquel il succéda chez le prince Esterhazy comme chef d'orchestre. En 1816 il reprit son indépendance, et sa célébrité s'accrut jusqu'à presque égaler celle de Beethoven ! On garde de lui le souvenir d'un virtuose impeccable et une quantité d'œuvres très estimables, telles que ses concertos, le célèbre septuor, des messes et même des opéras.
Spohr 1784-1859.
Maucourt.
Hartung.
F. Eck.
Dora Scheidler.
Louis Spohr peut être classé parmi les auteurs lyriques (car il composa beaucoup pour le théâtre) mais sa grande réputation de violoniste lui donne droit à une place spéciale dans ce chapitre. Né à Woltershausen, en Allemagne, il avait un père (médecin), passionné de musique, et une mère qui passait pour chanter fort bien. Ses parents l'envoyèrent à Brunswick où il étudia le violon avec Maticoiirt et la composition avec Hartung. Le duc de Brunswick le confia à Francis Eck, violoniste de réputation, qui l'emmena dans toutes ses tournées ; il lui faisait travailler son instrument des dix heures par jour. La carrière de Spohr fut des plus heureuses. Nommé en 1805 directeur musical de la cour de Gotha, il épousa une jeune harpiste, Dora Scheidler, avec laquelle il fit de nombreuses tournées. Spohr fut directeur du théâtre an der Wien, à Vienne, de l'Opéra de Frankfort, enfin chef d'orchestre de la cour à Cassel, où il composa V o'çér 2. Jessonda (encore joué en Allemagne). On connaît de lui, outre ses nombreuses œuvres pour violon : les opéras V Alchimiste, Pietro d'Albano, les Croisades, la symphonie historique, la double symphonie, l'oratorio la Chute de Babylone.
Nicolo Le nom de Paganini brille comme un
mC-mss "^^téo^^ <l'^i s® refuserait à disparaître du ciel. Peu de temps après la naissance de son fils, sa mère rêva qu'il deviendrait le plus grand violoniste du monde. Ayant raconté ce rêve à son mari, homme violent et superstitieux, celui-ci se mit en demeure de réaliser le rêve de sa femme, mais il le fit de telle sorte que le pauvre Nicolo en perdit l'équilibre moral et la santé pour le restant de sa vie. D'une organisation délicate et nerveuse, il eut à quatre ans une attaque de catalepsie dont il ne revint que déjà mis en bière. Son père le fit étudier sans repos, employant les coups et la faim pour obtenir une plus grande somme de travail. A neuf ans, Paganini débutait dans un concert où il joua des variations sur la Carmagnole. Personne n'avait plus rien à lui apprendre. En 1797, son père lui fit faire une première tournée qui lui valut un bénéfice considérable. A cette époque, Nicolo avait déjà écrit un certain nombre d'œuvres que lui seul était capable d'interpréter, sans compter des compositions plus sérieuses, vingt-quatre fugues, entre autres. En 1798, il partit seul; grisé par le succès, ébloui par l'argent qu'il encaissait journellement, il se
Berlioz.
Moscheles 1794-1870.
jeta à corps perdu dans toutes sortes de dissipations, buvant, et jouant tout jusqu'à sa montre . Cependant il se fitun jour le serment de ne plus toucher à une carte de sa vie, et ce serment fut tenu fidèlement. D'incroyables légendes ont été inventées sur Paganini ; tout chez cet homme devint prétexte à racontars ridicules, sa maigreur noire, donnait l'illusion d'un être surnaturel; né plus tôt, il aurait passé pour sorcier. Paganini fut le véritable créateur du mécanisme moderne du violon ; le premier il employa les notes harmoniques et les pizzicatti de la main gauche. Ses études sont de vrais chefs-d'œuvre aussi bien au point de vue de la composition qu'au point de vue du mécanisme.
Quoique accusé d'avarice sordide (autre légende), Paganini sut toute sa vie faire le bien. Rien que l'envoi de 20 000 francs à Berlioi, pour faciliter à celui-ci une audition orchestrale de ses. œuvres, prouve que chez cet artiste, le cœur était aussi grand que le talent. Paganini mourut le 27 mai 1840; son corps fut transporté à Gênes, sa ville natale, et son violon, un superbe Guarnerius, déposé au musée municipal.
Ignace Moscheles, né le 30 mars 1794, à
Prague, en Bohême, était le fils d'un marchand d'habits, juif, fanatique de musique, qui lui fit donner une éducation musicale aussi complète que possible. Il travailla avec Dionysius Weber et à quatorze ans il fit ses débuts de pianiste dans un concerto de sa composition. Ayant perdu ses parents, Moscheles se fixa à Vienne, où il fut reçu par Beethoven. Beethoven qui resta son ami jusqu'à la fin de
Albrechts- sa vie. Il travailla avec Albrechtsberger et
bercrep
Salieri, Beethoven lui confia la réduction au
piano de Fidélio. En 1816 il entreprit une grande tournée, et fut fêté à Naples, Berlin et Meyerbeer. Paris où il devint l'ami de Meyerbeer. Il débuta à Londres en 1822 à la Philharmonique, sous les auspices de Clementi et de Cramer ; puis il y revint l'année suivante ; enfin, encouragé par l'accueil chaleureux du public et de ses collègues, il s'y fixa en 1826 ; en 1829 Mendels- il fit venir Mcndclssohn qui fut reçu avec *° "■ enthousiasme. En 1832, Moscheles fut nommé directeur de la Philharmonie, il monta la 9^symphonie de Beethoven. En 1847 il quitta Londres, appelé à Leipzig par Mendelssohn, qui venait de créer le célèbre conservatoire de cette ville, et qui lui réservait une classe de piano. L'année suivante Mendelssohn mourait
8o HISTOIRE DE LA MUSIQUE
et Moscheles devenait directeur à son tour. Il ne quitta plus ce poste et mourut en mai 1870. Moscheles fut un grand pianiste et un compositeur très estimé. Ses œuvres ne sont pas tombées dans l'oubli, le Concerto en sol^ la Sonate melancholiqne et principalement ses 24 Etudes sont encore très connus des pianistes.