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CASIMIR-PÉRIER

DES MODERES AUX RADICAUX. — LA CONCENTRATION

Louis-Philippe, l’opinion populaire ne le croit pas suffisamment libéré de ses attaches avec ce grand passé. Sa sincérité républicaine ne pouvait être mise en doute, mais il manquait d’expérience et de sang-froid ; il se laissait émouvoir par la polémique des journaux. Casimir-Périer garda d’assez mauvaise grâce Charles Dupuy, qui se prêta de plus mauvaise grâce encore. Les pouvoirs publics n’étaient pas d’aplomb, quand un fait imprévu jeta, de nouveau, le pays dans le plus grand désordre politique et moral.

Du « boulangisme » et du « panamisme », pour parler le langage du temps, il restait une violente polémique antiparlementaire et antirépublicaine, mixture de « nationalisme » et d’ « antisémitisme ». Après la guerre de 1870, un afflux de juifs, provenant surtout de l’Europe orientale, avait été attiré en France par le développement des grandes affaires internationales et par la douceur des lois et des mœurs. Avec l’activité, l’intelligence et un certain manque de tact trop fréquent chez ces tard-venus, ils s’imposèrent à la vieille famille des Israélites français, et avaient fini par provoquer, avec de la méfiance et de la jalousie, des dispositions hostiles. Un journaliste, Drumont, avait engagé une campagne antisémite violente, quand, soudain, éclata l’affaire Dreyfus, — « l’affaire ».

Au ministère de la Guerre, le service des renseignements avait eu communication d’une pièce non signée trouvée, affirmait-on, à l’ambassade d’Allemagne et où était visée la livraison à l’attaché militaire de documents intéressant la défense nationale et se rapportant, en particulier, au nouveau matériel d’artillerie. Ce document, déchiré en morceaux, était le fameux « bordereau ». Le général Mercier ministre de la Guerre, le mit sous les yeux du président de la République et du président du Conseil. Puis le Conseil des ministres fut saisi. Le général Mercier demandait l’autorisation d’engager des poursuites contre un capitaine attaché au bureau des renseignements, le capitaine Dreyfus, israélite, d’origine alsacienne, dont l’écriture avait été reconnue, par plusieurs experts, comme se rapportant à celle du bordereau. Seul, dans le Conseil, Hanotaux, ministre .des Affaires étrangères, s’éleva contre la demande en autorisation de poursuites. La preuve résultant de comparaisons d’écritures ne lui paraissait pas suffisante pour soulever un tel incident. Il attirait l’attention du Conseil sur les suites probables d’une décision qui soulèverait, à l’intérieur, des divisions implacables, et qui pouvait donner lieu à de graves complications extérieures. Le Conseil fut d’avis qu’il fallait accorder l’autorisation : les juges apprécieraient. Une démarche personnelle, d’une insistance émue, que le ministre des Affaires étrangères fit auprès du ministre de la Guerre, se heurta à un refus; déjà l’information

avait été livrée à la Libre Paro/e; l’opinion était saisie. Traduit devant un conseil de guerre, le capitaine Dreyfus fut condamné à la détention perpétuelle dans une enceinte fortifiée, peine qui comportait la dégradation militaire. Il protesta de son innocence. Son pourvoi fut rejeté et la dégradation eut lieu le 5 janvier 1895 ; le condamné fut relégué à l’île du Diable.

Des discussions violentes à la Chambre et dans la presse furent la suite du jugement. Le cabinet Dupuy tomba sur une interpellation relative aux conventions avec les compagnies de chemin de fer, qui avait amené la démission du ministre des Travaux publics, Louis Barthou (13 janvier 1895). Aussitôt Casimir-Périer, pour des raisons qui ont paru obscures, donna sa démission, quittant volontairement la présidence au moment où le cabinet dont il disait avoir à se plaindre était renversé. Il était remplacé, le 17 janvier, par le ministre de la Marine du cabinet démissionnaire, Félix Faure.

Félix Faure était un commerçant du Havre, de belle prestance, d’esprit pratique, ayant eu une conduite des plus honorables pendant la guerre de 1870, qui apportait au pouvoir une certaine connaissance du dehors, un ardent patriotisme et des habitudes de vie large et représentative d’où lui vinrent ime réelle popularité. Le comte de Paris venait de mourir (8 septembre 1894) laissant comme héritier le duc d’Orléans. La République n’avait plus, devant elle, de prétendant dangereux. Brisson, chef reconnu du parti radical, avait été élu président de la Chambre. Le régime paraissait se consolider sur ces bases un peu élargies. Le président Félix Faure appela aux affaires un homme de haute valeur intellectuelle et morale, excellent orateur, modéré, concifiant, parfois un peu faible, mais qui peut être considéré comme le parlementaire accompli de sa génération, Alexandre Ribot. Ribot garda les principaux membres du cabinet Charles Dupuy : Poincaré, Hanotaux, Leygues, et la ligne générale de la politique ne se trouva en rien modifiée. Ces ministères, qui se suivent et se ressemblent, sont absorbés surtout par l’action extérieure et par l’effort fait pour achever, en dépit d’une opposition ardente, l’empire colonial. Hanotaux assure la tranquillité en Europe en déclarant V alliance russe qui, à la suite de longs entretiens avec le prince Lobanoff, transforme et complète le pacte militaire, et il aborde, alors, les grandes réalisations diplomatiques. Il obtient des Chambres les fonds desdnés à l’expédition de Madagascar (13 novembre 1894); il intervient dans les affaires de Chine et, en participant avec la Russie et l’Allemagne au traité de Simonoseki, met fin à la guerre des pirates et fonde définitivement la colonie d’Indochine ; il déclare nul et non avenu le « traité à bail » conclu entre l’Angleterre et l’Htat du Congo en vue de barrer la route à l’expansion française

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en Afrique et ouvre ainsi le champ nécessaire à la fondation d’un grand empire colonial africain.

On débat devant les Chambres les questions financières et, en particulier, le projet d’impôt sur le revenu. Mais les « affaires », affaire du Panama, affaire Arton, Cornélius Herz, etc., sans parler des passions déjà soulevées par l’affaire Dre3dus, continuent à agiter le Parlement et l’opinion. Ribot, avec son autorité d’admirable orateur, sufiit à peine à ces tâches ingrates : il tombe sur un incident de procédure relatif à l’affaire des chemins de fer du Sud.

Félix Faure le remplace par un cabinet radical, ayant à sa tête Léon Bourgeois (i®^ novembre 1895).

Bourgeois s’entoure de Doumer, Combes, Lockroy,

Berthelot; son programme est vaste et comporte, au premier rang, l’impôt général sur le revenu; mais les « affaires en cours », c’est-à-dire l’éternelle lessive (Arton, Magnier, etc.) l’absorbe, lui aussi, tandis qu’une politique extérieure des plus aventureuses l’entraîne, les yeux fermés, dans un conflit avec l’Angleterre au sujet du Soudan et de l’Egypte. Berthelot, ministre des Affaires étrangères, a donné sa démission. Le Sénat inquiet refuse au cabinet Bourgeois la confiance et les crédits. Bourgeois a hâte de passer la main. Il insiste auprès d’Hanotaux pour que celui-ci fasse partie de la future combinaison ministérielle afin de dégager la pohtique française des voies dangereuses où il s’était lui-même laissé entraîner. Le président Faure appelle Jules Méline et un cabinet modéré remplace le cabinet Bourgeois.

Le cabinet Méline dura plus de deux ans (30 avril 1896-15 juin 1898) ; il représentait, au pouvoir, le parti progressiste, qui, par ses origines, remontait à Gambetta et à Jules Ferry. Méline était un survivant de ces ministères ; il groupa autour de lui Gabriel Hanotaux aux Affaires étrangères, Louis Barthou à l’Intérieur, le général Billot à la Guerre, André Lebon aux Colonies, Alfred Rambaud à l’Instruction publique, etc. Il eût voulu avoir la collaboration de Raymond Poincaré et de Paul Deschanel, mais il ne put l’obtenir. Double cause de faiblesse pour son cabinet. Le parti radical prit énergiquement position contre le nouveau ministère; et, chose singulière, la droite, même modérée, avec les de Mun, les Denys Cochin, ne se montra pas plus favorable à un ministère qui, pourtant, manifestait, dès le début.

LOUIS BARTHOU (Croquis par L. Couturier.)

des idées de tolérance et d’union entre Français. Il est vrai qu’il déclarait, en même temps, sa volonté de « mettre fin aux discussions irritantes, d’effacer les traces des récents conflits et de pratiquer une politique de paix, de travail et d’apaisement ». Or, les violences des dernières luttes n’étaient pas calmées : im relent de boulangisme troublait encore les âmes. On voulait se quereller ; et les dispositions pacificatrices du cabinet ne suffisaient pas à faire tomber ce bouillonnement.

Jules Méline était le type même du bourgeois français, honnête, tolérant, sensé, un peu provincial, ami de la terre et des paysans; mais homme de la frontière, patriote éclairé, orateur lucide, et disposant, avec son ferme courage et ses vertus exemplaires, d’une autorité respectée. Par lui, la République, maîtresse de ses destinées, se mettait aux grandes œuvres, retardées depuis trop longtemps. Mais les partis s’acharnèrent à entraver sa marche et la réalisation de son programme. Louis Barthou déclarait, en mars 1898, que le ministère en était à sa cent quinzième interpellation. Questions et discussions presque incessantes, émanant soit du socialiste Millerand, soit du radical Goblet, soit des membres de FÉLIX FAURE la droite, et s’attaquant tantôt à la

politique intérieure (révision, péril clérical, affaires d’Algérie), le plus souvent à la pohtique extérieure (massacres d’Arménie, affaires de Grèce, alliance franco-russe, etc.). Malgré tout, Jules Méhne poursuivait, du pas court mais ferme d’un légionnaire romain, la tâche qu’il s’était assignée. Les entretiens du ministre des Affaires étrangères avec le cardinal Ferrata, nonce du pape à Paris (publiés dans les Mémoires de celui-ci), tendent à concilier, en entrant dans les vues de Léon XIII, les droits de l’autorité laïque avec le respect dû à la religion et à l’Eglise. L’alhance franco-russe est scellée publiquement par les deux voyages des souverains russes à Paris (octobre 1896) et du président Faure, accompagné par Gabriel Hanotaux, à Saint-

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Pétersbourg (août 1897). Le voyage de l’empereur Nicolas II et de l’impératrice en France donna lieu à des fêtes inoubliables et le voyage du président Faure en Russie consacra, par les toasts du Pothuau^ l’aUiance qui, au retour du président, est acclamée par la France entière. La politique française, par son esprit conciliant.

LA MISSION MARCHAND. — TRANSPORT DU « FAIDHERBE » (D’après ua document de la mission).

sa ferme recherche de l’équilibre, maintient le « concert européen » qui assure la paix, malgré les complications grecque, balkanique, arménienne, crétoise. L’expansion coloniale atteint son développement décisif par l’annexion de Madagascar, la conclusion des traités avec la Chine assurant à la colonie d’Indochine son rayonnement sur le golfe du Tonkin, la sécurité de sa frontière et un champ d’activité magnifique pour le commerce et les travaux publics sur les provinces chinoises limitrophes ; onze traités libèrent la Tunisie de toute intervention étrangère, notam-

ment italienne et anglaise ; d’autres conventions confirment et développent la colonie du golfe de Djibouti ; les îles Sous le Vent sont annexées, les Nouvelles-Hébrides mises en valeur ; enfin de longues négociations, couronnées par la convention du 14 juin 1898, entre la France et l’Angleterre, fondent l’empire français africain qui réunit l’hinterland de la Tunisie, de l’Algérie et du Maroc au Sénégal, au Niger, au lac Tchad, au Congo, faisant im seul domaine de cette immense étendue de territoires situés aux portes de la France méditerranéenne. Ces grands règlements coloniaux permettront, à bref délai, im rapprochement avec l’Angleterre, but poursuivi parmi tant de difficultés. La mission Marchand, envoyée sur le Nil par le précédent ministère, allait être l’objet de la dernière négociation, si le ministère Méline n’eût été renversé le jour même de la signature de la convention. L’entente trop retardée donna lieu, en 1899, à l’incident de Fachoda.

En politique intérieure, le cabinet Méline, absorbé par ces grandes affaires et par les débats parlementaires qu’elles provoquent, mène de front, cependant, la protection des intérêts agricoles et industriels avec le développement des œuvres sociales : on lui doit le renouvellement du privilège de la Banque de France, dont la guerre et les crises monétaires postérieures établiront l’autorité mondiale ; le droit des femmes à l’électorat commercial, prélude d’une réforme plus vaste ; la loi du 9 avril 1898 relative aux accidents du travail, première réalisation socialiste par les méthodes législatives et conciliatrices ; la loi du avril 1898 sur les sociétés de secours mutuel, dont M. Chéron a dit en 1913 : « S’il me fallait choisir entre toutes les lois sociales de ces quinze dernières années, je n’hésiterais pas à fixer mes préférences sur celle du avril 1898. C’est l’affirmation la plus noble de la solidarité entre les individus... »

Méline passait, à juste titre, pour le père de l’agriculture; ses réformes, à ce point de vue, mériteraient une étude à part. Elles ont maintenu le paysan sur le sol nourricier et ont provoqué le « retour à la terre », en assurant au cultivateur la légitime rémunération de son labeur. Les traités de commerce, ayant pour base le tarif Méline, négociés par Hanotaux, ont assuré à la France ce magnifique développement économique et financier qui a fait d’elle le banquier du monde et lui a permis de s’assurer les alliances et les sympathies qu’elle retrouva à l’heure du péril ; la rente française dépassa le cours de 105 francs, maximum qu’elle ait atteint. Le cabinet proposa un impôt « sur les revenus » fondé sur les signes extérieurs, et protégeant le travail français contre l’inquisition fiscale qu’il subit non sans préjudice pour la prospérité de la nation. Enfin, c’est ce ministère qui sut, sans bruit et sans dangereuse indiscrétion, par son crédit propre et une procédure

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